Briseurs de grève

Valerio Evangelisti aime nous faire détester ses personnages. Pas question de s’attacher ou de s’identifier, à moins d’être sévèrement déviant ou sociopathe. Briseurs de grève ne fait pas exception à la règle. Pendant plus de quarante ans, on suit Bob Coates, un pauvre type persuadé d’œuvrer dans le sens du progrès en protégeant la libre entreprise contre la racaille étrangère et les sectateurs du socialisme.

De la Commune de Saint-Louis en 1877 jusqu’en 1919, le bougre est dépêché sur tous les fronts de la guerre sociale, infiltrant les syndicats naissants pour le compte de plusieurs agences de détectives privés. D’abord auprès de l’agence Furlong, puis à la William J. Burns International Detective Agency, appelée grâce à sa collaboration avec l’État à donner naissance au FBI. Inlassablement, il écoute les confidences des militants, espionne leurs agissements et renseigne des rapports adressés à ses supérieurs, contribuant ainsi à torpiller les initiatives de travailleurs considérés plus que jamais comme une classe dangereuse dont il convient de briser l’union, de peur qu’elle ne renverse le rapport de force. Dans une Amérique en proie au racisme, aux préjugés de toute sorte et à une paupérisation qui ferait passer les récits de Dickens pour des comptines destinées aux enfants, Coates s’efforce d’entretenir l’illusion de l’American way of life. Il est un outil tranchant et froid, sans scrupule ou si peu lorsqu’il s’agit d’agir. Un type détestable, veule et sans autre ambition que celle de haïr ses semblables, compagnons d’infortune broyés par le capitalisme.

Dans la continuation d’Anthracite, mais aussi de Nous ne sommes rien soyons tout ! avec lesquels le présent roman forme une trilogie, Valerio Evangelisti n’en finit pas de brosser le récit violent et désabusé de la guerre sociale aux États-Unis. Un conflit mené par un patronat vulgaire, n’hésitant pas à jouer avec les frontières floues de la légalité pour arriver à ses fins, avec la complicité de l’État, de la presse et d’agences de détectives privés âpres au gain. Il fait ainsi œuvre d’historien populaire, restituant la montée irrésistible d’un syndicalisme d’abord attaché aux fraternités professionnelles calquées sur le modèle maçonnique, puis plus offensif, conquis aux idées du socialisme et de l’anarchisme importées d’Europe par les migrants.

Sans faire l’impasse sur les compromissions ou les querelles d’un prolétariat en proie au corporatisme et aux divisions doctrinales, Coates raconte les succès et les échecs des travailleurs face au patronat entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, mêlant son vécu personnel médiocre à l’histoire tumultueuse du mouvement social américain. En dépit de la violence des milices patronales et de la répression du gouvernement, il témoigne ainsi de l’émergence des Wobblies, artisans acharnés du One Big Union et d’un anarcho-syndicalisme prônant l’autogestion et l’action directe. Son récit apporte un éclairage social à l’histoire américaine, redonnant sa juste place au peuple d’en bas décrit par Jack London, dont la prose sert de toile de fond à Briseurs de grève, au même titre que les chansons de Joe Hill.

On découvre enfin le rôle des agences de détectives privés, à commencer par les Pinkerton, rendus célèbres grâce à leur lutte contre les Molly Maguires, croisant au passage Dashiell Hammett, mais aussi la William J. Burns International Detective Agency, appelée à devenir le FBI. Ce mercenariat aux méthodes criminelles incontestables a joué un rôle essentiel dans la répression du mouvement ouvrier, acquittant sa fonction sans état d’âme au service de ce qu’il convient d’appeler la ploutocratie américaine.

Briseurs de grève apparaît donc comme un savant mélange d’histoire sociale et de roman noir, illustrant à merveille le courant du New Italian Epic. Le complément idéal pour lire L’histoire populaire des États-Unis d’Howard Zinn ou la bande dessinée consacrée à l’Industrial Workers of the World, coordonnée par Paul Buhle & Nicole Schulman. Mais surtout, le roman de Valerio Evangelisti rappelle l’existence des Wobblies dont le combat s’incarne encore de nos jours chez des travailleurs du fast-food ou dans le domaine de l’emploi précaire.

Briseurs de grève (One Big Union, 2012) de Valerio Evangelisti – Éditions Libertalia, octobre 2020 (roman traduit de l’italien par Paola De Luca & Gisèle Toulouzan)

Cyberpunk : histoire(s) d’un futur imminent

Avec Cyberpunk : histoire(s) d’un futur imminent, Stéphanie Chaptal, Jean Zeid et Sylvain Nawrocki proposent une mise à jour classieuse et documentée sur le Cyberpunk, mouvement littéraire et politique dont la durée a été inversement proportionnelle à l’impact dans la pop culture. Difficile en effet de passer outre la petite révolution initiée par les acteurs du mouvement tant ses thématiques et son esthétique irriguent encore une grande partie de l’imaginaire de la Science-fiction contemporaine.

Puisant ses origines à la marge, entre les États-Unis, le Japon et l’Europe, le Cyberpunk est un hybride de dystopie et d’anticipation écrit en réaction à la Science-fiction positiviste des années 1950 à 1960. Le « no futur » scandé par les Cyberpunks, émanation de la révolte de la jeunesse face aux conventions d’un genre enfermé dans des certitudes progressistes ambiguës, se nourrit pourtant de la fascination pour la technologie, laissant entendre que les outils qui nous asservissent peuvent contribuer à notre libération. Dans un monde parfait, le processus déboucherait sur l’utopie. Mais, les Cyberpunks ne sont pas dupes des idéologies, une de leur source d’inspiration restant le roman noir, où comme chacun le sait, il n’y a pas de bien ou de mal, juste des gens qui disent non et boivent un coup, parce que c’est dur.

De la genèse du mouvement jusqu’à ses héritiers post-cyberpunks, revendiqués ou non, les auteurs de Cyberpunk : histoire(s) d’un futur imminent dressent un panorama non exhaustif qui, si l’on s’en tient uniquement à l’écrit, n’a brillé qu’une petite décade, de Neuromancien à Snow Crash, le temps d’une dizaine d’œuvres. D’aucuns pointeront les oublis, notamment Walter Jon Williams. Mais, comme les auteurs l’affichent eux-mêmes, la définition du Cyberpunk prête le flanc à la critique et se trouve au cœur de débats acharnés et parfois ridicules. Leur proposition a donc le mérite de trancher dans le vif. Personnellement, définir le mouvement comme une anticipation située aux marges de la société, traitant du rapport entre l’homme et la machine, mais aussi de l’impact de la technologie et de la science sur le quotidien, me convient parfaitement, du moins au regard de ma modeste culture sur le sujet.

D’autres se réjouiront de la part réservée à l’Asie, notamment au Japon urbain, l’une des sources d’inspiration avouée de William Gibson, mais sans doute aussi de Ridley Scott avec Blade Runner. Les anime et mangas ont en effet leur part dans la naissance et le développement du Cyberpunk, contribuant à étoffer certaines de ses thématiques, notamment via les figures du cyborg ou de l’androïde, mais également par le truchement du mecha. Cyberpunk : histoire(s) d’un futur imminent s’efforce en conséquence de brosser un portrait multiculturel du mouvement, dans toutes ses multiples facettes comme dans ses diverses occurrences, qu’elles soient visuelles (cinéma, série télé et bande dessinée), ludiques, via le jeu de rôle et le jeu vidéo, ou enfin musicales, les auteurs n’oubliant pas l’aspect protéiforme d’un mouvement dont l’esthétique et les codes se prêtent idéalement à d’autres modes de narration.

Enrichi de plusieurs interviews, d’une frise chronologique synthétique, d’une bibliographie solide pour prolonger l’immersion, sans oublier un glossaire et un index, Cyberpunk : histoire(s) d’un futur imminent est un ouvrage de vulgarisation très réussi, en dépit d’une mise en page visuelle s’imposant parfois au détriment du texte. De quoi satisfaire la curiosité du néophyte et donner envie de (re)voir ou (re)lire quelques uns des titres majeurs du mouvement.

Cyberpunk : histoire(s) d’un futur imminent – Stéphanie Chaptal, Jean Zeid et Sylvain Nawrocki – Ynnis Editions, novembre 2020

Trames

On ne présente plus le regretté Iain M. Banks au sein du cercle restreint des amateurs de S-F. L’écrivain britannique qui œuvrait aussi en littérature générale (sans le « M »), est le créateur de la Culture, une vaste civilisation panhumaine futuriste (encore que la question puisse se poser) qui se définit comme étant tolérante, anarchiste et hédoniste. Il a ainsi contribué à dépoussiérer le Space opera de grand-papa en prenant un malin plaisir à gauchir les figures imposées et les stéréotypes de ce sous-genre, tout en introduisant une bonne mesure d’ironie dans des intrigues qui, trop souvent, se cantonnaient à un premier degré simpliste. Et tout ceci sans renier ce qui fonde le Space opera : le Sense of wonder. Pour toutes ces raisons, nombreux sont ceux qui vouent à Banks un culte, que l’auteur de cette chronique n’est pas loin de partager entièrement, il le confesse.

La parution de Trames (Matter en anglais) est donc considérée comme un événement d’une ampleur quasi cosmique dans un milieu de la S-F sclérosé par les Space operas militaristes et autres redites nostalgiques à peine relookées par le qualificatif « new ». Evidemment, reste à établir si ce nouvel opus est à la hauteur de l’attente qu’il a suscitée. C’est généralement à ce stade que les choses se gâtent…

Les prémisses de Trames sont engageantes. On retrouve d’entrée tous les éléments qui font de la Culture un univers hautement addictif : l’humour, des qualités d’écriture indéniables et de la démesure. Sur ce dernier point, Trames ne déçoit pas. Le nœud de l’intrigue prend en effet place dans un monde dont le gigantisme n’a rien à envier aux VSG et aux orbitales culturiennes. Sursamen est ce que l’on appelle un monde gigogne. Imaginez une succession de coques supportées par des piliers cyclopéens qui délimitent quatorze niveaux, éclairés par des Roulétoiles et des Fixétoiles, et qui englobent un noyau métallique de quatorze cents kilomètres de diamètre et une machinerie complexe. Tel est Sursamen, et c’est bien la seule chose certaine. Pour le reste, on en est réduit aux conjectures. Quid de la destination finale des mondes gigognes — car il en existe d’autres — et du devenir de leurs bâtisseurs, les Involucrae ? Les problèmes que posent ces questions demeurent insolubles. D’autant plus qu’entre-temps, une autre espèce, elle-même disparue, a détruit une grande partie de l’œuvre des Involucrae. Objet de fascination et de convoitise, les mondes gigognes sont aussi appelés les Mondes-Massacres en raison des pièges mortels qu’ils cachent en leur sein. Et, ils recèlent sans doute de nombreux autres secrets.

Avec un tel canevas, Iain M. Banks aurait pu développer le récit d’un affrontement d’une ampleur cosmique entre plusieurs puissances stellaires, avec coups de théâtre et révélations à la clé. C’était d’autant plus aisé qu’il ajoute à Trames une profondeur de champ et un foisonnement qui n’existait pas dans ses précédents romans. Toutefois, s’il n’écarte pas totalement cet axe, Iain M. Banks le délaisse délibérément pour consacrer l’essentiel du récit à une dramaturgie de nature plus intime. L’enjeu du roman se focalise ainsi sur les niveaux 8 et 9 de Sursamen qui sont le théâtre d’une guerre entre deux peuples humanoïdes : les Sarles et les Deldeynes. Au début du roman, Hausk, le souverain bien aimé des Sarles, est assassiné avec cruauté, à l’issue d’une bataille victorieuse, par son fidèle ami, Tyl Loesp, pour le motif le plus ancien du monde : le pouvoir. Le fils aîné du monarque, Ferbin, donné pour mort pendant la bataille, assiste fortuitement à cette mise à mort. Ne se sentant pas de taille à s’opposer à Tyl Loesp, il entreprend un voyage qui doit le mener dans la Culture, auprès de sa sœur Anaplian, qui est devenue un agent de Circonstances Spéciales. Pendant ce temps, le régicide devient le régent et le tuteur d’Oramen, le fils cadet du roi, dont on se doute bien que l’espérance de vie ne sera pas très longue. Vengeance, hubris, manipulation, complot ; l’intrigue semble désormais toute tracée.

Pourtant, Banks prend son temps pour la développer et il fait le choix de nous embarquer dans un périple mollasson, des tréfonds de Sursamen aux profondeurs de l’espace. Un voyage forcément initiatique qui va permettre à Ferbin de gagner en maturité, mais que Iain M. Banks surcharge de longues descriptions et de digressions en forme de flash-back. Il aligne une galerie impressionnante de personnages aux physionomies étranges qui apparaissent et disparaissent au gré de son bon vouloir, sans que l’on comprenne quel rôle ils jouent exactement dans le déroulement de l’histoire. Il peuple la galaxie d’une multitude d’espèces aliènes et en complexifie les hiérarchies sans pour autant s’attacher à leur donner de l’épaisseur. Il fait défiler des lieux grandioses — le Monde-Nid Morthanveldes est une autre merveille du roman — comme autant de clichés pris fugitivement entre deux étapes d’un voyage d’agrément. Bref, il ouvre de nombreuses pistes sans vraiment toutes les explorer. Malgré la profondeur de champ et le foisonnement, force est de constater que tout ceci n’apporte finalement pas grand-chose à une intrigue qui se dénoue au pas de charge dans les cent dernières pages. Certes, le dénouement est bouleversant. Cependant, cela ne suffit pas à faire oublier tout ce qui irrite auparavant, en particulier les longueurs et l’aspect superflu d’une grande partie du décor et des protagonistes.

Trames se révèle donc décevant au regard des précédents volumes du cycle. Toutefois, un roman de Iain M. Banks, même décevant, demeure un excellent moment de lecture. Pour cette raison, il sera beaucoup pardonné à l’écrivain britannique.

Trames (Matter, 2008) de Iain M. Banks – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », 2009 (roman traduit de l’anglais par Patrick Dusoulier)

Les agents de Dreamland

De Caitlín R. Kiernan, Internet nous apprend qu’elle mène de front une carrière dans la paléontologie et la littérature, alternant les scenarii de comics et l’écriture de romans ou de nouvelles. La science-fiction et la fantasy semblent être ses genres de prédilection, même si elle ne dédaigne pas le fantastique où elle a été primée pour un titre traduit dans nos contrées (La fille qui se noie). Je la découvre cependant ici avec le vingt-cinquième titre de la collection « Une Heure-Lumière » pour lequel je confesse un coup de cœur. Savoir que cette novella s’inscrit dans une courte série intitulée « Tinfoil Dossier » a l’avantage et l’inconvénient de me réjouir et de m’effrayer. Tout est foutu !

« Vous êtes ce que vous êtes, jusqu’à ce que vous ne le soyez plus. Toutes les choses sont seules dans le temps. Le temps est le navigateur, et nous ne sommes que des autostoppeurs. »

Les agents de Dreamland ne verse pas dans les lovecrafteries, bien au contraire la novella relève de l’héritage lovecraftien, dans la meilleure acception du terme. Caitlín R. Kiernan ne se contente pas en effet de reprendre à son compte les éléments de l’imaginaire de l’auteur de Providence, elle se les approprie, proposant de surcroît un melting-pot d’influences diverses empruntées à la culture populaire, y compris musicale. Ésotérisme, dérive sectaire, complotisme, ufologie, champignon parasite et histoire secrète composent un récit qui, s’il ne livre pas LA solution, n’en demeure pas moins suffisamment inquiétant pour susciter le malaise et la sidération face à l’inconnu et à la petitesse de l’espèce humaine.

D’une plume imagée, pétrie de fulgurances redoutables, bénéficiant de plus de la traduction soignée de Mélanie Fazi, l’autrice américaine opte pour une narration résolument non linéaire, dessinant progressivement les contours d’une vérité indicible et sans espoir. Elle acquitte ainsi son tribut à Lovecraft, sans se montrer trop maniérée ou trop respectueuse de la matière originale, distillant l’horreur et l’étrangeté dans les angles morts d’un récit que n’aurait pas désavoué les scénaristes de la série X-Files. Les agents de Dreamland se distingue enfin par la radicalité de son propos et un pessimisme perceptible jusque dans le désenchantement du mystérieux Signaleur, mais aussi compréhensible à la lumière des révélations de l’inquiétante Immacolata Sexton, l’alter-ego féminin et britannique de l’agent américain.

Déroutant et malin, Les agents de Dreamland a donc tout pour séduire l’éventuel curieux, à la condition d’accepter le pacte de lecture proposé par Caitlín R. Kiernan. Reste à lire maintenant Noirs vaisseaux apparus au sud du paradis, paru au sommaire du numéro 99 de la revue Bifrost, histoire de prolonger le charme vénéneux de ce premier texte de la série « Tinfoil Dossier ».

Les agents de Dreamland de Caitlín R. Kiernan – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2020 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Mélanie Fazi)

Le poisson mouillé

Muté à Berlin pour échapper aux conséquences d’une bavure, le commissaire Gereon Rath rejoint l’inspection E de la préfecture de police. Autrement dit la brigade des mœurs. Condamné aux bas-fonds crapoteux de la capitale allemande pour y traquer la pornographie, les proxénètes, la prostitution dans les clubs illégaux et d’autres déviances sexuelles, le policier ne chôme pas car l’atmosphère dévoyée de l’après-guerre se prête à tous les excès. Dans le même temps, il doit s’accommoder de la dépendance existant entre le milieu criminel et la police, une relation contribuant beaucoup à la mauvaise réputation des mœurs auprès des autres services de la préfecture.

Sous les ordres du commissaire Bruno Wolter, un ancien combattant de la Grande Guerre, il se familiarise avec Berlin et les méthodes de son supérieur, parvenant à entretenir l’illusion d’être un flic intègre, tout en nourrissant l’ambition de rejoindre la brigade criminelle, les cadors de la police. Un bon flic, il l’est certainement, en dépit de son passif à Cologne et des amitiés politiques de son père, mais il est trop doué pour végéter dans le cul de basse fosse de la préfecture. Le cadavre martyrisé d’un mystérieux Russe, retrouvé au volant d’une automobile repêchée dans le Landwehrkanal, lui fournit l’opportunité de brûler les étapes. Une enquête rendue plus difficile par le climat de quasi-guerre civile entretenu par le Parti communiste et les autorités de la République de Weimar, et dont les nazis et leurs semblables comptent bien tirer parti.

Allusion à l’expression inventée par Ernst Gennat pour désigner une affaire non élucidée, Le poisson mouillé reprend tous les codes du roman noir. Cité cosmopolite, carrefour de tous les trafics et refuge d’une multitude de parias issus d’une Mitteleuropa en proie aux tiraillements politiques de l’après-guerre et de la Révolution bolchevique, Berlin offre un décor idéal à l’enquête du commissaire Gereon Rath. Un flic dur à cuire et tenace, n’hésitant pas à flirter avec l’illégalité pour arriver à ses fins, c’est-à-dire résoudre une affaire criminelle retorse dans l’intérêt de sa carrière, mais aussi pour satisfaire une éthique personnelle pour le moins torturée.

Volker Kutscher restitue de façon crédible l’atmosphère délétère de la grande cité prussienne conférant aux lieux une véritable épaisseur historique et sociale. Le Berlin des années folles apparaît comme un cadre propice à tous les excès et tous les vices, apte à faire jeu égal dans les domaines du crime et de la corruption avec les métropoles américaines. La capitale allemande incarne ainsi l’image d’une cité en mutation, marquée par une violence sociale intrinsèque dont tirent parti les communistes et les tenants du nationalisme, y compris dans sa tendance nationale-socialiste, à la manœuvre dans les coulisses de la scène politique.

Volker Kutscher nous dresse un portrait sans concession de la ville et de ses habitants, des quartiers populaires gangrenés par l’extrémisme et la pauvreté, aux villas cossues des élites politiques et économiques, en passant par ses zones interlopes, clubs et bars, où la bourgeoisie vient s’encanailler, boire, danser et consommer la cocaïne, ce nouvel opium des nouveaux riches, pour le plus grand profit des Ringverein, la pègre berlinoise et ses caïds.

Tortueuse à souhait, l’intrigue ne ménage pas les attentes. En concurrence pour faire main basse sur le trésor d’une famille russe exilée après la Révolution, milieux nationalistes, pègre et dissidents communistes complotent pour éliminer leurs rivaux sur fond de manipulation politique, de corruption et de dépravation. Gereon Rath, Bruno Wolter, mais aussi Charlotte Ritter, la jeune secrétaire qui ambitionne d’intégrer la criminelle, et bien d’autres personnages s’imposent par leur traitement nuancé et réaliste. À mille lieues des stéréotypes inhérents au genre policier.

On ressort au final conquis par cette première histoire, prêt à poursuivre l’expérience avec La mort muette, deuxième enquête berlinoise de l’inspecteur Gereon Rath. A suivre…

Aparté : A noter que les romans de Volker Kutscher font l’objet d’une adaptation classieuse en série sous le titre de Babylon Berlin, adaptation déclinée également sous la forme d’un roman graphique. Avis aux amateurs. La série est très bonne.

Le poisson mouillé (Der nasse Fisch, 2007) de Volker Kutscher – Réédition Points/policier, avril 2011 (roman traduit de l’allemand par Magali Girault)

2020 passe la main

Comme l’année dernière, dressons la liste des livres dont il convient de chanter les louanges. Pas trop fort quand même car je n’ai guère le rythme dans la peau. Une liste d’incontournables en quelque sorte, éminemment subjective mais de bon goût, je l’espère, histoire d’oublier une future année 2021 ne s’engageant pas sous les meilleures auspices.

Chez yossarian, on a un peu moins lu et chroniqué en 2020, mais on n’a pas eu de mal  à trouver 10 titres et un bonus. Ouf ! A défaut de quantité, optons pour la qualité en nous concentrant sur la substantifique moëlle comme disait l’autre. Dans le désordre, voici donc un courte liste d’ouvrages à lire d’ici la fin de l’année, ou du moins d’ici à la fin du monde. Dépêchez-vous, on ne sait pas ce que nous réserve 2021 !

L’Exilé de Erik Kriek. Avis aux amateurs de bande dessinées et de sagas scandinaves, cette histoire est faite pour vous. Bichromie oscillant entre le rouge sanguin et le gris métallique, contrastes appuyés pour faire ressortir l’âpreté des physionomies et la majesté sauvage des paysages, Erik Kriek ne ménage pas son trait pour étoffer ce récit tragique d’une touche de vraisemblance historique bienvenue. Voici sans aucun doute l’un de mes coups de cœur de l’année.

Le Bikini de diamants de Charles Williams. Avec l’oncle Sagamore, on ne s’ennuie jamais. La réédition du classique de l’auteur américain, dans une traduction non caviardée et rafraîchie, ne déçoit pas. Indépassable en matière d’humour potache et d’ironie bouffonne, Le Bikini de diamants (jadis titré Fantasia chez les ploucs) reste un moment de lecture jubilatoire.

 

Un long voyage de Claire Duvivier. Ce premier roman de la cofondatrice des éditions Asphalte mêle la Grande et la petite histoire, l’universel et l’intime, avec l’art et la manière de la fantasy, non sans subtilité et une certaine éthique. Bref,  on est curieux de découvrir le prochain roman de Claire Duvivier, un titre s’inscrivant dans un projet à quatre mains pour le moins original.

 

La chance vous sourit de Adam Johnson. Ce n’est un secret pour personne, je suis un grand fan de l’auteur américain. Primé pour son roman La vie volée de Jun Do, il est également excellent dans la forme courte, comme en témoigne ce recueil qui flirte avec l’indicible et la part irrationnelle de l’esprit humain. Ruez-vous sur ce recueil indispensable, si cela n’est pas déjà fait. ET PLUS VITE QUE ÇA ! L’injonction vous est offerte gracieusement.

 

Au temps des Vikings de Anders Winroth. Érudit, passionnant et relativement exhaustif, l’essai de ce spécialiste en histoire médiévale permet de dresser un tableau moins caricatural du monde scandinave au temps des Vikings. Dans une langue limpide puisant son information au meilleur des sources disponibles, l’ouvrage se révèle une lecture précieuse, s’efforçant de faire revivre une civilisation complexe, forgée autour des halles-maisons bâties auprès des forêts et fjords. Incontournable !

L’infinie patience des oiseaux de David Malouf. Écrit d’une plume imagée, dont on se surprend à relire plusieurs fois les phrases pour en goûter les fulgurances stylistiques et ainsi en faire durer les moments de grâce, L’infinie patience des oiseaux se révèle à la fois d’une profonde tristesse et d’une vitalité ensorcelante. En dépit de l’âpreté de la guerre qu’il décrit sobrement, pour en révéler la violence intrinsèque et l’inanité fondamentale, David Malouf enracine son récit dans l’immanence de l’instant qui ne dure que dans la mémoire.

Mictlán de Sébastien Rutès. Un semi-remorque taille sa route dans le no man’s land mexicain. En dépit d’une intrigue tenant sur un timbre poste, Mictlán pousse le lecteur dans ses ultimes retranchements, bousculant les certitudes au rythme d’une prose obsédante et d’un road novel hanté par la mort, la culpabilité et l’absurdité de l’existence. Une incantation hallucinée magistrale, pas moins.

 

Révolution I. Liberté de Florent Grouazel et Younn Loucard. Si vous n’avez pas encore compris que j’appréciais l’Histoire, vous n’êtes pas un lecteur assidu de ce blog. Il y a du Eric Vuillard chez ces deux auteurs. Documenté, recelant une foultitude de détails truculents et authentiques, d’anecdotes paillardes et gaillardes, animé d’une gouaille réjouissante, enrichie par le trait nerveux de Florent Grouazel, « Liberté » est un must-read, une réussite justement récompensée par le Fauve d’Or du meilleur album à Angoulême.

Au-delà du gouffre de Peter Watts. Avec l’auteur canadien, l’extension du domaine des possibles n’est guère plaisant à découvrir. Il nous confronte à notre condition de créature organique, guidée par des impératifs biologiques rendant la notion philosophique de libre-arbitre définitivement obsolète et absurde. Il nous pousse en tête à tête avec la machine molle imparfaite qui nous définit et nous pousse à agir. Si l’on n’aime pas les avenirs ambigus, peut-être vaut-il mieux éviter de se pencher sur notre présent.

La Loterie (d’après Shirley Jackson) de Miles Hyman. Tiré de la nouvelle de Shirley JacksonLa Loterie retranscrit de manière très graphique le texte glaçant de l’autrice américaine. Bien connu pour sa collaboration sur les adaptations de Ellroy (Le Dahlia Noir) et Thompson (Nuit de Fureur) mais aussi pour ses illustrations, j’ai encore le souvenir de ses couvertures pour la série « Le poulpe », Miles Hyman rend ici un hommage respectueux à la nouvelle de sa grand-mère.

En bonus, un beau livre : La Guerre uchronique de Fritz Leiber. Publiée chez Mnémos, cette intégrale rassemble The Big Time (réédité sous le titre L’Hyper-Temps), le court roman No Great Magic et six nouvelles directement liées à l’affrontement entre les Araignées et les Serpents. Huit autres textes viennent s’ajouter à ce corpus, selon une parenté plus ou moins lointaine avec les thèmes de la Guerre uchronique. Voici un très bel ouvrage dont on se plaît à (re)découvrir le foisonnement impressionniste et les nuances érudites avec un plaisir non feint. Une véritable toile de maître, pour reprendre le titre de l’étude de Timothée Rey, maître d’œuvre respectueux d’un classique de la Science-fiction.

Dune, le mook

Parmi les nombreux livres parus dans la foulée de l’annonce de la sortie en salle du film de Denis Villeneuve, désormais repoussé aux calendes Atréides en raison de la reprise de la crise sanitaire, le magazine book consacré à Dune a tous les attraits d’un ouvrage de fans destinés à des fans. Optant pour le mode choral, Dune, le Mook convoque en effet un bataillon d’universitaires, d’auteurs-rices, d’éditeurs-rices, de journalistes et autres passionnés par l’opus majeur de Frank Herbert. Dirigés par Lloyd Chéry, ils ont ainsi fait passion commune pour participer au projet soutenu par les éditions l’Atalante et Leha, avec le concours financier de plus de 4000 contributeurs enthousiastes. Pour quel résultat ? Ne faisons pas durer le suspense.

Dune le Mook est indéniablement un bel objet dont les illustrations contribuent à stimuler l’imagination ou à susciter moult réminiscences auprès du connaisseur de l’œuvre de Frank Herbert. On y retrouve bien entendu l’imagerie désormais classique de Wojtek Siudmak, mais aussi des illustrations originales d’Aurélien Police. Si le format magazine, la couverture souple et la reliure suisse peuvent dérouter l’amateur de beaux livres, l’ensemble dégage toutefois une impression de qualité, en dépit du choix hasardeux d’une encre de couleur bronze pour l’impression de quelques articles.

Précédé par un avant-propos de Lloyd Chéry, l’ouvrage est découpé en cinq parties composées de contributions majoritairement très courtes, certaines prenant même la forme de teasers pointant vers l’essai Dune – exploration scientifique et culturelle d’une planète-univers, paru au Bélial dans la collection « Parallaxe ». Ceci souligne l’aspect un tantinet opportuniste de ce mook, même si la crise sanitaire est venue entre-temps perturber le dispositif promotionnel.

On n’échappe pas non plus au catalogue en feuilletant l’objet, l’exhaustivité ayant cet inconvénient. L’ouvrage comporte heureusement quelques clés utiles à la compréhension du livre-univers de Frank Herbert, dévoilant également un aspect méconnu de sa personnalité, du moins un aspect inédit à ceux n’ayant pas lu la biographie écrite par son fils Brian (Dreamer of Dune, 2003, Tor Books). Le mook déploie enfin une étude des principaux personnages du roman, via la subjectivité érudite de David Meulemans.

L’exhaustivité est aussi la règle lorsque l’on aborde le versant des adaptations. Une longue recension des déclinaisons cinématographiques, dessinées et vidéo-ludiques du roman de l’auteur américain. L’occasion de sortir des sentiers battus par Jodorowsky ou Lynch, ce qui ne fait finalement pas de mal. Dune est enfin ausculté au travers du prisme de la politique, de l’art de la guerre, de la philosophie, du féminisme, de la science et de la fantasy (Hiii !) dans de courtes analyses, il faut en convenir très libres, propices à la réflexion ou à la controverse, voire aux deux.

Bref, on ne rentrera pas dans le détail du sommaire, non par fainéantise, mais tout simplement parce que les articles sont trop nombreux pour en faire un descriptif complet. Et puis, l’exercice aurait un côté répétitif un tantinet fastidieux. Contentons-nous plutôt d’adresser nos louanges à Catherine Dufour, autrice d’un très incisif article sur les Sœurs du Bene Gesserit. Comme à son habitude, elle fait montre d’une acuité politique et d’une ironie fort réjouissante. Adressons aussi tous nos compliments à David Meulemans (sans oublier Alex Nikolavitch, Feyd L’épaule d’Orion et Pierre-William Fregonese) dont l’investissement se mesure au travers des portraits qu’ils consacrent aux différents personnages de la saga. Un sacré boulot, fort intéressant, témoignant d’une connaissance solide du roman de Frank Herbert, mais aussi d’autres œuvres plus classiques de la littérature, au sens le plus large du terme. Voici sans aucun doute possible l’un des points forts du mook.

Évidemment, l’ouvrage fait la part belle au film de Denis Villeneuve auquel il consacre pas moins de quinze pages, entretien avec le réalisateur y compris. Mais, il n’omet pas de faire un sort à l’adaptation avortée de Jodorowsky, œuvre mythique s’il en est, qui inspire ici à Rodolphe Casso une uchronie sur un mode sarcastique (« Et si le Dune de Jodo était sorti au cinéma »). Les fans du Dune de David Lynch, renié ensuite par le réalisateur lui-même, trouveront également matière à satisfaire leur déviance, comme ceux appréciant les médiocres adaptations de Sci-Fi channel. Pour les autres, ils assouviront leur passion coupable de complétiste avec les déclinaisons dessinées et vidéo-ludiques du roman, tentatives plus ou moins couronnées de succès de transformer l’univers du film de Lynch en véritable franchise commerciale. Pour l’anecdote, la lecture de l’article de Pierre-William Fregonese a réveillé dans ma mémoire de gamer chenu le souvenir des longues parties de Battle for Arrakis, précurseur des jeux de stratégie en temps réel développé par Westwood Studios. Tout ceci ne me rajeunit pas…

En attendant de voir le film de Denis Villeneuve sur les grands écrans (ce n’est pas gagné à l’heure où j’écris cet article), consolons-nous donc avec Dune, le mook, qui en dépit d’une exhaustivité non dépourvue de redites lassantes, recèle cependant quelques réflexions et interprétations stimulantes. Bref, voici une manière divertissante de relire l’un des classiques de la Science-fiction.

L’épaule d’Orion ne résiste pas à causer du mook.

Dune, le Mook – Collectif, éditions de l’Atalante & Leha, octobre 2020

Rouge Gueule de bois

Sur le perron du pavillon de Tucson où il végète, Fredric Brown émerge d’une énième cuite carabinée. Le bruit de la machine à écrire sur laquelle son épouse Beth tape sa biographie le ramène peu-à-peu à la réalité. Avec une carrière au point mort, des factures qui s’accumulent et une propension à la procrastination qui lui assèche la plume mais pas le gosier, le bougre a toutes les raisons de se sentir sur le déclin. Dans un recoin de sa caboche, une idée trouble joue pourtant au yoyo avec sa raison. L’hypothèse d’un crime parfait qui n’attend plus qu’un mobile et une rencontre propice pour se réaliser. Plus tard dans la journée, dans un bar où il a ses habitudes, Fred fraternise avec un étranger de passage, un Français appelé Roger Vadim au moins aussi imbibé que lui. La muffée ne tarde pas à se révéler comme le prélude à un long delirium tremens, ponctué de fusillades et de carambolages.

« Un instant, en silence, ils soupesèrent l’idée d’un grand récit de sexploitation soviétique. Vadim trouva même un titre accrocheur, Les Tigresses du Comité, qu’il n’osa soumettre à son compagnon. Et l’on finit, gênés par le brusque arrêt des débats, par toussoter diplomatiquement. »

Premier roman solo de Léo Henry, Rouge Gueule de bois s’apparente à un long road trip alcoolisé sur fond de fin du monde, de Guerre froide, de surréalisme et d’uchronie. On y croise une faune interlope composée d’Hell’s Angels cannibales pas vraiment abonnés au rôle d’anges gardiens, de hippies fêtant la fin du monde autour d’un feu de camp sur la plage, de sectateurs beatniks, adeptes de naturisme et de tantrisme, s’efforçant d’exploser les portes de la perception à grand renfort de cocktails chimiques, sans oublier des extraterrestres en side-car et des morts vivants revenus de tout. On y côtoie aussi la Reine noire de Sogo et son âme damnée Durand Durand, à la poursuite de Barbarella, l’égérie blonde de la contre-culture, et accessoirement quatrième compagne de Vadim, sans oublier George Weaver, le héros de La Fille de nulle part.

Avec Rouge Gueule de bois, Léo Henry s’amuse beaucoup, ne nous laissant pas au bord de la route, le pouce en l’air, la suspension d’incrédulité aux abonnés absents. Il s’amuse avec les références, nous livrant un cocktail délirant où fiction et réalité se mêlent, titillant notre zone de confort avec les dangereuses visions baroques d’une apocalypse syncopée au rythme de la pop culture. Bref, il joue d’une intertextualité généreuse, en connaisseur respectueux de l’œuvre et de la vie de Fredric Brown, traitant en même temps de la difficulté à créer.

Les amateurs du recueil Philip K. Dick goes to Hollywood apprécieront. Les autres boiront un coup, histoire de laisser couler.

Rouge Gueule de bois de Léo Henry – Éditions La Volte, février 2011

La Mythologie viking

Né du désir de Neil Gaiman de partager sa passion pour les mythes nordiques, La Mythologie viking supporterait allègrement d’être rebaptisé La Mythologie viking pour les nuls, tant la volonté affichée reste ici de rendre lisible les principaux motifs du légendaire des peuples scandinaves. Neil Gaiman ne cache pas en effet un seul instant ses intentions de vulgarisateur en retranscrivant quelques unes des légendes issues de l’Edda Poétique et de l’Edda en prose de Snorri Sturluson.

Des origines du monde, né de l’union de la glace et du feu, à sa fin au cours du Ragnarok, en passant par sa genèse, la description de sa géographie (neuf domaines prospérant à l’ombre de Yggdrasil) et la multitude monstrueuse de ses habitants, nous découvrons ainsi l’imaginaire nordique, source d’inspiration féconde présente jusque dans les comics. Nous nous familiarisons avec ses acteurs les plus connus, Odin, Thor, Loki, mais croisons également Tyr le dieu de la guerre, Heimdall au regard perçant, Sif à la chevelure d’or, Frey le frère de Freya, Kvasir le sage, Balder au beau visage et tous les autres.

Nous découvrons aussi un univers où les serments engagent d’une manière indissoluble ceux qui les prêtent, où la ruse, la force et la loyauté demeurent des ressorts puissants. Un monde où elfes, nains, trolls et géants sont à la fois des partenaires ou des ennemis. Un monde enfin où les dieux sont soumis comme les hommes à la vieillesse, au destin et à la fatalité.

Neil Gaiman répond enfin aux nombreuses interrogations des néophytes. Comment le monde a-t-il été créé à partir de la dépouille du géant Ymir, assassiné par Odin, Vili et Vé ? De quelle façon Odin a-t-il acquis la sagesse et le secret des runes, obtenant par la même occasion le don de clairvoyance, y compris pour sa propre mort ? Dans quelles circonstance Loki lui offre-t-il Sleipnir, le coursier doté de huit pattes, plus rapide que le vent et plus robuste que nul autre cheval ? On accompagne également Thor (pas le plus futé des dieux, on le constate assez vite) dans ses voyages au pays des géants (le Jotunheim), d’où il ramène les pommes d’immortalité et le chaudron d’Hymir, accomplissant au passage moult exploits grâce au marteau Mjollnir. Rien ne nous échappe, ni la mort de Balder, ni celle de Loki et encore moins celle du monde au cours du Ragnarok, apocalypse supposée accoucher d’un nouveau cycle.

S’il gagne en lisibilité, le récit des mythes nordiques perd hélas sa poésie, se révélant parfois une lecture simpliste au style plat, dépourvu de ce surcroît de lyrisme conféré par la langue originale. Neil Gaiman se contente surtout de retranscrire une version allégée de la mythologie nordique, lisible par des enfants. Il n’entre pas dans le débat historiographique, dans l’étude des sources et des apports chrétiens aux récits oraux plus anciens, dont une grande partie échappe à notre connaissance.

Porte d’entrée idéale pour les novices, La Mythologie viking s’impose donc comme un ouvrage immédiatement accessible, prélude à un éventuel retour aux sources historiques des mythes scandinaves et de ce qu’il convient d’appeler « la matière nordique ».

La Mythologie viking (Norse Mythology, 2017) de Neil Gaiman – Au diable vauvert, mai 2017 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)

Sauvage

Tracy Petrikoff est une jeune femme solitaire et mutique aux manières un peu frustres. L’ordinaire grégaire de l’adolescence n’est pas fait pour elle, bien au contraire, elle lui préfère la majesté des grands espaces de l’Alaska et l’affinité qu’elle partage avec les animaux sauvages, y compris ceux qu’elle piège avant de boire leur vie. Tracy « Trace » ne sait d’ailleurs que faire de ce don hérité de sa mère, un talent d’autant plus encombrant que celle-ci lui a toujours interdit de mordre un être humain et n’a eu de cesse de lui recommander de fuir les randonneurs et autres vagabonds qui traînent dans les forêts et montagnes. Mais, sa mère est morte et son père a renoncé à son activité de musher, privant par la même occasion sa fille de la possibilité de concourir dans la course de traîneaux la plus prestigieuse de l’Alaska. Pour Trace, le quotidien se réduit désormais à une longue suite de corvées monotones, à peine allégées par les fugues nocturnes qu’elle s’autorise une fois fois son père et son frère endormis. Un quotidien morne, hanté par une crainte qui lui cisaille les entrailles, celle de s’oublier, de voir la sauvagerie sous-jacente de son caractère submerger sa raison. Car, si le sang porte en son sein la mémoire génétique, il est aussi le vecteur d’informations lui inspirant à la fois désir et répulsion.

A bien des égards, Sauvage s’apparente à un roman d’apprentissage centré sur l’adolescence et sur sa part d’irrationalité. Trace est en effet une adolescente à fleur de peau, portée vers la solitude et l’asocialité. Elle a tous les caractères d’une enfant sauvage, préférant la proximité des animaux à celle des êtres humains. Les seuls liens qu’elle parvient ainsi à nouer sont ceux qui l’unissent aux chiens de traîneau dont elle prend soin et qu’elle comprend d’une façon quasi-surnaturelle. Pour elle, les êtres humains restent au mieux une présence encombrante dans son esprit, au pire une menace, faute d’une pleine connaissance de leurs pensées. Car, si la nature ne ment pas ou ne transige pas avec les risques qu’elle recèle et avec lesquels Trace a appris à négocier à la dure, l’homme demeure une donnée inconnue, voire un danger. Un fait dont la jeune femme fait l’amère expérience après une mauvaise rencontre dans la forêt.

Jamey Bradbury fait siens les motifs de la lycanthropie et du vampirisme, même si ces ressorts agissent à la marge d’un récit où la tension prévaut du début jusqu’au dénouement. On ne rencontre pas en effet de vampire ou de loup-garou, l’autrice se cantonnant à effleurer ces tropes du fantastique. Elle flirte également avec le panthéisme et le shamanisme, dotant Trace de la capacité à entrer en connexion avec son environnement, pour le meilleur et le pire. Mais, Sauvage se révèle surtout un roman sur l’incapacité à communiquer et à connaître pleinement l’autre. Un texte de nature writing rude et âpre ne laissant pas de glace, où la sauvagerie cède peu-à-peu la place à la monstruosité.

Sauvage n’usurpe donc pas la réputation de roman dérangeant qu’il s’est taillé dans nos contrées. Entre la sublime indifférence de la nature et les tréfonds inquiétants de l’esprit humain, le roman de Jamey Bradbury nous rappelle que la sauvagerie et la civilisation restent les deux facettes d’une humanité sans cesse tiraillée entres ses instincts et la raison.

Sauvage (The Wild Inside, 2018) de Jamey Bradbury – Éditions Gallmeister, collection « Totem », mai 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Mailhos)