Une autre saison comme le printemps

François Dorall vit dans le passé. Une relation de jeunesse achevée tragiquement, un mariage en déshérence et un nourrisson mort dans sa prime enfance, le bonhomme nourrit un spleen tenace, entretenu par un deuil dont il ne parvient pas à se dépêtrer. Écrivain à succès, il habite aux États-Unis et vit désormais par procuration, via le personnage de roman de gare qu’il a créé. C’est d’ailleurs cette série qui lui vaut l’honneur d’une invitation à un salon de polar, à Metz, pour participer à une conférence sur les disparitions. Et justement, à l’issue de sa prestation, une amie d’enfance vient le supplier de retrouver son fils de 9 ans, kidnappé à la sortie de l’école. De quoi donner du grain à moudre à l’enquêteur François Doralli. Mais François Dorall n’apprécie pas le synopsis qu’on lui sert. Trop de non-dits. Il finit pourtant par se laisser convaincre, même si on lui force un tantinet la main en ayant recours au chantage.

En compagnie d’une fille ramassée dans un hôtel, François Dorall/Doralli se lance à la recherche de cet enfant disparu. Et surtout, il entame une quête plus personnelle d’où émergent les souvenirs d’un amour passé.

Écrivain prolifique, Pierre Pelot a longtemps œuvré dans les marges, au cœur de cette littérature dite populaire. Il y a forgé son style et ses propres thématiques, acquérant au fil des années la stature d’auteur. De quoi remettre à leur place les faiseurs chichiteux de la littérature qui pose.

Ce goût pour les marges, d’aucuns diraient les mauvais genres, se retrouve dans Une autre saison comme le printemps. Le Vosgien y flirte, et pas qu’un peu, avec les ressorts du fantastique et du roman noir. Mais, le propos de l’auteur se focalise surtout sur le territoire de l’intime. L’amour, plus fort que la mort. Avec ce lieu commun, il brode une histoire triste, où une fois de plus, la fiction se met en scène pour tenter de se substituer à la vie.

Une autre saison comme le printemps ravira sans doute les inconditionnels (j’en suis) de Pierre Pelot. Certes, le roman ne figure pas parmi ses œuvres les plus marquantes. On sent que l’auteur a attendri sa plume pour distiller l’émotion, processus qui ne l’empêche pas de cogner sur les bas instincts de l’engeance humaine. Pas angélique pour deux sous, le Vosgien s’attache à cette humanité banale, apte au pire comme au meilleur, que ce soit pas nécessité ou par calcul. Dans une atmosphère nimbée de mystère, il laisse également infuser quelques fulgurances dont l’acuité crucifie littéralement l’imagination.

La figure de l’écrivain, à la fois démiurge et être faillible, hante le récit du voyage de François Dorall. Les fêlures intimes du bonhomme affleurent peu à peu au fil de ses pensées et de ses échanges avec sa passagère. Et derrière la fausse simplicité des apparences, Une autre saison comme le printemps dévoile un idéalisme qui ne se résout pas à accepter l’irrémédiable, l’absurdité de la vie et des occasions manquées.

Bref, voici un bien beau roman dont on se défait difficilement, une fois la dernière page tournée.

saison_comme_printempsUne autre saison comme le printemps de Pierre Pelot – Éditions Héloïse d’Ormesson, novembre 2016 (réédition du roman paru en 1995 chez Denoël, collection « Présences »)

Outrage et rébellion

pulp-o-mizer_cover_imageLunes d’encre toujours, avec un défi sur la forme pour cette huitième lecture. De quoi susciter la nostalgie pour une époque révolue. Et on rigole, et on s’amuse.

J’ai commencé à lire du Catherine Dufour tardivement. Ouais ! C’était à l’époque où on la surnommait encore le Terry Pratchett français. Vous imaginez un peu le truc, hein ? Un mec. On la comparait à un mec. La honte ! Rien que d’y penser, j’ai les glandes qui se mettent en rideau.

Elle avait écrit une série, style parodie du Seigneur des Anneaux. Respect ! Total respect Le seigneur des Anneaux, hein ? J’suis fan, quoi ? Bon, je n’ai jamais lu ses bouquins, à elle. Ouais ! J’en ai beaucoup entendu parler, par contre. Des trucs, genre : « Rhalala, trop drôle Dufour ! ». Ou genre : « c’est hachement plus profond qu’on le dit ». Le propos, hein ! Pas l’auteur. Moi, je ne l’ai pas lu. Alors, je me fie à l’avis des autres. Pour ce qu’il vaut. Tous des cons… Le quand dit raton. Le buse. Tout ce bruit blanc, hein ! Ça faisait un raffut du diable, à l’époque.

Elle mobilisait de la bande passante la Dufour. Ouais ! On la lisait partout, on la voyait partout. Une vraie icône. Y’avait plus qu’à la cliquer pour la faire apparaître. Faut dire qu’elle savait y faire, hein ? Elle avait un double virtuel pseudonymé Katioucha. Ouais ! Avec, elle écumait les sites Web, style Actu esfeff, vous savez, le genre de communauté de geeks. Des types poilus partout, blancs comme des endives et qui ne se lavent pas les dessous de bras. Trop la honte ! Ou alors, l’autre site là, celui qui s’appelait le Caviar Cosmique. Des élitistes qui ne se mouchaient pas avec le dos de la petite cuillère. Carrément dégueu, hein ? C’est vrai, quoi ! C’est intime une petite cuillère. Un peu comme une brosse à dents, hein ?

A force de lire son nom partout, de voir sa trombine de fouine à droite et à gauche (c’était un clippeur du nom de Daylon qui lui tirait le portrait), ben j’ai fini par la lire. J’suis influençable, hein ? C’est con. Ouais, je sais. L’accroissement mathématique du plaisir que ça s’appelait. Pas facile à retenir, hein ? C’était un recueil de nouvelles. Des chinoiseries avec ou sans chichis, des trucs même pas écrits en français courant, avec des titres à coucher dehors, genre Vergiss mein nicht. A tes souhaits la vieille ! Ouais ! Eh bien, j’ai aimé. Vrai de vrai, hein ?

A l’époque, je vivotais au crochet du fandom. Un truc de dingues, un vrai panier de crabes ; des vieux, des jeunes, des toutes les couleurs, gonzesses et mecs. Des dingues, je te dis ! Des tordus qui vous embrassaient aussi vite qu’ils pouvaient vous exploser leur acné à la gueule. Des viandards qui passaient leur temps à enculer les mouches ou en s’envoyer des vannes, style : « tu l’as vu, hein, mon cul ? »

Bref, je dois l’avouer, j’ai couché, ce qui m’a permis de récupérer le nouveau bouquin de la Dufour avant les autres, les toqués du Web. Ouais. Outrage et rébellion que ça s’appelait. Lorsque j’ai eu l’objet en main, je ne te dis pas la stupeur ! Je crois que j’en ai eu des tremblements. Le manque, déjà. Bon, après je l’ai ouvert, le bouquin.

D’abord, ça m’a globalement saoulé. Pour résumer, c’est l’histoire d’une bande de jeunes qui s’envoient en l’air. Ouais. Ils carburent à la musique et à l’énergie, et s’enfilent par tous les trous et les veines des trucs pas très recommandables, hein ? Ça suce, ça baise, ça picole, ça gerbe, ça pine, ça pue, ça se mutile, ça brûle sa vie par les deux bouts et ça joue de la musique très fort. Des jeunes, quoi !

Parmi eux, il y en un, marquis, qui devient une légende. Pas un guitare zéro ! Non, une icône ! Lui aussi, mais dans le genre rock’n’trash, hein ? Un vrai taré, style les geeks de Actu esfeff. Le mec, il chante comme une casserole, hein ! Mais, ça n’a pas d’importance, ils veulent tous coucher avec, les filles et les mecs. Marquis, il ne cause pas dans le bouquin. Ce sont les autres qui causent pour lui, hein ! Et ils causent, genre jeune quoi ! Et ça défile comme ça pendant plus de trois cent pages. Un vrai casting ! Ouais. C’est ça qui saoule.

Pour oublier leurs malheurs et pour exprimer leur révolte, ces jeunes, ils exultent au souvenir de marquis. Parce que la vie n’est pas gaie dans le futur à l’autre, la Dufour. On ne rigole pas du cul tous les jours, hein ? Genre réchauffement climatique et pollution à tous les niveaux, rouges de préférence. Ouais ! Et puis, il y a des gens, genre privilégiés qui crèchent en haut de tours, d’autres qui cuvent dans des banlieues souterraines et des zombis des caves qui végètent juste à la lisière du sol, là où c’est le plus dur. Ouais ! Et que ça pue le chien mouillé mort depuis cinq jours, là-dedans.

C’est là qu’elle est forte la Dufour, hein ? Mine de rien, elle nous le fait passer en loucedé son futur. Ça imprègne la caboche, ça colle à la rétine comme un mollard et puis ça prend aux tripes. Pas pessimiste, ni optimiste, juste lucide. Elle a tout compris la Dufour. Ouais ! Et puis, elle sait river son clou avec des formules choc, des trucs genre : « quand ça sera mon tour, je sortirai en courant de ce monde où le réel n’est que boue de forage du rêve. » J’ai rien compris, mais ça me troue le cul quand même. Ouais !

Du coup, je crois que je vais replonger avec son autre bouquin qui cause du futur, là. Le goût de l’immortalité que ça s’appelle. Ouais. A ski paraît, on a même besoin d’un dico pour le déchiffrer, hein ?

Elle m’a bien eu la Dufour, en fin de compte. Ouais ! Je suis encore tout imprégné par son bouquin. Et j’vous jure, c’est pas sale. Bon, maintenant, please, kill me !

outrage-et-rebellionOutrage et Rébellion de Catherine Dufour – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2009 (réédition en Folio/SF, 2012)

La Lune est blanche

« J’ai quitté la Terre. Je marche sur une autre planète. Je suis sur la Lune… Et elle est blanche. »

 

En 2011, pour faire suite à son Voyage aux îles de la Désolation, premier ouvrage consacré aux TAAF (les Terres australes et antarctiques françaises), Emmanuel Lepage est invité par l’Institut polaire français à réaliser une bande dessinée sur la Terre-Adélie et la base Dumont d’Urville. Très vite, il propose à son frère François de l’accompagner pour mêler ses photos aux dessins. La Lune est blanche témoigne ainsi de leur travail fraternel, se révélant à la fois comme un reportage passionnant et une expérience humaine inoubliable, surtout qu’il est prévu dès le départ qu’ils participent au Raid ravitaillant la station italo-française de Concordia.

Le récit du voyage des frères Lepage se veut avant tout informatif. Il s’agit de rendre compte de la vie des scientifiques en Antarctique, mais aussi des cuisiniers, mécanos et autres techniciens nécessaires au bon fonctionnement des installations. Si l’aspect pédagogique n’est pas absent du projet, histoire de rappeler que la présence française est utile aux antipodes, l’œuvre revêt également un caractère plus intime. Pour les Lepage, il s’agit d’accomplir un rêve d’enfant.

Après un préambule consacré aux préparatifs, Emmanuel Lepage commence par rappeler quelques données géographiques et historiques sur le sixième continent, remontant le temps jusqu’à l’époque de la concurrence entre Scott et Amundsen, antagonisme dont le dénouement dramatique remet en mémoire l’héroïsme absurde et teinté d’esprit cocardier des premiers explorateurs. L’exact opposé de l’attitude de Shackleton, dont le courage et l’attention portée à la vie humaine forcent l’admiration et laissent un peu pantois, il faut le reconnaître. Ce bref rappel historique offre un contrepoint avec les expéditions modernes, conçues dans un tout autre état d’esprit.

Après cette évocation du passé, revenons au présent. Le périple des frères débute par la traversée des mers australes, première étape du voyage à bord de l’Astrolabe, le navire faisant la rotation entre la Tasmanie et Dumont d’Urville. Un passage en Antarctique pour le moins mouvementé, Emmanuel Lepage étant sujet au mal de mer et le navire polaire roulant sur les flots plus que de raison du fait de la forme de sa coque. Cette partie du récit permet de découvrir équipage et passagers, d’en dresser le portrait, au sens propre comme au figuré, notamment pendant les nombreux temps morts de la traversée.

Mais très vite, l’Antarctique se rappelle à l’attention des narrateurs, d’abord avec les premiers icebergs, mais surtout par la présence de son pack, une barrière parfois infranchissable. Le récit s’annonce ainsi d’emblée sous les auspices de l’incertitude et de l’imprévu. Car, si le rendez-vous avec l’inlandsis ne s’improvise pas, il demeure aussi tributaire d’aléas auxquels l’homme ne peut échapper. Un temps empêchée par la banquise, la progression de L’Astrolabe reprend, acheminant de justesse les voyageurs à destination. L’arrivée à Dumont d’Urville est en conséquence écourtée afin de permettre le départ précipité du Raid, déjà retardé au-delà du raisonnable compte tenu de l’avancement de la saison. Après une formation éclair, le convoi s’ébranle, gravissant le plateau glacé jusqu’à plus de 3000 mètres d’altitude, avec deux novices au volant des machines chargées de tracter le ravitaillement destiné aux hivernants de Concordia.

Le trajet, près de 1200 kilomètres, permet de découvrir l’immensité du glacier, sa beauté graphique dont les photos et dessins peinent à restituer l’ampleur, même en double page, mais également son caractère inhospitalier. Emmanuel et François Lepage découvrent ainsi le whiteout, ce blanc sur blanc provoqué par le vent, dont les effets aveuglants rendent tout déplacement hasardeux, voire mortel. Ils se familiarisent aussi avec la conduite sur neige et glace, à l’ombre de la fumée condensée des tracteurs, les températures avoisinent quand même les – 40°. Toute cette blancheur, sous un ciel bleu d’une pureté surnaturelle, les amène à se recentrer sur eux-même, au milieu d’un univers vide, à la beauté abstraite et inhumaine, où la seule chaleur demeure celle des relations avec l’autre. On touche ici à une forme de quête initiatique, dont les effets sont difficilement descriptibles, même si les narrateurs s’y essaient avec talent.

Formidable témoignage graphique, mêlant dessins et photographies, La Lune est blanche a de quoi rassasier l’imagination. Il ramène l’existence humaine à de plus justes proportions, rappelant le caractère éphémère et destructeur de notre civilisation.

Additif : L’ouvrage est pourvu d’un court cahier graphique apportant une touche informative sur la Base Concordia.

Autre chronique ici

La Lune est blanche de François & Emmanuel Lepage – Éditions Futuropolis, octobre 2014

Aquaforte

K.J. Bishop n’est pas à proprement parlé une célébrité dans l’Hexagone. On doit à l’auteur australienne quelques nouvelles et un seul et unique roman, The Etched City, ici traduit sous le titre d’Aquaforte. Un texte d’ailleurs salué par une critique franchement enthousiaste chez nos voisins anglo-saxons.

Peut-on oublier les fantômes d’un passé trop lourd ? C’est la question que se posent les deux principaux personnages de ce roman. Duo de soldats perdus, acteurs vaincus d’une révolution dépourvue de tout romantisme, ils arpentent la poussiéreuse et désolée Contrée des Cuivres, pourchassés par les forces de l’ordre rétabli.
Lui, Gwynn, barbare des terres glacées du Nord, court l’aventure depuis son plus jeune âge. Habile au sabre et à l’arme à feu, il masque sa psychologie de tueur derrière une apparence de dandy.
Elle, Raule, a appris l’art de soigner autrui, ce qu’elle fait avec beaucoup de talent. Pourtant, cette connaissance et cette pratique ne lui ont permis, jusqu’à présent, que de donner plus efficacement la mort. Tous les deux espèrent trouver une éventuelle rédemption, ou à défaut, prendre un nouveau départ dans la tropicale cité d’Escorionte.

« Il faut être étrange pour avancer, car nos actes étranges poussent la norme outragée à nous rejeter, à nous propulser vers une normalité qui nous convient davantage. »

Contrairement à ce que laisse présager la première partie, Aquaforte appartient à cette catégorie de romans bizarres assez inclassables. Fantasy, fantastique, science-fiction ? La question se pose d’emblée et semble évacuée par une quatrième de couverture évoquant un « bousculement des canons de la fantasy ». A la lecture de l’objet, il faut se rendre à l’évidence, la réponse importe peu. En effet, K.J. Bishop semble s’emparer des thèmes et atmosphères de plusieurs « genres » pour les transformer un roman d’une intensité intime confondante, délivrant au passage une réflexion quasi-philosophique sur l’art, la foi et la condition humaine. Je conseille donc au lecteur passionné par la fantasy rugueuse et épique, ou attiré par le fantastique horrifique, voire par le sense of wonder de ne pas perdre son temps précieux à consulter cette chronique. Par contre, si par le plus grand des hasards, Gloriana de Michael Moorcock ou plus récemment La cité des saints et des fous de Jeff VanDerMeer l’ont ravi voire lui ont procurés des palpitations, Aquaforte me semble en ce cas un voyage livresque très recommandable. A noter, au passage, que les deux auteurs anglo-saxons font partie des lecteurs conquis par le roman de K.J. Bishop.

« Dans ce monde, le bien pousse dans les fissures, comme la mousse. »

Personnellement, le roman de K. J. Bishop m’a cueilli dès les premières pages. J’ai été envoûté autant par le récit que par l’ambiance. Décrépitude, poussière, idéaux brisés, rien n’incite dans ce roman aux lendemains qui scintillent et chantent sur tous les airs du spectre de la politique. A Escorionte, monstruosité et beauté se côtoient. Grandeur et misère voisinent et tout semble irrémédiablement terni, sali, obscurci par la désillusion de personnages hantés par la vision d’un monde gouverné définitivement par l’injustice. Pourtant, il se dégage un charme vénéneux de tout cela et finalement du désespoir naît un semblant de rédemption. Ceci est dû indéniablement à l’atmosphère mise en place par l’auteur à grands renforts de descriptions somptueuses. K. J. Bishop est, certes, plus mesurée que China Miéville, mais son univers n’est pas moins prenant avec ses contours floutés, avec son exotisme tropical trouble rehaussé par un décorum rappelant à la fois la Renaissance et un réalisme social digne d’un roman de Charles Dickens.

Cependant, ce n’est pas une philosophie du désespoir et du désenchantement que transmet l’auteur. Dans ce roman, chaque individu porte en lui un monde, ici transformé en sphère individuelle (quantique ?) et c’est par le biais de ce microcosme qu’il perçoit le macrocosme qui l’environne. A lui, de guider cette sphère dans « un spectre de mondes possibles en fonction de ses choix et de ses actes. » A lui, de trouver et d’assumer sa vérité intérieure, quitte à la rechercher dans l’art car, dans la conception très personnelle de K. J. Bishop (elle-même artiste), « L’art est la création de phénomènes mystérieux et sacrés ».

Bref, Aquaforte constitue un coup d’essai en forme de coup de maître. Un roman dense et une lecture apte à susciter de fortes impressions et émotions, à condition de se laisser prendre au jeu de son étrangeté.

Aquaforte (The Etched City, 2003) de K. J. Bishop – Éditions l’Atalante, collection La dentelle du cygne, 2006 (roman traduit de l’anglais [Australie] par François Le Ruyet)

Capitaine Futur : L’empereur de l’Espace

Dans son regard bleu acier se lisait la résolution. Il saisit dans ses gros poings le stylo, retirant le capuchon d’un geste vif, surhumain, puis fixant la page blanche, il s’exclama d’une voix tonitruante : « Prend garde à toi seigneur de la procrastination ! »

A une époque pas si lointaine, quelque part au milieu du XXe siècle, à un moment que l’on surnommera par la suite l’âge d’or de la SF, en gros 14 ans comme d’aucuns s’en doutent, Edmond Hamilton a forgé, à partir d’archétypes empruntés aux superhéros et à la littérature populaire, le personnage de Capitaine Futur. Tôei Animation et les quadragénaires ayant connu les années 1970, notamment la série Capitaine Flam, lui en sont gré. L’auteur américain est responsable de l’engouement coupable qu’ils nourrissent à l’égard des espaces intersidéraux parcourus à la vitesse de l’éclair, voire encore plus vite, par des astronefs aux formes improbables.

Mais revenons au Capitaine Futur. À l’époque de sa création, les années 1940, les pulps pullulaient proposant à des lecteurs avides d’aventures leur ration de sense of wonder. Ce que Wilson Tucker allait surnommer en 1941 space opera faisait l’ordinaire d’une part importante de ces récits, livrés par épisodes dans des revues aux couvertures criardes. On ne s’embarrassait pas alors de plausibilité scientifique, préférant le frisson procuré par des intrigues naïves promouvant le progrès et l’esprit pionnier.

Capitaine Futur : L’Empereur de l’Espace relève de ce type d’histoires. Les clichés y abondent, animant une histoire fertile en cliffhangers et en situations bigger than life. Tout y est superlatifs : les menaces, les planètes, le caractère insondable de l’espace, la technologie et jusqu’aux héros, Kurt Newton, LE Capitaine Futur, géant roux à l’intelligence surhumaine, secondé dans sa tâche vitale par Grag, le colosse d’acier, Otho, l’être synthétique aux facultés mimétiques et Simon Wright, savant génial réduit à un cerveau immergé dans un bocal de sérum (gloups !)

Gardiens vigilants des neuf mondes, aka les neuf planètes du système solaire, ils se tiennent prêts à l’action. Pour l’heure, c’est une menace indicible qui se répand sur Jupiter. Un mal régressif, l’atavisme, réduisant les humains à des créatures monstrueuses. Des déserts glacés de Pluton aux marais méphitiques de Vénus, en passant par les étendues arides de Mars, la rumeur court, un esprit diabolique s’appelant l’empereur de l’espace serait à l’origine de ce péril. Pas de quoi effrayer Capitaine Futur !

Plaisir régressif et lecture séminale, Capitaine Futur : L’Empereur de l’Espace dessine une cosmologie fantaisiste devant plus à l’imagination de Edgar Rice Burroughs qu’aux découvertes de l’astrophysique. Le roman se dévore à la vitesse d’une comète, poncifs y compris, sans déroger aux recettes du genre. Du pulp dans la plus pure acception du terme. Pas de tromperie sur la marchandise.

Dressant son buste aux muscles d’airain, il s’apprêtait à faire face à l’adversité. Que lui réservait le deuxième tome des aventures de Capitaine Futur : à la rescousse ? Un fait demeurait certain : l’inconnu ne le ferait nullement reculer.

Capitaine Futur : L’Empereur de l’Espace (Captain Future and the Space Emperor, 1940) de Edmond Hamilton – Le Bélial’, collection « Pulp », mars 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Vostok

Lunes d’encre, suite. Septième roman chroniqué dans le cadre du défi proposé par le sympathique A.C. de Haenne.

Anamnèse de Lady Star ayant suscité mon enthousiasme, je n’ai guère attendu longtemps avant de commencer Vostok de Laurent Kloetzer. Plus que les promesses de la quatrième de couverture annonçant un roman situé dans le même futur que son prédécesseur, c’est la localisation en Antarctique qui a titillé mon intérêt. Amateur d’aventures polaires, Vostok ne pouvait que satisfaire ce plaisir coupable. Mais bon, on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise.

Futur proche. Le réchauffement climatique est désormais une réalité tangible dont les manifestations violentes de la météo témoignent. Orage, inondation, sécheresse, les épisodes climatiques se succèdent, ne laissant planer aucun doute. L’Anthropocène est bien l’âge des tempêtes promis, entre autres calamités.

Au Chili, le syndicat du crime a cédé la place à une entreprise maffieuse transnationale, le Cartel, engagée dans une guerre dévastatrice contre la Fédération des Andins, un mouvement d’obédience révolutionnaire. Sous le regard impuissant du gouvernement, le littoral vit à la merci des attaques de drones, tributaire de l’eau fournie par les Andins. Un chantage que ne supporte pas le Cartel.

Mais un des lieutenant de l’organisation criminelle pense avoir trouvé le moyen de prendre le contrôle du Vault, leur système de communication décentralisé, sécurisé, présent dans le monde entier. Il lui reste juste à recueillir la clé d’activation qui se trouve dans le lac enfoui sous les glaces de la base Vostok, en Antarctique.

Accompagné d’une équipe resserrée, composée de sa sœur, censée lui porter chance, de tueurs du Cartel et d’un vieux scientifique russe, il monte une expédition vers le complexe scientifique russe, laissé à l’abandon depuis plus de vingt ans.

Laurent Kloetzer n’aura pas mis longtemps à revenir dans le futur de Anamnèse de Lady Star. Écrit sans son épouse Laure, Vostok se révèle beaucoup plus abordable que son prédécesseur. L’intrigue s’inscrit toujours dans une géopolitique du chaos, où la guerre asymétrique a remplacé les conflits traditionnels. Un affrontement de basse intensité reposant sur la maîtrise des hautes technologies. Parallèlement, les dérèglements climatiques ont produit leurs premiers effets dévastateurs, frappant les sociétés les plus fragiles et modifiant les équilibres internes. Le phénomène a ainsi réactivé la guérilla sud-américaine, la technologie et la science pourvoyant à son armement. De son côté, la pègre ne reste pas à la remorque du progrès, optant pour la mondialisation de ses méfaits. En situation d’infériorité temporaire, elle cherche à reprendre l’ascendant grâce à ses « soldats », recrutés dans les bas-fonds des quartiers populaires. Bref, Laurent Kloetzer dresse le portrait crédible d’un avenir qui, s’il n’est pas réalisé, n’en demeure pas moins vraisemblable. Pour autant, Vostok ne se contente pas d’évoquer une image pessimiste du futur. L’intrigue se déplace vers le sixième continent, flirtant avec le survival polaire. Le roman donne ainsi sa pleine mesure, ne relâchant pas le lecteur un seul instant.

À bien des égard, l’Antarctique ressemble à un monde étranger et hostile. À quelques heures d’avion ou à quelques semaines de bateau de la civilisation, on débarque sur une autre planète, déserte, la faune se limitant aux côtes elles-mêmes, une banquise inhospitalière battue par les vents. Le centre de l’inlandsis ne vaut guère mieux. Il s’agit d’un désert glacial où les températures oscillent entre – 20° l’été et – 60° l’hiver, un lieu inhabitable, balayé par des vents abrasifs qui occultent la vue et tuent autant que le froid.

L’implantation humaine n’y est que provisoire. Des bases scientifiques, tributaires de l’extérieur pour leur ravitaillement, et qui offrent comme un avant-goût d’une mission d’exploration spatiale, fournissant un banc d’essai pour développer des technologies adaptées à des conditions extrêmes. Elles sont aussi un balcon ouvert sur l’inconnu, l’infiniment grand du ciel étoilé et l’infiniment petit, tapi sous la calotte glaciaire dans ce lac où survivent des bactéries antédiluviennes. Les carottes de glace extraites des divers forages permettent enfin d’étudier le va-et-vient de la vie sur Terre, remontant le temps, au fil des fluctuations du climat, contribuant au débat autour du réchauffement de l’atmosphère.

Mais surtout, les terres vierges de l’Antarctique paraissent le support idéal à l’imaginaire, comme une page blanche où le moindre fait se nimbe d’une aura de mystère. Après Howard Philip Lovecraft, John Carpenter ou Alan Moore, Laurent Kloetzer investit l’inlandsis, nous immergeant en terre étrangère, sans rendre sa documentation indigeste un seul instant. Et peu-à-peu, le huis clos angoissant se mue en expérience mystique, explorant la psyché de Juan et de sa sœur, Leonora. En proie à la solitude et à leurs démons intérieurs, contraints de puiser aux tréfonds de leur esprit les ressources nécessaires à leur survie, ils se révèlent à eux-mêmes et à l’autre, l’un transformé en christ sauvage, l’autre en pythie, habitée par un pouvoir surnaturel.

Thriller d’anticipation et trip hallucinatoire flirtant avec le fantastique, Vostok se révèle aussi un formidable hommage à l’aventure surhumaine de l’exploration de l’Antarctique. De quoi donner envie de lire La Lune est blanche, reportage graphique et photographique de François & Emmanuel Lepage en Terre-Adélie, mais aussi de suivre de plus près les débats sur le réchauffement du climat.

« L’Holocène, notre époque, ne ressemble à aucune autre. Au cours des derniers siècles, la quantité de gaz à effet de serre a augmenté bien au-dessus des maxima constatés lors des interglaciaires précédents, tout le monde le sait maintenant. Nous avons été parmi les premiers à le constater.

Louis avait de grandes visions… Nous avions découvert, disait-il, la fin de l’Holocène. Et notre épisode chaud n’allait pas basculer vers la nouvelle glaciation, oh non. Il y a deux siècles avait commencé notre épisode, celui des hommes. Louis l’a baptisé Anthropocène. Moi, je le nomme l’âge des tempêtes. »

Vostok de Laurent Kloetzer – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2016