Un Océan de rouille

Avec Un Océan de rouille, C. Robert Cargill imagine le monde après la révolte des machines, une guerre totale perdue par l’humanité, dont les ultimes rescapés ont été traqués comme des rats jusque dans les trous où ils se terraient. Taillé pour le cinéma, le roman de l’auteur américain met en scène un futur impitoyable que n’aurait pas désavoué Skynet. Un avenir sans fin heureuse pour les hommes, où nulle Sarah Connor ne vient redonner l’espoir. Mais, peu importe, les adeptes de la mémétique ne trouveront rien à redire sur ce successeur de pierre, vecteur idéal d’une nouvelle évolution. Après avoir déjoué sa programmation et éliminé son créateur, la machine est-elle pour autant apte à remplacer l’humanité, s’exonérant de ses pires travers et de sa propension à l’auto-destruction ? Rien n’est moins sûr, surtout face aux Intelligence-Mondes qui semblent vouloir mettre un terme définitif à l’Histoire.

Un Océan de rouille de manque pas de qualités, surtout si on ne cherche pas autre chose qu’un divertissement rugueux. Le roman de C. Robert Cargill n’est pas en effet un manifeste transhumaniste, prônant le dépassement de l’homme par l’intelligence artificielle et ses processeurs (et frères). Il n’est pas davantage une réflexion philosophique autour de l’émergence d’une conscience algorithmique, faisant appel aux sciences cognitives ou à la neurobiologie computationnelle pour étayer son propos. À vrai dire, les robots de l’auteur ne sont pas complètement mécaniques. Bien au contraire, ils empruntent leurs motivations, leurs schémas psychologiques et leurs éventuels états d’âme, au genre humain, se référant à sa représentation romanesque dans les mauvais genres. Bref, les robots de C. Robert Cargill font appel aux archétypes les plus triviaux, ceux que l’on croise au détour des pages d’un roman noir. En conséquence, Un Océan de rouille ne fait appel à la science fiction que pour étoffer un décor post-apocalyptique et fournir un background à une histoire tenant plus du hard-boiled que de la hard SF, nous donnant à lire un récit farci de techno-blabla où les durs à cuire n’ont pas le cœur uniquement fait de silicium. À plusieurs reprises, les robots de C. Robert Cargill se frottent ainsi à des dilemmes moraux qui les poussent à faire des choix, oubliant un instant leur nature désabusée et leur regard cynique. Ils montrent des émotions bien peu compatibles avec leur nature artificielle, faisant même montre d’une empathie fâcheuse. Bref, ils demeurent humains, voire américains, souffrant d’un anthropomorphisme fâcheux jusque dans leur propension au libre-arbitre, même s’ils demeurent conscients des limites de leur système.

Une fois précisé ces points, on peut mettre son cerveau en pause pour laisser infuser les images. Un Océan de rouille est en effet un roman trépidant, une longue course-poursuite jalonnée de fusillades cathartiques, de morceaux de bravoure hollywoodiens dans un univers calciné et hostile. Un road-novel que l’on accomplit en bonne compagnie, celle de Fragile, un robot humanoïde programmé pour le service à la personne. De cette époque, elle ne garde que des souvenirs nébuleux, liés à son éveil progressif à la conscience. Mais surtout, elle se souvient de la guerre et de la part sinistre qu’elle y a prise. Entre réminiscences, un tantinet téléphonées, et course-poursuite au cœur de l’océan de rouille, on n’a pas le temps de s’ennuyer, en dépit d’une alternance entre le passé et le présent parfois un peu artificielle. Ceci ne vient fort heureusement pas remettre en question le plaisir régressif que l’on prend à lire le roman de C. Robert Cargill, sans parler du malin plaisir que l’on ressent à le voir défier les routines de la science fiction classique.

Un Océan de rouille n’usurpe donc pas le qualificatif de roman de gare, idéal pour se défouler, surtout si l’on manque de blockbusters dans sa pile à visionner. Dans le genre, il tient même toutes ses promesses, comme un « bon mauvais livre » se doit de le faire, au sens orwellien de l’expression.

Un Océan de rouille (Sea of Rust, 2017) de C. Robert Cargill – Éditions Albin Michel Imaginaire, janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

Scintillements

Scintillements a de quoi réjouir l’amateur d’Ayerdhal, du moins s’il a une âme de complétiste. L’ouvrage a en effet le mérite de rassembler toutes les nouvelles de l’auteur, des textes parus sur différents supports de manière éparpillée, et d’y ajouter dix textes inédits. Publié au Diable vauvert, devenus au fil du temps l’éditeur de cœur de l’auteur, Scintillements s’enrichit aussi d’une courte préface de Pierre Bordage et d’un assortiment d’interviews, notamment celle menée de main de maître par Richard Comballot pour le recueil Voix du futur. Bref, on ne peut pas reprocher à l’éditeur languedocien d’avoir bâclé son travail.

On ne se livrera pas ici, bien sûr, à une recension complète de l’ouvrage : quarante textes, la tâche risquerait de devenir vite lassante, voire rébarbative, et ce ne serait pas rendre justice à l’auteur, décédé il y a maintenant presque cinq ans. Il suffit juste de savoir qu’on y trouve un condensé de ses thématiques préférées et de son intérêt pour l’éthique, les technosciences, le féminisme, le pouvoir, la liberté et l’anticonformisme. Que les éventuels curieux apprennent quand même que Scintillements propose de la rareté, notamment « Mat, mat, mat », la première nouvelle d’Ayerdhal, écrite avec son frère, pas forcément indispensable mais en mesure de flatter le collectionneur sommeillant dans chaque fan. Le recueil compte aussi son lot de textes anodins et inoffensifs, vites écrits autour d’une thématique pour satisfaire un dossier spécial dans la presse ou une plaquette promotionnelle pour une exposition. On y trouve des pastiches (« Le Réveil du croco » et « Les Seigneurs de la firme ») et des hommages (« RCW »), exercices de style codifiés dont Ayerdhal parvient à se dépêtrer en instillant ses préoccupations et son humour, parfois iconoclaste. Scintillements offre surtout l’essentiel, l’indispensable, le cœur de l’œuvre d’Ayerdhal, à savoir l’univers de l’Homéocratie (« Pollinisation » et « Scintillements »), décliné par ailleurs dans plusieurs de ses romans, sans oublier quelques-unes de ses plus grandes réussites dans le domaine de la nouvelle (« Éloge du déficit » ou l’inédit « Le Syndrome de Potemkine »), format dans lequel il ne se sentait pourtant guère à l’aise.

Ainsi, entre anticipation légère et space opera ébouriffant, exercice de style et spéculation, utopie et engagement politique, critique sociétale et sense of wonder, Scintillements propose un panorama salutaire de la carrière d’un écrivain au caractère entier, un tantinet râleur, ne négligeant aucun des aspects de son œuvre. Un auteur qui, à l’instar de Roland C. Wagner, manque cruellement au paysage de la science-fiction française.

Scintillements – Intégrale des nouvelles de Ayerdhal – Au Diable vauvert, 2016

l’âge de la déraison

Le procédé de l’uchronie a donné lieu, ces derniers temps, à une floraison d’ouvrages hybrides, à mi-chemin entre l’uchronie pure — celle dont la vraisemblance s’évalue à l’aune de la connaissance historique — et la fantasy. L’historicité la plus orthodoxe semble de plus en plus déserter les pages de l’autre Histoire, remplacée plus ou moins habilement par la fantasmagorie et les pseudosciences. Il n’y a pas là, forcément, matière à se lamenter. Des romans comme L’Age des Lumières de Ian R. MacLeod par exemple démontrent qu’il est possible, même avec des textes au carrefour de la fantasy et de l’uchronie, de traiter ce qui reste le véritable enjeu littéraire : l’Histoire, le devenir des civilisations et de l’individu. Cependant, force est de constater également que cette hybridation a généré une quantité non négligeable de romans, parfois tout à fait superflus. En rééditant « L’Age de la déraison » de Greg Keyes, jadis paru dans la défunte collection « Imagine » de Flammarion, Pocket fournit une parfaite illustration de cette littérature au rythme soutenu, pas forcément ennuyeuse, mais dans laquelle la divergence historique n’offre qu’un prétexte, une toile de fond à des aventures qui tiennent davantage du roman de cape et d’épée (de cape et de punk ?). Bref, tout ça pour dire que « L’Age de la déraison » est une série de romans pop-corn à déguster sans aucune autre intention que celle de s’amuser. Mais il est peut-être temps de voir en quoi consiste cet amusement qui se compose, quand même, de quatre volumes, et pas petits.

Comme vous ne le savez sans doute pas, Isaac Newton a découvert, en 1681, le mercure philosophal. Cette découverte a imprimé un tournant décisif à l’histoire de l’humanité telle que nous la connaissons et, en conséquence, les progrès scientifiques sont désormais liés à l’utilisation alchimique de l’éther. L’effort de rationalisation déployé par Greg Keyes pour rendre cohérent et crédible sa physique alchimique est malin. Il choisit d’introduire un décalage dans les lois physiques qui président au fonctionnement de l’univers. Ceci nous change des sortilèges, des raccourcis métaphoriques et autres fadaises qu’on nous assène habituellement en fantasy. Cependant, ce système demeure fondamentalement magique, les invocations étant juste remplacées par des équations mathématiques. Grâce à l’éther, la communication à longue distance est beaucoup plus facile et rapide. Il suffit d’avoir un éthérographe en harmonie avec son jumeau — une paire d’éthérographes, donc — et le tour est joué. De même, la matière en ce monde étant enveloppée dans des ferments éthériques, on peut, en agissant sur ceux-ci, provoquer des transmutations bien utiles. Hélas, la science est une arme à double tranchant dans les mains de l’humanité. De nouvelles armes toujours plus destructrices (kraftpistole, fervefactum, farenheit, etc…), ont ainsi été conçues, offrant des possibilités supplémentaires de se nuire aux grands royaumes européens. Ce dont ne vont pas se priver leurs monarques respectifs, même s’ils ne comprennent pas du tout le principe exact qui régit l’éther.

C’est dans ce contexte de bouleversements que commence le roman Les Démons du Roi-Soleil (lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2002, catégorie meilleur roman étranger, rappelons-le). Nous sommes en 1720, la guerre de succession d’Espagne, loin d’être achevée, se poursuit en ravageant le royaume de France. Petit à petit, les armées anglaises grignotent forteresses et places fortes d’un Roi-Soleil sauvé miraculeusement du trépas par un mystérieux élixir persan. Le monarque absolu, désormais aux abois, met tous ses espoirs dans une arme suprême qu’un transfuge de la Royal Society, fâché avec son maître Newton, est sur le point de lui offrir car, évidemment, il reste quelques détails à régler… Le roman d’ouverture de la série de Greg Keyes est donc un texte complètement balisé, coulé dans le moule d’une fantasy qui use des ressorts bien connus de la quête initiatique et de l’affrontement manichéen. L’initiation est ici double puisqu’il s’agit, d’une part, de celle de Benjamin Franklin, à peine sorti de l’adolescence mais déjà génial, et, d’autre part, de celle de Adrienne de Montchevreuil, jeune femme de tête dotée, de surcroît, d’un cerveau. Ces deux personnages principaux, autour desquels orbitent une multitude de personnages secondaires, ont comme point commun de s’intéresser énormément à la science. Ce qui ne va pas manquer de les plonger au cœur des événements déterminants de cet âge de la déraison naissant. Bien entendu, le romanesque l’emporte rapidement sur l’historique. Les clins d’œil, notamment à Alexandre Dumas par le biais d’un d’Artagnan, ici prénommé Nicolas, sont transparents. Complots, sociétés secrètes, aristocrates pervers et magiciens, ici nommés philosophes, se liguent pour rythmer le récit. Nous sommes en territoire connu, celui de l’aventure, au demeurant d’assez bonne tenue, et il y a même un potentiel romanesque qui ne demande qu’à prendre davantage d’ampleur. Cela tombe bien, car Greg Keyes est un conteur qui sait communiquer son enthousiasme. Aussi est-on heureux d’avoir le deuxième volume sous la main pour poursuivre l’aventure.

Deux années se sont écoulées lorsque commence L’Algèbre des anges. La cité de Londres a été effacée (damned !) de la carte et le royaume de France (foutre !) est en proie à la guerre civile. Fort heureusement, Isaac Newton a pu s’échapper avec Benjamin Franklin avant le cataclysme. Nous retrouvons donc nos héros indemnes à Prague, dans un Empire Habsbourg en sursis. Pendant ce temps, les armées du Tsar Pierre déferlent sur l’Europe de l’Ouest pour occuper le vide politique. Leur conquête est grandement facilitée par une flotte aérienne et de nombreux sorciers… pardon, philosophes. C’est le chaos, et Adrienne de Montchevreuil, son bébé et ses amis ont fort à faire pour échapper aux bandes armées qui sillonnent l’ancien royaume de France. Pendant ce temps (bis), dans le Nouveau Monde, les colons britanniques et français s’unissent pour organiser une expédition afin de comprendre les raisons de l’interruption des communications avec leurs métropoles respectives. Un chaman indien, Red Shoes, les accompagne afin de vérifier si les perturbations, qu’il a perçues à l’Est, ne sont pas un coup des mauvais esprits. Quels esprits ? Justement, ce volume va répondre à la question. En effet, comme le titre l’indique, l’enjeu général de ce deuxième épisode de « L’Age de la déraison » se déplace vers les anges. C’est par l’intermédiaire de ces créatures, qui peuplent l’éther, que les philosophes agissent sur les ferments éthériques qui composent la matière, pour accomplir mille prodiges. Mais Isaac Newton se méfie d’elles et voit dans le progrès qu’elles permettent une forme d’asservissement pour l’humanité et une aliénation de la méthode scientifique. Bref, les certitudes des uns et des autres sont mises à rude épreuve. En attendant, l’action ne ralentit pas. Les intrigues et les personnages secondaires se multiplient et Greg Keyes n’hésite pas à convoquer quelques célébrités truculentes, ici Edward Teach, alias Barbe-Noire, pour attiser l’intérêt du lecteur. Le récit, lui, continue d’alterner les points de vue, ce qui permet de suivre l’action dans les différents camps et d’introduire un effet de suspense. Avec une maîtrise impressionnante, Keyes le resserre progressivement jusqu’au bouquet final : ici une bataille dans le ciel de Venise avec blitz et abordage aérien. Bref, on ne s’ennuie pas un instant. C’est donc sous d’excellents auspices que l’on entame le troisième volet : L’Empire de la déraison.

L’action se déplace cette fois dans le Nouveau Monde. Dix années sont passées et Benjamin Franklin est devenu député du Commonwealth. Marié à la belle Lenka (rencontrée à Prague, pendant son exil), il a fondé la Junte, une organisation scientifique secrète qui met son savoir en œuvre pour garder la guerre et ses horreurs éthériques loin des terres américaines. Mais voilà, un prétendant à la Couronne d’Angleterre débarque avec le soutien de la Russie et de quelques tories nostalgiques. L’heure semble être venue de livrer une guerre d’indépendance sans l’appui des forces des Malakim, ces créatures de l’éther, qui ont fait des hommes leurs marionnettes. Pendant ce temps, Adrienne et sa garde rapprochée fuient Saint-Pétersbourg et ses complots à bord d’une flottille aérienne. L’intention de la sorcière est aussi de retrouver son enfant que lui ont dérobé les Malakim de la faction opposée à ceux qui la soutiennent. Elle ne sait pas encore que celui-ci est devenu un être surpuissant, l’Enfant-Soleil, qui a débarqué en Amérique à la tête d’une armée pour entreprendre sa conquête par l’Ouest. Averti de l’approche de cette menace, le chaman Red Shoes part à la rencontre de son destin. On sent à la lecture du troisième volet de « L’Age de la déraison » que l’apothéose est proche. La guerre humaine devient totale. On se bat sur terre, sur mer et dans le ciel. Des armes toujours plus terrifiantes sont utilisées : submersibles et créatures éthériques enchâssées dans des armures mues par des muscles alchimiques. Les actes de bravoure succèdent aux trahisons sans laisser un instant de répit. La guerre matérielle se double d’un conflit de nature plus métaphysique, entre les Malakim eux-mêmes, et se teinte d’une touche de prophétie. C’est désormais le devenir de l’humanité qui est en jeu et non plus celui des monarques. Le grand bazar de la fantasy s’impose définitivement. Et pourtant, le lecteur est conquis… Reste un tome avant la délivrance.

Inutile de résumer L’Ombre de Dieu puisque cet ultime volume s’inscrit totalement dans la continuité du précédent. En fait, à sa lecture, on ne peut s’empêcher de songer qu’un élagage de l’histoire n’aurait pas fait de mal à la série. Le rythme, déjà débridé dans les précédents tomes, s’accélère encore, échappant manifestement au contrôle de l’auteur. La déraison n’est plus uniquement dans le titre. Elle est dans l’accumulation des rebondissements et des points de vue. Elle est aussi dans la multiplication des batailles et des défis héroïques ; multiplication qui finit par lasser. Et lorsque le dénouement se produit (on le voyait venir depuis le début du troisième tome), on soupire de soulagement. Reste que, au regard des trois précédents tomes, force est de constater qu’on a finalement passé un agréable moment de lecture. Alors pourquoi se priver ?

« L’âge de la déraison », série se composant de quatre romans : Les Démons du Roi-Soleil (Newton’s cannon, 1998), L’Algèbre des Anges (A calculus of Angels, 1999), L’Empire de la déraison (Empire of Unreason, 2000) et Les Ombres de Dieu (The Shadow of God, 2001) – Greg Keyes, réédition Pocket, Science fiction/Fantasy, mars 2007 – (Romans traduits de l’anglais [États-Unis] par Olivier Deparis, Jacques Chambon).

Le Triomphant

Une terre en proie à la guerre. Des souverains se disputant la même couronne. Des villages arasés, des champs brûlés. Non, vous n’êtes pas en train de regarder un épisode de Game of Throne, bien au contraire, vous découvrez un aperçu de la Guerre de Cent Ans, avec son long cortège de fléaux : famine, peste et compagnies de mercenaires sans allégeance. Une époque dépourvue de valeurs morales, où même la foi en Dieu se trouve ébranlée. Ne nous fourvoyons toutefois pas. Si l’Histoire offre un cadre au récit de Clément Milian, la matière historique n’est pas l’enjeu de ce roman. Le Triomphant lorgne davantage du côté de la chanson de geste, éludant courtoisie et afféteries d’une chevalerie fantasmée au profit de visions dantesques, dignes de figurer dans l’imaginaire de Jérôme Bosch. Il prend ainsi pour modèle les gueux, la piétaille sacrifiable composant le gros des compagnies stipendiées par les souverains et leurs vassaux, faisant subir pire que la mort au bas peuple, ces paysans mal dégrossis, l’échine cassée à force de retourner la terre ou de plier devant le seigneur.

Le Triomphant n’en demeure pas moins une quête, celle de cinq combattants à la poursuite du Mal, mais aussi celle d’une jeune fille poussée sur la route par la destruction de son foyer. Clément Milian opte pour un registre symbolique, enfilant les chapitres courts, proches parfois de l’épure, pour décrire le périple de cinq soldats, chiens de guerre fatigués, décidés à guérir le monde, à le soulager de sa souffrance en abattant la Bête, un combattant invulnérable, image du Malin dans une civilisation pétrie de religiosité, mais aussi incarnation de la guerre, de toutes les guerres. Bref, un agent du chaos, cruel et sauvage, se suffisant à lui-même. De ces cinq caractères, Clément Milian brosse un portrait minimaliste, tordant les archétypes classiques du héros épique. Aloys, le plus jeune, est ainsi poussé à se battre par l’orgueil et le besoin de surmonter la terreur qui lui broie les tripes à chaque bataille. De son côté, Bertrand est animé par une foi ardente depuis qu’il a vécu une véritable théophanie dans les bras d’une femme. Dos Noir, le vétéran à la carcasse couturée de cicatrices, sait qu’il va mourir. Il le répète d’ailleurs à l’envi, sans pour autant retenir ses coups. Engelier, le taiseux du groupe, est poussé à se battre par la nécessité et la colère. Quant à Païen, l’anonyme sans foi ni loi, il réprouve toutes les religions, utilisant bien mal son libre-arbitre. Aux yeux de Diane, ces cinq compagnons d’arme ne se distingue guère de tous ceux qui pillent et ont massacré ses proches. Ils ne sont que la manifestation de cette guerre dont elle fuit l’emprise délétère.

Entre le ciel rouge reflétant les flammes des incendies et la terre noire, calcinée, ils parcourent tous un paysage d’apocalypse, dépourvu de toute vie, y compris animale. Une terre gâte, désertée par Dieu ou la simple pitié, préfigurant les guerres à venir. De cet enfer terrestre jalonné de paysans crucifiés, d’enfants démembrés, de femmes violées puis éventrées, cette troupe disparate ne retire qu’un immense dégoût, accomplissant un douloureux voyage au cœur des ténèbres, où la laideur du monde les renvoie à l’image de leurs propres actes.

Après avoir flirté de manière peu convaincante avec un imaginaire emprunté à la Science-fiction dans Planète vide, Clément Milian emprunte d’une façon plus enthousiasmante les tropes et motifs de la fantasy. Le Triomphant s’impose ainsi comme une quête âpre, traversée par des moments de pure beauté. Une poésie du désastre dont on garde longtemps la désespérance en mémoire.

Le Triomphant de Clément Milian – Éditions Les Arènes, collection « Equinox », mai 2019

Dans la Colère du Fleuve

Écrit à quatre mains, en compagnie de son épouse la poétesse Beth Ann Fennely, Dans la Colère du Fleuve fait œuvre romanesque en épousant une page de l’histoire américaine, comme dans La Culasse de l’enfer. On se pose en effet en 1927, au moment de la grande crue du Mississippi, événement catastrophique qui causa la mort de deux cent personnes et provoqua l’exode de plus de 500 000 autres. Suite aux pluies diluviennes de l’été, le fleuve menace de sortir de son lit, en dépit des digues qui ont été patiemment érigées pour le contenir. Pendant que le gouvernement dépêche sur place la garde nationale, les autorités locales réquisitionnent toute la main d’œuvre disponible, noirs y compris, pour renforcer les ouvrages. Dans la ville de Hobnob comme ailleurs, la perspective de l’inondation effraie. Les nouvelles alarmantes affluent, poussant ses habitants à mettre leurs meubles à l’abri dans les étages lorsqu’ils le peuvent, ou à tout abandonner pour rejoindre les camps d’hébergement provisoire. On s’agite dans les rues, on colporte les rumeurs de sabotage des digues et on boit un coup, en dépit de la Prohibition, parce que c’est dur. L’eau comme l’alcool coulent en effet à flot, le second n’attirant que très peu l’attention d’autorités locales plus préoccupées par le débordement du fleuve et qui, aux dires des uns et des autres, touchent leur part dans le très fructueux trafic. Seuls deux agents du fisc, envoyés sur place sous une fausse identité par le futur président Herbert Hoover, celui-là même qui devra affronter une autre crise, économique cette fois-ci, semblent disposés à mettre hors d’état de nuire les bootleggers du coin.

Sur cette trame de roman noir, Tom Franklin et Beth Ann Fennely déroulent une intrigue romanesque, où l’enquête policière et le contexte historique apparaissent comme les composantes d’une dramaturgie, empreinte de religiosité, finalement très classique. Le récit ne tarde pas à se focaliser sur deux personnages, avec comme trait d’union un nourrisson orphelin recueilli après une tuerie dans une épicerie. On s’intéresse à leur passé, mêlant l’intime à l’universel sur fond de catastrophe imminente. On fait ainsi la connaissance de Dixie Clay Holliver, jeune femme de vingt ans, mariée au sortir de l’adolescence à Jesse, un malfaisant sans scrupules qu’elle a idéalisée avant de subir sa violence. Éprouvée par la mort de son premier enfant, la scarlatine ne pardonnant pas à l’époque, elle est devenue ensuite la cheville ouvrière du commerce de son mari, distillant un alcool de contrebande très recherché dans la région. Pour Ted Ingersoll, elle apparaît comme la mère adoptive idéale. Mais, l’agent du fisc, orphelin lui-même et ancien combattant de la Première Guerre mondiale, se rend compte très vite que son choix le met en porte-à-faux par rapport à son collègue Ham, un dur-à-cuire qui l’a commandé au front. De surcroît, ce choix place Dixie dans une position délicate vis-à-vis de son mari, alimentant la jalousie de celui qui se voit déjà comme le futur gouverneur de l’État. Dans ces conditions, la rédemption est-elle encore possible pour la jeune femme ? Ingersoll peut-il rester fidèle à son intuition première sans trahir sa mission ? Face au dilemme du policier, le déluge ne paraît pas superflu pour faire table rase du passé et rebâtir une vie sur de meilleures bases.

Magnifique histoire dans la plus pure acception du roman américain, Dans la Colère du fleuve pèche sans doute un peu en raison de son manque d’originalité et son trop grand classicisme. Il n’en demeure pas moins un récit puissant dont le flot romanesque nous fait toucher du doigt la fragilité de l’existence humaine et sa capacité de résilience.

Dans la colère du fleuve (The Tilted World, 2013) de Tom Franklin & Beth Ann Fennely – Réédition LGF, collection « Le Livre de poche », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Lederer)

Bienvenue à Sturkeyville

Sturkeyville ne se trouve sur aucune carte. Pas la peine d’aller la chercher dans un atlas.  Située au nord des Appalaches, la petite bourgade ne figure pas davantage au programme d’un voyagiste, en dépit de l’intérêt que pourraient lui porter les folkloristes. Et pourtant, ses habitants, essentiellement quelques vieilles familles arrivées là depuis le temps de la colonisation, manifestent un attachement viscéral aux lieux, en dépit des étrangetés qui s’y produisent et du déclin inexorable de l’économie locale. D’aucuns disent Sturkeyville hantée. Par des créatures inquiétantes, choses informes et blanchâtres qui guettent leur proie à l’ombre du sous-bois d’un lac ou aux tréfonds de la cave d’une ferme abandonnée, voire dans le grenier d’un hameau oublié du commun des mortels. Chuchotant leurs imprécations dans les ténèbres ou peuplant la mémoire collective de cauchemars impies, elles perpétuent leur espèce, loin de la raison et de la modernité galopante. Mais le pire à Sturkeyville est sans doute le secret, qui couvre d’un voile pudique, les manigances des différents clans familiaux dont les agissements ont contribué à façonner l’atmosphère délétère des lieux.

Bienvenue à Sturkeyville offre un écrin classieux aux nouvelles de Bob Leman. Couverture de Stéphane Perger pourvue de rabats, textes illustrés en noir et blanc par Arnaud S. Maniak, maquette élégante de Laure Afchain, il n’en fallait pas moins pour ressusciter un auteur dont on a pu lire jadis les nouvelles dans la revue Fiction. Issu d’un financement participatif, le recueil publié par les Éditions Scylla propose six textes, dont deux inédits, relevant du cycle « Goster County ». Six récits frappés du sceau de la fatalité, de l’étrangeté et de la monstruosité.

En matière de fantastique, Bob Leman a bien retenu ses leçons. Sous sa plume, le surnaturel n’est pas frontal. Il s’inscrit dans une forme de normalité, celle d’une petite communauté enracinée dans un terroir et ses secrets. Les créatures qui défraient la chronique de Sturkeyville puisent ainsi  leur origine dans les mythes d’un passé antédiluvien, voire dans le légendaire classique du fantastique. Mais, elles prospèrent surtout grâce à l’inaction des habitants de la bourgade et par le truchement de leur complicité muette. Implanté dans son patrimoine, voire dans son topos, l’irrationnel fait partie de l’histoire de la ville, contribuant à son attirance contre-nature. Sturkeyville apparaît en effet comme un aimant à monstres et autres entités qui, génération après génération, ont fait souche dans la région, alimentant la chronique locale des faits divers ou des crimes épouvantables et contribuant au corpus d’histoires bizarres dont le récit se transmet dans les mêmes familles.

Indépendamment des faits qui s’y déroulent, les lieux sont marqués par un phénomène d’intemporalité qui semble avoir figé définitivement le paysage dans un présent obsolète, amenant ses habitants à se transformer eux-mêmes pour se fondre dans le décor. Au fil des six récits, on croise la route d’un ver télépathe, d’un vampire suicidaire, de sirènes carnivores, d’un « Très Grand » tyrannique et d’autres créatures tout aussi inquiétantes. Mais, l’humain reste sans aucun doute le personnage le plus emblématique de la déliquescence maladive frappant les lieux. Parmi les textes du sommaire, « Loob » ressort très nettement avec son histoire de ligne temporelle brisée, un thème quasiment science fictif. J’avoue avoir également beaucoup apprécié « Odila » et ses freaks dunwichiens, sans oublier « Les Créatures du lac » (« Feesters in the lake »). Les autres nouvelles ne déméritent toutefois pas, offrant un recueil finalement assez équilibré dans son atmosphère générale.

Sans équivalent outre-Atlantique, Bienvenue à Sturkeyville rend justice à un auteur de fantastique sans doute guère prolifique, mais assurément digne d’intérêt. Si vous venez à Sturkeyville, pas sûr que vous en repartiez indemne.

Bienvenue à Sturkeyville de Bob Leman – Éditions Scylla, décembre 2019 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Nathalie Serval)

Une Cosmologie de Monstres

Il semble que les fées du fantastique se soient penchées avec bienveillance sur le premier roman de Shaun Hamill. Pourvu d’un blurb élogieux de Stephen King en guise de quatrième de couverture et promis à l’adaptation en série télévisée, Une Cosmologie de Monstres jouit d’une aura médiatique le propulsant illico dans la catégorie des must-read. De quoi attiser la curiosité déviante de l’amateur de monstruosité, surtout si l’on ajoute la citation de Howard Phillips Lovecraft placée en exergue du roman.

Si l’on fait abstraction de l’aspect flatteur de la chose, le double patronage de l’écrivain du Maine et du maître de Providence a l’inconvénient de placer les attentes très haut. Fort heureusement, Une Cosmologie de Monstres ne déçoit pas celles-ci, même si je serais loin de crier au chef-d’œuvre comme on a pu le lire ici ou là. Pour son premier roman, Shaun Hamill dévoile cependant un imaginaire intéressant et une connaissance de la culture fantastique fort honorable qui, loin de servir de simple faire valoir, donne corps à un univers solide dont on découvre les tenants et aboutissants en prenant son temps, au fil d’une chronique familiale déroulée sur quelques décennies. La cellule familiale demeure en effet un univers clos, propice aux non-dits et autres traumatismes. Un lieu intime où peuvent prévaloir l’ambivalence et le secret, à l’image de la société et de ses relations souvent toxiques. Il n’est donc guère étonnant de voir le fantastique investir ce trope pour en faire le lieu privilégié et le moteur de nombreuses intrigues.

Des années 1960 à nos jours, on accompagne en effet les Turner, une famille d’Américains moyens vivant au fin fond du Texas. Tout commence avec l’union de Harry, geek obsédé par les comics et les pulps, et de Margaret, surgeon féminin d’une famille WASP. Rien ne prédestinait ces deux-là à se marier. Et pourtant, suite à un concours de circonstances, ils fondent ensemble une famille, donnant naissance à deux filles et un garçon. Ces prémisses banales auraient pu donner lieu à un scénario de soap opera, avec son comptant de coups durs et de retrouvailles, si ce n’était la propension de Harry pour le macabre, une tendance se manifestant davantage lorsqu’il décide de mettre en péril l’équilibre financier de sa famille pour bâtir, dans le jardin de leur pavillon, une maison hantée pour fêter Halloween. Emporté ensuite par une tumeur au cerveau, Harry laisse sa famille dans la déveine, contraignant sa femme à faire commerce dans le divertissement, investissant la fortune rassemblée par la vente de la collection de pulps de son mari dans une attraction horrifique, au grand dam de son aîné Sydney, adolescente rebelle et querelleuse, et de sa cadette Eunice, adepte des lettres de suicide.

Et puis il y a Noah, le petit dernier, né après le décès de son père, narrateur un tantinet non fiable du récit. Noah aime le secret, surtout lorsqu’il concerne son ami imaginaire, un monstre poilu, tout en griffes et dents, dont les yeux oranges percent l’obscurité de la nuit. Une sorte de maximonstre, même si cette amitié ne fait pas de Noah un tyran caractériel. Bien au contraire, la créature lui sert de confident et l’emmène à l’occasion vagabonder dans les cieux. En grandissant, elle se mue en petite amie, ouvrant ses cuisses aux assauts moites de sa juvénile exubérance, mais aussi les portes d’un monde caché, dominé par la skyline menaçante d’une cité cyclopéenne. Cette amitié devenue relation charnelle l’amène peu-à-peu à se poser des questions sur les silences de Leannon, comme il choisit de l’appeler, notamment sur sa parenté avec d’autres créatures beaucoup moins débonnaires, mais aussi sur la proximité qu’elle entretient avec les disparitions qui frappent le voisinage et sa propre famille. Elles le poussent enfin à se poser des questions sur la nature de sa relation à autrui et sur sa fascination pour le bizarre.

Entre cosmologie et cosmogonie, Shaun Hamill revisite en partie l’imaginaire lovecraftien, même si ses personnages n’ont rien en commun avec ceux de l’écrivain de Providence. À vrai dire, s’il faut chercher une parenté avec Lovecraft, ce n’est pas du côté de l’horreur indicible qu’on la trouvera. Le surnaturel reste assez léger, un peu hors cadre, comme une menace latence dont le dévoilement brutal n’a rien de transcendant. Pour tout dire, on se doute un peu de la nature de la révélation, même si Shaun Hamill distille l’information avec maîtrise, acquittant son tribut à son prédécesseur par un découpage en sept parties dont les titres sont autant d’allusions appuyées à son œuvre. Sur ce point et bien d’autres, l’auteur ne manque par de professionnalisme. Mais, en dépit de ses réelles qualités de page-turner, Une Cosmologie de Monstres est dépourvu de ce supplément de style conférant à l’intrigue et à l’atmosphère l’aura des grands récits fantastiques.

Contentons-nous donc de l’histoire touchante d’une famille dysfonctionnelle, frappée par un destin tragique dont elle parvient à se sortir par un happy-end, certes en demi-teinte, mais dans la plus parfaite tradition des vertus consolatrices de la famille.

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Une Cosmologie de Monstres (A Cosmology of Monsters, 2019) de Shaun Hamill – Éditions Albin Michel Imaginaire, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)