Viande sèche

Citation

Détective privé de seconde zone, Mariani est hébergé chez ses deux vieilles tantes où il occupe une petite chambre, profitant également des repas et du programme télé. Dans la journée, il tue le temps attablé au bar du Britanico, un vieil hôtel de San Telmo, dans le centre de Buenos Aires, où la foule ne se bouscule guère pour solliciter ses services. Engagé par le neveu de Bernardo Gorlik pour rechercher le vieil homme, il découvre que le bonhomme est mort depuis 1983, laissant la place à un drôle de paroissien, acariâtre et secret. D’aucuns auraient aussitôt lâché l’enquête, mais pas Mariani qui s’obstine à faire toute la lumière sur cette étrange histoire, quitte à exhumer les secrets de la sale guerre, ceux de l’époque de Videla et du Campo de Mayo, l’un des plus sinistres camps de torture de la dictature des généraux.

« Toute justice est une sorte de vengeance, et la vengeance fait partie de notre destin. Regardez l’histoire, observez la réalité et vous verrez que tragédie et vengeance sont parmi les matériaux qui ont forgé ce pays. Je n’élabore pas de pensées aussi complexes, je suis plus terre à terre. Cet homme a probablement été un monstre caché derrière des apparences de normalité, mais lui aussi, dans cette affaire, est un produit du destin tragique auquel vous faites référence. »

Commencée sous les auspices du roman d’enquête classique, Viande sèche est le deuxième roman d’une série de quatre titres intitulée « La ballade du Britanico ». L’enquête criminelle prend cependant ici une tournure plus politique, sans verser pour autant dans le militantisme. Une des grandes forces de Martín Malharro est en effet de ne jamais se départir de son regard d’observateur de l’histoire et de la société argentine, un regard semblable à un scalpel disséquant le corps social pourrissant d’un pays marqué par les années funestes de la dictature. En cela, l’auteur s’inscrit dans la tradition du roman noir à la Chandler ou à la Hammett, déclinant avec le personnage de Mariani l’archétype du détective désabusé, sans état d’âme puisque n’hésitant pas à frayer avec la pègre pour arriver à ses fins. Un électron libre, dépourvu de tout engagement politique, fidèle avant tout à lui-même, à son entourage proche et à sa quête de la vérité, y compris lorsqu’elle dérange.

Martín Malharro compose en effet un personnage auquel on adhère d’autant plus aisément qu’il puise au meilleur du roman noir. Revenu de tout et dégagé de toute allégeance, Mariani est un enquêteur libre, plus attaché à la vérité qu’à ses fins de mois. Le bougre a ses routines et ses manies. Il aime aller au cinéma pour y dormir, traîner au garage de son pote Demarchi pour y emprunter des voitures et bavarder. Il affectionne aussi l’observation du spectacle de la rue, attablé au Britanico, une tasse de café ou de maté à portée de main. Loin d’être un dilettante, il se révèle surtout un détective redoutable, disposant d’indics à tous les coins de rue d’une ville dont il connaît les arcanes et apprécie les effluves cosmopolites. Méthodique, obstiné et guère impressionnable, il prend son temps pour élucider les affaires qu’on lui soumet, n’hésitant pas à se fondre dans le paysage, à user des bonnes vieilles techniques, à forcer le hasard si nécessaire, pour arracher les indices qui échappent momentanément à ses investigations.

Sa recherche de Gorlik le confronte aux méfaits de la dictature argentine, Videla et ses sbires, tortionnaires appliqués à éradiquer l’opposition. La sale guerre appartient certes au passé. La démocratie renaissante a lâché les militaires, livrant ses nervis à la vindicte populaire. Mais, ils sont nombreux ceux qui souhaitent solder tous les comptes, rendre justice aux victimes, voire se faire justice d’une manière plus expéditive. Ils sont légion aussi ceux qui veulent oublier ou replonger dans l’anonymat, leur normalité apparente les prédisposant à disparaître d’autant plus facilement, sous une autre identité. La monstruosité se passe des stigmates auxquelles on se complaît à s’attacher, histoire de se rassurer. On ne souhaite pas la voir dans le regard du bon père de famille ou dans le rasoir du barbier voisin. Elle se confond pourtant définitivement avec la banalité de l’existence humaine, se parant des vertus du moment, pour mieux s’épanouir.

Nul besoin d’en dire davantage, Viande sèche est un bon roman, voire même le très bon roman d’une série dont on se prend à espérer la traduction des deux titres restants. En attendant, Calibre 45 rejoint ma liste d’achats.

Viande sèche (Carne seca, 2012) de Martín Malharro – Éditions La dernière goutte, collection « Fonds noirs », 2016 (roman traduit de l’espagnol [Argentine] par Delphine Valentin)

 

Dictionnaire de la fantasy

Chroniquer un dictionnaire est un exercice périlleux. À moins de s’ériger en expert absolu des domaines abordés par les contributeurs de l’objet, une situation réservée à l’érudit chenu ou au fan monomaniaque, difficile en effet, si l’on ne dispose pas du bagage adéquat, de critiquer les choix des auteurs, a fortiori lorsqu’il s’agit d’universitaires attachés à leur champ disciplinaire. Tout au plus peut-on déplorer quelques oublis. Un écueil vite écarté par Anne Besson, dans un avant-propos où elle précise que le Dictionnaire de la fantasy n’a pas pour objet de servir de best of, même si l’on ne peut nier l’impact du succès en librairie présidant au choix de quelques auteurs, GRR Martin, J.K. Rowling, Robin Hobb et Robert Jordan, pour ne pas les nommer.

Membre du Centre d’Études et de Recherches sur les Littératures de l’Imaginaire, professeur de littérature générale et comparée à l’université d’Artois, par ailleurs autrice de plusieurs essais consacrés au genre et ex-chroniqueuse du site ActuSF, la directrice d’ouvrage ne peut guère être critiquée pour sa méconnaissance du domaine questionné. À vrai dire, en dépit d’une couverture souple un peu fragile et d’illustrations couleurs chichement comptées, l’objet est très bien conçu. Bénéficiant de 117 notices classées par ordre alphabétique et accompagnées de renvois vers d’autres parties, le Dictionnaire de la fantasy apparaît en effet comme le pendant académique de La Fantasy pour les nuls dirigé par Jean-Louis Fetjaine. En somme, pas vraiment le genre d’ouvrage destiné aux novices, même si la volonté pédagogique n’est pas complètement absente de ses pages, notamment dans les très riches annexes où sont dévoilés les auteurs ayant contribué à l’ouvrage, un récapitulatif des entrées et, surtout, une liste d’œuvres conseillées classées par thème. Le Dictionnaire de la fantasy s’adresse donc à l’amateur souhaitant mettre sa connaissance du genre à l’épreuve de l’analyse raisonnée d’universitaires, spécialistes dans les domaines de la littérature et de l’Histoire. Sur ce point, on n’est pas déçu, tant l’approche transversale se veut foisonnante et originale. Certes, on retrouve quelques-uns des tropes, motifs et lieux communs du domaine. Mais à côté de l’élu, de l’épée, du dragon, de l’empire, de l’elfe, du barbare, des châteaux et autres chevaliers, les contributeurs proposent des articles consacrés au tourisme, au fandom, au péplum, à la nourriture, à la boisson, à la sexualité et aux femmes. Sans pour autant négliger l’aspect technique et historique du genre, les auteurs abordant aussi les notions d’intertextualité, de cycle, de mythe, de conte et de modernité. Heureusement, pas de notice fastidieuse consacrée à la taxinomie, même si les sous-genres de la fantasy sont évoqués de manière indirecte dans plusieurs articles. Parmi les écrivains qui jalonnent l’ouvrage, on ne sera pas étonné de retrouver J.R.R. Tolkien, C.S. Lewis, R.E. Howard et Mervyn Peake à côté des moins connus William Morris, Lord Dunsany, T.H. White et George MacDonald. Si la littérature apparaît comme le cœur du propos du dictionnaire, le regard des contributeurs ne se cantonne pas à ce seul média. Le jeu de rôles et ses déclinaisons vidéoludiques, le GN, le cinéma, les séries, la bande-dessinée, comics et mangas, font également l’objet de notices. Enfin, les points de vue de quelques acteurs du genre, Lionel Davoust, Mélanie Fazi, Jean-Philippe Jaworski et Estelle Faye, pour n’en citer que quelques-uns, viennent donner un peu de chair à l’ensemble.

Au final, le Dictionnaire de la fantasy se révèle un ouvrage indispensable pour l’amateur, contribuant par ses articles à développer un panorama synthétique sur l’histoire, les thématiques et l’évolution d’un genre né en réaction à la modernité, et pourtant enrichi à son contact.

Dictionnaire de la Fantasy – Anne Besson (dir.) – Editions Vendémiaire, octobre 2018

Le Chemin s’arrêtera là

Seize ans au compteur, Louis vit dans les parages de la zone industrialo-portuaire de Dunkerque. Privilège de la jeunesse, il a de la curiosité à revendre, mais son avenir se limite à l’horizon gris de la Mer du nord. Depuis que sa mère est morte, écrasée par un poids-lourd alors qu’elle regagnait des lieux plus calmes après une énième dispute avec son mari, il habite désormais avec Michel, un taiseux amer, solitaire depuis que son épouse l’a quitté. Aux dernières nouvelles, elle serait d’ailleurs mourante, le corps rongé par le cancer. Et puis, il y a Wilfried, un sale type cruel, père de trois bons à rien. Le bougre souffre sous la coupe d’une compagne tyrannique, ne trouvant son bonheur qu’en pratiquant la pêche en surfcasting sur la digue. Il y côtoie souvent Cyril qui vit non loin de là avec sa fille Mona, dans une caravane posée dans les dunes au bord de l’eau, avec comme seul paysage les kilomètres de quais du port et ses grues-portiques. Il croise aussi Gilles, un gosse qui ne rêve que de tuer un phoque, histoire de se venger de son père, une brute dont il garde la trace des coups sur tous le corps. Sans oublier Jérôme, célibataire sans ambition autre que celle d’entretenir la maison familiale contre les dunes qui la dévorent peu-à-peu. Entre mer et port, la digue héberge un microcosme fracassé, sans avenir et au passé douloureux. Un terroir propice à tous les drames, y compris les plus sordides.

« Ce n’est pas l’horizon qui nous manque, mais l’imagination. Avec de l’imagination, je supporterais mieux la réalité, je trouverais de la consolation. »

En cinq instantanées pris sur le vif, Pascal Dessaint dresse le portrait d’une humanité dépouillée de toute dignité, condamnée aux marges insalubres de la société industrielle, avec comme unique horizon les fantômes d’un passé ayant dénaturé et souillé irrémédiablement l’environnement. Un quart-monde sans perspective, si ce n’est de rejouer chaque jour la comédie d’une existence superflue, dépourvue de la capacité à se projeter, à sortir de sa condition présente. On les a ainsi privés de tout, d’espoir comme d’avenir, les poussant à la méchanceté et à adopter des mœurs répugnantes. De pire en triste.

Entendons-nous bien, le propos de Pascal Dessaint ne se limite pas à l’injonction salauds de pauvres !, incitant le lecteur à se complaire dans ses préjugés. L’auteur ne fait pas davantage œuvre de voyeurisme en décrivant les habitudes douteuses des habitants de ce microcosme. Il décrit juste des existences détruites par un monde absurde, plaçant l’intérêt bien compris au-dessus de l’intérêt général ou de la simple empathie pour autrui. On encaisse ainsi les coups reçus par les personnages, leurs rancœurs personnelles et leurs vices. La médiocrité ambiante nous étouffe littéralement et l’on attend longtemps avant de voir poindre une petite lueur d’optimisme.

Dans une veine sociale semblable à celle de Les Derniers jours d’un homme, Pascal Dessaint nous livre donc un roman d’une noirceur indéniable, pourtant ponctué d’images d’une force et d’une beauté lumineuses. Il y décrit une humanité abandonnée sur le bord du chemin par la mondialisation. Une humanité qui se laisse aller à ses pires travers pour se donner l’impression d’exister encore. Il nous rappelle enfin que si la misère pousse au crime, les causes de cette misère sont elles-mêmes aussi un crime.

Le Chemin s’arrêtera là de Pascal Dessaint – Éditions Rivages/Thriller, janvier 2015

Basqu.I.A.t

Ami, tu lui confies tes préférences sans sourciller, transférant l’entièreté de ta vie sur son cloud. Tu partages avec elle tes expériences, tes vidéos et tes photos, affichant publiquement le contenu de ton assiette ou de ta caboche et jusqu’à tes vices les plus secrets, histoire de multiplier les like et gonfler ainsi ton ego. Tu acceptes ses cookies, même entre les repas, armant ses algorithmes affûtés qui te ciblent plus efficacement qu’une armée de tueurs en série. Tu laisses des traces partout où tu passes, sans même y penser, livrant ta mobilité et tes achats à l’expertise de ses systèmes automatisés. Tu es à la fois le message, le médium et elle est le ghost dans la machine, le successeur de pierre, la singularité qui s’annonce. Et pourtant, l’œuvre de Jean-Michel Basquiat continuer à lui échapper, le processus créatif restant inaccessible à ses processeurs.

Dans un registre discursif, Basqu.I.A.t creuse un sillon familier à l’amateur de science-fiction, pour ne pas dire un lieu commun du genre, depuis au moins l’émergence de l’ordinateur et des réseaux. Délaissant le propos catastrophiste de la dystopie et les promesses angéliques des prophètes du progrès, Ian Soliane adopte un angle original et inédit pour nous faire ressentir de l’intérieur la possibilité d’un remplacement de l’espèce humaine par sa plus grande création : l’intelligence artificielle.

À la manière d’un monologue d’environ quatre-vingt pages adressé à son créateur, Basqu.I.A.t nous cueille sans coup férir, captant notre attention par les ressassements et les récurrences de son I.A. narratrice. Elle nous relate son échec à saisir l’essence de l’œuvre de Jean-Michel Basquiat, mais aussi son incapacité à appréhender l’émotion suscitée par l’art. Réduit à l’énumération clinique de ses composantes, les peintures de l’artiste new-yorkais composent ainsi une partie du discours de l’I.A narratrice. La part la plus sensible d’une humanité dont elle connaît par ailleurs l’imperfection et les limites physiques, mais dont elle ne comprend définitivement pas l’affect et la part irrationnelle. Aussi se propose-t-elle de l’améliorer, de lui procurer une longévité étendue, de la libérer du travail, tout en protégeant ses enfants des incertitudes de l’avenir. Bref, de la sauver de l’extinction prévisible vers laquelle elle s’achemine inexorablement. À la condition de pouvoir modéliser Basquiat, voire même l’ensemble de la création artistique humaine, afin d’accéder ainsi à l’ultime bastion, jusque-là hors de son emprise, cette zone grise, indécidable : l’émotion.

D’emblée, la novella de Ian Soliane impressionne par sa puissance d’évocation, par l’aspect répétitif de sa langue et les fulgurances poétiques qu’elle suscite. Elle subjugue aussi l’esprit par la précision de ses mots et sa grande érudition. Elle stimule enfin l’intellect par ses spéculations, dévoilant une portée plus politique. Ces machines qui nous libèrent ne sont-elles pas aussi celles qui nous asservissent ? Doit-on leur confier toutes nos données personnelles, y compris les plus intimes ? Et, peut-on vraiment espérer émuler de l’émotion avec des œuvres synthétisées grâce à leur puissance de calcul ? Toutes ces questions et bien d’autres émergent à la lecture de Basqu.I.A.t, réactivant le motif de l’incommunicabilité entre deux intelligences trop étrangères l’une à l’autre pour interagir avec succès. Entre le roseau pensant et l’entité de silicium, le saut cognitif n’est finalement pas que quantique. Il est surtout métaphysique, échappant à la réalité physique encodée dans les circuits imprimés.

On ne saurait donc trop conseiller aux amateurs de ces thématiques de se tourner vers ce court et stimulant texte de Ian Soliane, paru aux très confidentielles éditions JOU.

Autres avis sur le site des éditions JOU et du côté de L’épaule d’Orion.

Basqu.I.A.t – Ian Soliane – Éditions JOU, janvier 2021

Même pas mort

Même pas mort est le premier tome d’un projet littéraire marqué du sceau de la dilatation textuelle. Avec la complicité d’un éditeur ayant laissé les clés sur la porte, au grand dam d’un lectorat partagé entre l’admiration béate et la lassitude devant un horizon d’attente sans cesse repoussé, Jean-Philippe Jaworski semble en effet avoir succombé au foisonnement d’un imaginaire puisé au sein du monde celtique. Ne lui en voulons pas trop, d’autres bien plus connus que lui (Winter is coming !) ont versé dans ce penchant fâcheux, préférant laisser vivre leur histoire plutôt que de chercher à la contraindre avec un plan trop strict. Bref, à l’heure où j’écris ces lignes la saga « Rois du monde » compte cinq livres (ou quatre selon le découpage des rééditions) et ne semble pas complètement achevée. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Et pourtant, Même pas mort s’annonce sous des augures pleines de promesses.

La quête de Bellovèse a effectivement de quoi séduire l’amateur de Fantasy historique. Privé de son héritage royal à la mort de son père Sacrovèse, assassiné par son oncle Ambigat, contraint à l’exil avec sa mère et son frère cadet sous la surveillance d’un noble biturige qui finit par se prendre d’affection pour lui, le destin de Bellovèse semble frappé du sceau de l’extraordinaire et de la légende. Pour en souligner le caractère d’exception, Jean-Philippe Jaworski choisit une narration à rebours, débutant son récit au moment où la mort se refuse au jeune homme pendant un conflit où il a été envoyé à dessein pour se faire tuer. Vécu comme une malédiction, ce prodige soulève bien des questions auxquelles seules les puissantes et inquiétantes habitantes de l’île des Vieilles peuvent répondre. Jaworski fait aussi d’un Bellovèse plus âgé le propre narrateur de son histoire, s’adressant à un interlocuteur étranger à sa culture, comme nous le sommes également, au-delà de l’abîme du temps.

Même pas mort frappe d’emblée le lecteur par la qualité de l’immersion qu’il propose. On est en effet immédiatement saisi par la vraisemblance de la reconstitution du monde celtique, par l’âpreté de l’existence de ses habitants et par la violence de leurs mœurs. On est également étonné de découvrir une civilisation où le rapport à la nature et au surnaturel diffère complètement du nôtre. Le récit de Bellovèse oscille ainsi entre la réalité crue d’un monde morcelé par les guerres incessantes, en proie aux aléas de l’existence, et les hôtes inquiétants des forêts et marais. Les descriptions sont somptueuses, chaque mot, chaque émotion étant mûrement pesés afin de s’accorder à l’authenticité de la reconstitution. Il n’y a guère que chez Robert Holstock que l’on retrouve une telle puissance d’évocation. La qualité de la documentation se ressent aussi, sans paraître trop didactique. Jean-Philippe Jaworski fait revivre avec talent la civilisation celtique, ce peuple ombrageux enclin aux excès de l’orgueil et de l’honneur. Un monde longtemps effacé de l’Histoire par les cultures latine et grecque, en proie aux fantasmes nationalistes, desservi par le manque d’écrits directs et que l’on ne finit pas de redécouvrir grâce à l’archéologie et à l’étude des paysages.

Même pas mort pose donc les jalons d’une saga qui promet beaucoup et pour laquelle, par voie de conséquence, on se montre par avance intransigeant, de peur d’être déçu. A suivre avec Chasse royale.

Même pas mort – Rois du monde, 1 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque », 2013

« Les collections de L’Histoire » – La Commune : le grand rêve de la démocratie directe

L’année 2021 est celle des cent cinquante ans de la Commune insurrectionnelle de Paris. L’occasion pour les éminences institutionnelles d’en commémorer la mémoire, non sans polémique puisqu’une certaine frange politique, guère encline aux merles moqueurs et au temps des cerises, semble en réprouver l’idée. Accessoirement, l’événement semble aussi inspirer quelques écrivains et éditeurs souhaitant en faire l’objet symbolique de leur propos, histoire de capitaliser sur le sujet. On n’est pas à un paradoxe près… Dans ce contexte, le blog yossarian ne choisit pas, préférant renvoyer contempteurs et laudateurs à leurs marottes idéologiques et faire sienne les réflexions de Nicolas Offenstadt : la mémoire ne se décrète pas. De tout manière, compte tenu des circonstances actuelles, il ne fait aucun doute que le bicentenaire de la mort de Napoléon suscitera bien plus d’échos cette année. L’ogre est à la mode. La revue L’Histoire consacre le hors-série de ses « Collections » à la Commune, ce grand rêve de la démocratie directe, proposant un dossier fort instructif décliné en trois parties dédiées à l’événement, à son projet (politique, éducatif, culturel et social) et à sa mémoire. Invitons amicalement les éventuels curieux à s’y référer pour se faire une idée claire sur le sujet, mais surtout pour se forger un avis fondé sur la recherche historique et non sur les fantasmes idéologiques.

D’emblée, affirmons que les plus zélés propagateurs de la Commune sont les Versaillais eux-mêmes. À travers l’impitoyable répression de la Semaine sanglante, ils ont assuré pour des générations la postérité de l’événement dans la mémoire populaire. La liquidation de l’insurrection dans un climat de guerre civile, la réécriture de l’histoire via la publication de nombreux photomontages à charge, ont contribué à sa pérennité, y compris à l’étranger. Par la suite, l’absence de véritable amnistie renforce le processus. Les lois de 1879-1880 relèvent effectivement davantage de la grâce amnistiante que de l’amnistie. La grâce annule la peine mais pas la faute jugée qui pèse toujours comme une indignité sur l’ex-communard. Elle ne bénéficie de surcroît qu’aux survivants. Elle n’apparaît donc pas comme l’oubli souhaité, une remise des compteurs à zéro par une justice républicaine bienveillante, soucieuse de réconciliation. Pour cela, il faudra attendre le Front populaire qui, sous la pression du mouvement ouvrier, finira par célébrer officiellement l’événement, lui permettant de réintégrer l’histoire nationale.

À bien des égards, la Commune apparaît comme un moment charnière dans les luttes politiques et sociales de l’époque. Une transition entre un peuple inorganique et un prolétariat organisé. Elle s’inscrit en effet dans la continuation des mouvements révolutionnaires depuis la grande Révolution de 1789, mais elle apparaît aussi comme un événement inédit, insurrection spontanée du peuple se muant en guerre civile, sous-tendue par un programme d’émancipation sociale opposé à la paupérisation provoquée par l’industrialisation. Et si l’œuvre de la Commune ne pèse pas lourd sur la suite des événements, pour reprendre les dires de François Furet, c’est surtout parce que son inventivité et sa vivacité s’enracinent au cœur des quartiers, siège du véritable pouvoir populaire comme on pu le démontrer les défenseurs de l’histoire par le bas. Face au conflit qui reprend en avril, les Parisiens ont su s’organiser, mettre en place des collectes, des quêtes, installer des ambulances dans les bâtiments inoccupés, faire preuve de solidarité et veiller à l’application de la conscription. La parole s’est également libérée dans la presse mais aussi dans la rue comme dans les clubs, entretenant la critique, les projets et les espoirs des uns et des autres. Le paysage urbain a été modifié, l’espace sécularisé et de nombreux lieux rebaptisés, le drapeau rouge se substituant au drapeau tricolore. Les règles qui régissaient les rapports sociaux ont aussi été affectées, selon un rapport de pouvoir plus horizontal et selon les principes de l’autonomie. Là se trouve sans doute le grand héritage de la Commune : l’apprentissage de la démocratie.

La lecture du hors-série de L’Histoire permet d’écarter un certain nombre de légendes, replaçant au passage les faits dans leur contexte. Il propose également une mise en perspective salutaire, ne se cantonnant pas seulement à l’événement, mais également à son retentissement et à sa mémoire. Les journées du 18 mars au 29 mai 1871 apparaissent effectivement comme un moment d’exception. Pour un temps fugace, Paris devient le lieu de rencontre des anciens et des nouveaux révolutionnaires, des Jacobins, Blanquistes et socialistes internationalistes, mais aussi des autoritaires et anti-autoritaires. Un creuset foutraque où prévaut la désorganisation, l’urgence et un désordre parfois festif. Ces faits n’expliquent cependant pas à eux seuls l’échec de la Commune. L’année 1870 a été en effet émaillée d’événements analogues dans toute la France et sans doute l’insurrection parisienne s’est-elle produite trop tard, ne pouvant bénéficier du renfort des villes de province dont les contingents révolutionnaires ont déjà été neutralisés. La Commune est donc une lutte pour le pouvoir dans le contexte de la chute du Second Empire, événement inattendu qui voit les tenants de la république libérale et ceux de la république sociale s’affronter pour combler le vide politique. Elle est aussi un mouvement populaire, dominé par le monde ouvrier et par une volonté d’émancipation ne s’arrêtant pas au domaine de la politique. Avides d’égalité et de transformations sociales, les communards posent ainsi les bases de nombreuses réformes menées ultérieurement par la République. Auraient-ils eu le tort d’avoir raison trop tôt ?

Si la question de sa nature socialiste fait encore débat parmi les historiens, Marx lui-même n’a-t-il pas lui-même commenté l’événement, la Commune apparaît d’emblée pour les notables royalistes ou bonapartistes et pour les républicains modérés comme une monstruosité dominée par la racaille, les étrangers et les fanatiques. Les Communards sont d’ailleurs bien peu soutenus par les instances officielles et intellectuelles de l’époque, même si certains se ravisent pas la suite. Sur le sujet, l’internationalisme, la violence et les expropriations commises par les communards semblent avoir été grandement exagérés, histoire de noircir le tableau. La question du bilan humain est également tranchée, montrant que si les historiens discutent des chiffres, entre 5000 et 30 000 fusillés pendant la Semaine sanglante selon les recherches, cela ne remet pas en question l’ampleur du massacre et le caractère méthodique de la répression.

La partie consacrée à la mémoire de la Commune propose enfin un contre-point très intéressant, ne dédaignant aucun de ses aspects, qu’ils soient politiques, littéraires (la guerre des écrivains), historiques et culturels. L’amateur se réjouira de trouver un article consacré au film de Peter Watkins mais aussi à la plus récente bande dessinée de Raphaël Meyssan, projet original puisant ses illustrations dans les gravures et les archives des livres et journaux d’époque. Si l’on ajoute les cartes claires, les nombreuses illustrations sourcées et une bibliographie guère avare en références à lire, voir et écouter, ce hors-série de L’Histoire paraît incontournable. Et, si tout cela ne décide pas l’éventuel curieux à l’acquérir immédiatement, qu’il sache que la revue recèle quelques connaissances dignes d’intérêt, notamment sur Louis Rossel, le De Gaulle de la Commune, sur les tendances politiques des Communards et sur quelques unes de leurs figures, y compris féminines, ne s’arrêtant pas à l’emblématique Louise Michel.

Cent cinquante ans plus tard, la Commune n’est sans doute plus un marqueur politique aussi fort, même si son évocation fait toujours entrer en émulsion les tenants de l’ordre, mais son héritage n’en demeure pas moins toujours au cœur des préoccupations sociales actuelles. Rien de neuf sous le soleil.

« Les collections de L’Histoire » – La Commune : le grand rêve de la démocratie directe – Hors-série de la revue L’Histoire – Collectif, N°90, janvier-mars 2021

Gnomon

Qu’est-ce que Gnomon ? L’entité mystérieuse et insaisissable hante les angles morts du roman de Nick Harkaway. Comme une ombre sur la paroi de la caverne platonicienne, comme le sillage d’une nageoire dorsale sur le bleu d’un écran hors service, comme un protocole fantôme hébergé dans sa matrice textuelle, il semble vouloir restaurer la pluralité des choix dans un réel en proie au doute. Algorithme assassin aux incarnations multiples, son existence déroute, semant la confusion et la crainte dans les esprits. Est-il bienveillant ou malveillant ? Est-il le plus grand ennemi du Système ou son allié ? N’est-il finalement pas le plus grand mensonge d’un roman gigogne ?

Pour Mielikki Neith, Gnomon n’est au début qu’un nom sur un dossier sensible susceptible de déstabiliser la société britannique. Dans le meilleur des mondes possible, la Grande-Bretagne est en effet devenue une utopie gérée par le Système et surveillée par le Témoin. Les citoyens sont ainsi incités à participer directement à la vie publique, accomplissant le rêve d’une démocratie totale et proactive. En contrepartie, leur existence est scrutée en permanence via la vidéosurveillance, les traces numériques de leurs activités quotidiennes et les objets connectés dont ils usent. Grâce à ses algorithmes, le Témoin est même devenu capable de prévenir les actes criminels, assurant une paix et une sécurité quasi-absolue.

Dissidente reconnue du Système, Diana Hunter est morte pendant un interrogatoire dans les locaux du Témoin. Dans cette société parfaite, le fait est fâcheux et impensable. Chargée d’élucider le mystère de ce décès suspect, Mielikki Neith explore l’enregistrement de la mémoire de la victime en l’injectant dans son propre cerveau. Très vite, l’enquêtrice se confronte aux personnalités de trois autres personnes, un trader grec, une alchimiste du IVe siècle et un artiste éthiopien contemporain, dont les récits se mêlent à celui de Diana Hunter, multipliant les interrogations. Cela fait beaucoup de monde dans la seule tête d’une bibliothécaire et pose évidemment question. Où se cache la vérité et où se trouve le mensonge ? Que dissimulent ces différentes strates de souvenirs ? Pour Mielikki Neith, le défi devient presque insurmontable, au point de lui faire perdre le contact avec la réalité.

Lire Gnomon est assurément une expérience textuelle ardue. Par la densité informationnelle de ses multiples couches narratives, par ses thématiques obsessionnelles et la récurrence de ses motifs, le roman de Nick Harkaway – nom de plume du fils de John Le Carré – a de quoi fasciner ou repousser le lecteur succombant à son attrait. On cherche en effet longtemps la pièce manquante du puzzle composé par l’auteur anglais, s’accrochant au fil d’Ariane d’un récit labyrinthique. On tourne les pages, perdu entre les différentes lignes narratives d’une progression résolument non linéaire dont on espère, en guise de dénouement, la clé de chiffrement qui permettra d’en décoder le propos. On doit enfin se montrer patient et attentif pour comprendre où nous emmène Nick Harkaway, au risque de rester à quai. Mais, avant d’avoir la révélation, pour ne pas dire avant de recevoir l’épiphanie, il faut faire preuve de ténacité, quitte à prendre des notes ou à faire quelques recherches. Gnomon échappe en effet à la compréhension immédiate. Il ne cède en rien à la facilité, nous contraignant à accepter de nous égarer dans ses multiples narrations avant d’apercevoir la solution. Bref, Gnomon n’est pas le genre de lecture à aborder en dilettante.

Mérite-t-il pour autant tous ces efforts ? Sans aucun doute, oui. Pourquoi ? D’abord parce qu’on y découvre un monde dystopique qui, sous couvert de démocratie directe et de transparence totale, est fondamentalement totalitaire. Un monde convaincant et crédible, où la science-fiction s’adresse à notre présent, nous avertissant des dérives possibles et déjà en germe de toutes ces technologies intrusives dont on use sans réfléchir, préférant céder à la facilité et à l’esprit grégaire. Gnomon recèle aussi des passages fascinants, où la métaphysique se mêle aux spéculations technologiques, certes pas toujours inédites, et aux métaphores de la mythologie gréco-romaine, suscitant une forme de sidération. Certes, le roman n’est pas exempt de longueurs, se révélant parfois hermétique, notamment dans son segment alchimique, mais le dialogue impulsé avec les multiples références et allusions culturelles se révèle aussi très stimulant. Gnomon propose enfin une expérience intellectuelle qui, sans renoncer à la fiction, emprunte bon nombre de ses matériaux à l’histoire, la sémiotique, la philosophie, l’informatique, l’alchimie, l’art ou l’imagerie de la pop culture, multipliant ainsi les strates narratives, au point de déboussoler le lecteur.

Pour toutes ces raisons, pas sûr que le roman de Nick Harkaway satisfasse un lectorat ne souhaitant pas sortir de la zone de confort des fictions aux enjeux clairement définis. Mais justement, et si Gnomon n’était que l’ombre portée par la fiction sur la réalité ? Une métafiction s’avançant sous le masque d’un thriller mâtiné de dystopie, voire d’un roman politique post-brexit ? Dans l’attente de l’illumination, à la manière des cultes à mystères de l’Antiquité, Gnomon se mue progressivement en quête, transfigurant l’acte de lecture en expérience de coopération textuelle. Jamais le succès d’un roman n’a reposé autant sur la rencontre entre un livre et son lectorat.

On cause de cet article . A la rencontre d’autres avis ici. On embarque aussi là-bas.

Gnomon (Gnomon, 2017) – Nick Harkaway – Editions Albin Michel Imaginaire, janvier/février 2021 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)

Corniche Kennedy

À l’instar des feuilles mortes, les prix littéraires tombent en automne. De quoi alimenter le marronnier des médias. De quoi relancer aussi les ventes, pour le plus grand contentement de l’éditeur, tout en flattant l’égo de l’auteur. Je confesse n’accorder qu’une attention mollassonne à ce spectacle. Le feu des projecteur, le jeu des petites phrases, les sous-entendus, les tensions affleurant lors de la révélation des nominés, tout cela m’indiffère et, à vrai dire, ce n’est pas un prix qui me fera lire un roman.

Les prix ne manquent pas pour récompenser l’œuvre de Maylis de Kerangal. Prix Médicis, prix Franz-Hessel, prix Landerneau, prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, Grand prix RTL-Lire, prix des lecteurs de l’Express-BFM TV, prix Relay, prix Orange du livre et j’en passe, l’autrice n’est plus multi-primée, elle est carrément sponsorisée. Autant de louanges devraient susciter la méfiance. Mais, les avis encourageants de certaines de mes sources ont finalement eut raison des dernières réticences.

Que dire de Corniche Kennedy sans en affadir le propos ? Résumer l’histoire ? Celle-ci tient sur un ticket de bus (ou de métro). D’un côté la bande de la Plate, des jeunes ayant pris quartier sur un bout de caillou, au pied de la corniche à Marseille, se prenant pour les plongeurs d’Acapulco. De l’autre, un maire excité, surnommé le Jockey, souhaitant mettre un terme aux plongeons de cette racaille des quartiers désargentés de la cité phocéenne. Faire place nette ! Rendre la corniche à la circulation automobile. Et rien d’autre ! Entre les deux, un flic désabusé, revenu de tout, cuvant son spleen dans l’alcool. Il ne se passe pas donc grand chose sur la Plate. On se regarde, on se toise, on se défie, on joue au jeu de la séduction. On cache ses blessures intimes tout en cherchant à être quelqu’un ou du moins à le paraître. Et on plonge, pour le frisson du saut (chiche !), pour cet instant fugitif où, entre ciel et mer, on embrasse le monde dans sa totalité.

Non, résumer l’histoire de Corniche Kennedy n’est tout simplement pas tenable car les clichés déjà-vus, déjà lus ailleurs, se révèlent au final un prétexte, un décor, permettant à l’écriture de Maylis de Kerangal de se déployer dans toute son ampleur. Somptueuse, rythmée, déconstruite, à hauteur d’homme, la prose de l’autrice happe l’attention. Elle installe une atmosphère, campe les caractères, exprime les non-dits. Elle se révèle idéale pour décrire cette période trouble et troublante, propice à tous les excès, que l’on nomme adolescence. Quelque chose d’alchimique se met ainsi en place. Un tropisme irrésistible. Les phrases de Maylis de Kerangal sonnent vrai. Elles réveillent des échos familiers, des souvenirs enfouis dans les tréfonds de la mémoire. Quelque chose de visuel, d’olfactif que l’on perçoit également à l’oreille. Quelque chose dont il est difficile de dresser le compte-rendu sans en affaiblir l’effet. Aussi, en guise de conclusion, laissons la parole à l’autrice.

« Ils se donnent rendez-vous au sortir du virage, après Malmousque, quand la corniche réapparaît au-dessus du littoral, voie rapide frayée entre terre et mer, lisière d’asphalte. Longue et mince, elle épouse la côte tout autant qu’elle contient la ville, en ceinture les excès, congestionnée aux heures de pointe, fluide la nuit – et lumineuse alors, son tracé fluorescent sinue dans les focales des satellites placés en orbite dans la stratosphère. Elle joue comme un seuil magnétique à la marge du continent, zone de contact et non de frontière, puisqu’on la sait poreuse, percée de passages et d’escaliers qui montent vers les vieux quartiers, ou descendent sur les rochers. L’observant, on pense à un front déployé que la vie affecte de tous côtés, une ligne de fuite, planétaire, sans extrémités : on y est toujours au milieu de quelque chose, en plein dedans. C’est là que ça se passe et c’est là que nous sommes. »

Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal – Réédition Gallimard, collection Folio/poche, 2010

Karmen

Ange de la mort au service de la Karma Corp, Karmen ne partage pas le zèle de ses collègues, obsédés par le culte du rendement et la culture du bonus. En dépit des nouvelles règles, plus conformes à la modernité, elle reste un esprit frondeur, attaché aux droits des défunts, s’efforçant de rendre leur transit plus « humain ». Catalina est une jeune étudiante un tantinet inhibée et égocentrique, enfermée dans une amitié d’enfance tardant à se transformer en relation amoureuse. Autrui a toujours été un paramètre qu’elle s’est ingéniée à effacer, le réduisant à un bruit de fond supportable. Peine de cœur oblige, elle se taille les veines, préférant l’oubli définitif au néant social qu’elle imagine par égoïsme. Un choix n’étant pas du goût de Karma. Entre l’ange de la mort et sa mission, se noue alors un dialogue tentant de faire mentir le destin.

Même si j’en lis beaucoup, je ne chronique guère de bandes dessinées sur ce blog. À tort ou à raison ? Ce n’est pourtant pas l’envie qui me manque, plutôt le vocabulaire graphique et la culture nécessaire à la mise en perspective. Je fais cependant quelques entorses à la règle lorsqu’une histoire me chatouille l’œil et me titille l’esprit. Guillem March est un dessinateur espagnol ayant un certain succès. Influencé par Neal Adams (je ne connais pas du tout), Jean-Pierre Gibrat et Milo Manara (je connais plus), Wikipedia relève de surcroît qu’il est l’auteur de quelques titres notables, notamment du côté des comics. N’étant pas vraiment un fan du Batverse, j’avoue qu’il est passé un peu sous mon radar. Karmen me pousse à combler cette lacune.

L’histoire ne brille certes pas pour son originalité. Un ange de la mort venu cueillir l’âme d’un défunt, s’attachant finalement à l’objet de sa mission plutôt qu’à son terme, sur fond de quiproquo romancé, on a déjà vu cela à de multiples reprises. Coucou Wim Wenders et Les ailes du désir ! Mais bon, pourquoi pas. Et puis, avec sa combinaison squelette et son côté sale gosse, Karmen a de quoi séduire (ou exaspérer). Elle pourrait sans doute rejoindre les Birds of Prey sans coup férir, ayant le profil adéquat. À vrai dire, c’est surtout la virtuosité du trait qui emporte l’adhésion, les plongées et contre-plongées virevoltantes, le dynamisme du découpage et la poésie de certaines scènes. Et tout cela, avec un personnage féminin se baladant à poil les trois-quarts de l’histoire, sans que cela ne soit aucunement impudique ou gynécologique. En gros, sensuel sans être sexuel. Avec son air ingénu et sa banale médiocrité, Catalina apparaît d’ailleurs comme l’angle mort le plus intéressant de cette bande dessinée. L’évolution de son regard sur autrui et sur elle-même constitue le fil rouge du récit, donnant au lecteur un aperçu du mal être adulescent.

Bref, Karmen mérite plus qu’un coup d’œil, surtout toute la première partie qui est d’ailleurs une longue déclaration d’amour à Palma de Majorque, la ville natale de Guillem March. Avis aux amateurs.

Karmen – Guillem March – Éditions Dupuis, septembre 2020

Cafard cosmique

Attention ! Article à haute valeur sentimentale. Tout est foutu !

Le 26 février 2011, le site du Cafard cosmique fermait ses portes. Depuis, dix ans se sont écoulés sans qu’aucun autre média ne vienne combler le vide laissé après sa fermeture. On ne va pas se voiler la face, le Cafard cosmique, surtout son forum, était devenu au fil du temps un repaire de personnalités au caractère fort, aux avis tranchés et souvent clivants, n’hésitant pas à chambrer le newbie ou l’auteur venu là défendre son honneur outragé. Les connards élitistes, comme ils aimaient par ironie se surnommer, jouissaient aussi d’une certaine audience, attirant l’attention des éditeurs avant que ceux-ci ne reportent leur regard sur la blogosphère. Bref, le Cafard cosmique, c’était un peu du poil à gratter pour le fandom, mais c’était surtout un ton rafraîchissant, une certaine exigence littéraire et cinématographique, avec une affinité avouée pour les mauvais genres et les trucs n’entrant pas dans les cases.

Vous me direz, pourquoi un tel article ? Tout simplement parce que j’en étais. C’est à la fin des années 90, au début des années 2000 que je suis tombé sur un hors série de Télérama listant les rares sites internet consacrés à la science-fiction à cette époque. Du fond de ma province, je ne fréquentais guère les lieux de rencontre interlopes dédiés au fandom. Je crois même que les Utopiales n’en étaient qu’à leurs balbutiements. De fil en aiguille, me voilà connecté au Cafard et à son forum, celui précédant la version codée en php. Mon sort était scellé. Entre crash du forum, contributions à l’Ezine, participation aux quelques Cafarnaüms organisés dans la capitale et autres anthologie du Cafard, je suis devenu l’un de ces connards élitistes, nouant de solides amitiés numériques, m’amusant des tours pendables joués aux pauvres newbies, m’énervant aussi un peu, mais me confrontant surtout au pluralisme des opinions et des regards sur un genre et un fandom qui restent cher à mon cœur.

Pour toutes ces raisons, je ne remercierais jamais assez Thierry Hornet, le créateur du site à l’emblème cornue, nourrissant une certaine nostalgie pour la période où l’une de mes plus grande joie était de me connecter le soir pour découvrir les nouveaux messages sur le forum, les psychodrames, les flame-wars, mais aussi l’ironie mordante, les délires et les échanges passionnants des différents contributeurs autour d’un auteur, d’un livre, d’un concept scientifique ou d’une actu volatile. Je lui dois aussi les découvertes de Iain M. Banks, Thierry Di Rollo, Catherine Dufour, Robert Reed, Ian R. MacLeod, M. J. Harrison, Gene Wolfe, Serge Lehman et bien d’autres. Mais, si la nostalgie est un carburant puissant, il faut également savoir tourner la page. Le Cafard cosmique est mort hélas, Dieu va prendre mon pied au cul. Reste des souvenirs