Ormeshadow

Dans une Angleterre préindustrielle, à la fois familière et étrangère, Gideon s’en revient avec ses parents dans la ferme familiale, jadis quittée par son père. Abandonnant le confort et l’animation de Bath, il y éprouve la solitude et la rudesse du déracinement, dans un décor campagnard dominé par les hauteurs de l’Orme, l’éminence rocheuse donnant son nom à la région. Il y fait aussi connaissance de Thomas, son oncle paternel. Un personnage taiseux et brutal, dont les avis résonnent comme des sentences à l’encontre de John, son frère. Sur la lande, entre mer hostile et collines pouilleuses, Gideon fait ainsi l’apprentissage de l’âpreté de l’existence, renouant avec la légende du dragon endormi sous la falaise. Un secret sur lequel sa famille veille, génération après génération.

Lauréat de deux récompenses prestigieuses, Shirley Jackson et British Fantasy Awards, le vingt-neuvième titre de la collection « Une Heure-Lumière » met en vedette Priya Sharma, bien connue pour ses nombreuses nouvelles et novellas outre-Manche, mais beaucoup moins dans l’Hexagone. Une découverte en forme de bonne surprise, même si le recours au fantastique reste ici pour le moins superficiel. Oscillant entre naturalisme et légende, Ormeshadow est en effet surtout un récit tragique, marqué du sceau de la cruauté de la vie, n’évitant le désespoir absolu qu’au prix d’une pirouette finale en forme d’ordalie incandescente.

Les amateurs de Thomas Hardy ou de Charles Dickens ne seront pas dépaysés par les landes inhospitalières où est implanté Ormesleep, le domaine de la famille Belman. Ils ne seront pas déconcertés en retrouvant des ressorts et des motifs familiers au récit d’apprentissage. Mais, il faut avoir le moral bien accroché pour supporter les épreuves subies par Gideon. Une enfance littéralement en souffrance, confrontée à l’ingratitude, voire au mépris d’autrui, malmenée par la rusticité des mœurs rurales et le caractère sordide du monde adulte. Priya Sharma s’y entend pour dépeindre les lieux et les personnages, faisant ressortir les aspects dramatiques de la condition de Gideon. Elle trouve le ton juste, ne cédant pas au pathos, pour transmettre la détresse de l’enfant, puis de adolescent. Soumis au climat étouffant de son milieu familial et aux trahisons successives des uns et des autres, l’imagination apparaît comme un refuge face aux cruautés du quotidien, même si la parenthèse enchantée semble bien fragile au regard des coups qu’il prend. C’est à cet imaginaire qu’il adresse ses suppliques, espérant ainsi infléchir un destin entaché par le fatalisme mortifère, et le lecteur accompagne cet espoir, conscient de l’incertitude de l’avenir et du caractère illusoire du procédé.

En dépit d’une forme très classique, Ormeshadow est un bien beau récit d’apprentissage, empreint d’une émotion sincère où l’imaginaire apparaît comme un échappatoire salutaire, révélant des vertus consolatrices puissantes. De quoi se venger de la réalité.

Ormeshadow (Ormeshadow, 2019) – Priya Sharma – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2021 (novella traduite de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel)

Paradis, année zéro

Paradis, année zéro n’usurpe pas le qualificatif de roman satirique où toute ressemblance avec l’actualité ou avec des personnages réels serait fortuite. Roman énervé et énervant, du moins pour une certaine frange du lectorat, le livre de Christophe Gros-Dubois rappellera même à l’amateur la manière d’un certain Jean-Pierre Andrevon. D’une écriture incisive, optant pour le registre oral et faisant l’impasse sur les afféteries ou les clichés du beau style et de l’introspection, l’auteur nous immerge au cœur d’une Amérique post-trumpienne, multipliant les allusions et les parallèles avec un pays malade du racisme.

Résumer le roman n’a que peu d’intérêt. Que le curieux sache juste que le Dust, un mystérieux vent de sable, est venu faire déraper le consensus américain, bouleversant le statu-quo entre Noirs et Blancs. Devenus des lieux enviables, les ghettos noirs des centres urbains sont désormais la proie des milices surarmées de l’alt-right et des populations blanches fuyant la catastrophe. Mais, ces lieux sont aussi la matrice d’une utopie naissante, composée de Noirs et Blancs, hommes, femmes et transgenres confondus, anciens militants des droits civiques et techno-activistes. Le nouveau monde n’a qu’à bien se tenir face aux spasmes du vieux ! Fort heureusement, il est lui aussi armé et dirigé par des caractères bien trempés, cascadeuse noire peroxydée, ancienne gloire de la boxe, vieux combattants des Black Panthers…

Paradis, année zéro ne dépare pas dans une collection se voulant politique, écologique et sociale. Le roman prend racine dans les problématiques du présent, ici le racisme systémique américain, conséquence historique de l’abolition de l’esclavage et des lois Jim Crow, réactivé par un trumpisme décomplexé usant et abusant des fractures américaines pour se maintenir au pouvoir. D’une manière plus globale, il dénonce aussi le contrat social américain, fondé en grande partie sur l’inégalité et l’instinct de domination. Christophe Gros-Dubois ne ménage personne. Défouraillant sans état d’âme, il dresse un portrait grinçant et ses mots fusent comme des balles dum-dum pour trancher dans le vif d’un consensus social délétère et intrinsèquement faussé.

Guère avare en punchlines vachardes, l’auteur convoque ainsi l’imagerie de la Science-fiction, du post-apo madmaxien ou de l’horreur, déconstruisant avec un mauvais esprit jubilatoire les mythologies de l’American Way of Life et du Self Made Man. Stéréotypes et représentations passent ainsi à la moulinette d’une pop culture un tantinet punk, portant le fer de l’émancipation ou de la transgression jusqu’au cœur de la matière cinématographique, pour le plus grand plaisir de l’amateur de films de genre.

L’Amérique ne fait plus rêver. Paradis, année zéro en témoigne d’une plume rageuse et généreuse, invitant le lecteur à ricaner, mais aussi à réfléchir sur ses propres représentations, dans une perspective n’étant pas sans rappeler la manière des contes philosophiques. Avis à l’amateur.

Paradis, année zéro – Christophe Gros-Dubois – Les Moutons électriques, collection « Courant Alternatif », avril 2021

La Fontaine des âges

À quatre-vingt six ans, Max Feder peut se targuer d’une vie bien remplie. Riche à millions, il végète désormais seul dans une maison de retraite, conservant le plus précieux de ses trésors enchâssé dans une bague qui ne le quitte jamais. Jusqu’au jour où ses petits-enfants subtilisent l’objet et le perdent, lui offrant l’opportunité de revoir une dernière fois celle qu’il a toujours adoré. Mais, les années ont-elles flétri les sentiments de Daria, l’amour de jeunesse de Max, rencontrée le temps d’une permission sur l’île de Chypre ? Réduit à une mèche de cheveux et les traces d’un baiser sur un morceau de papier, Daria est-elle restée cette jeune fille magnifiée par le travail de remémoration ou alors est-elle devenue le monstre décrit par tous, cible de toutes les malédictions depuis qu’elle est devenue la source d’une jeunesse éternelle ?

« Quand vous ne désirez plus rien, c’est là que vous mourrez. »

Récompensé par un Nebula Award en 2008, La Fontaine des âges est une novella au propos intime et universel. On pénètre ainsi dans les souvenirs d’un vieillard guère sympathique, pour ne pas dire misanthrope, ayant opté pour la voie du crime plus par dépit amoureux que pour d’autres raisons. Dans un avenir dominé par les biosciences et la cybernétique, Nancy Kress rejoue le mythe de la fontaine de jouvence, sur fond de tumeurs cancéreuses, de mutations génétiques et de cellules souches, dressant le portrait d’un monde où les bouleversements climatiques, les guerres et la ségrégation sociale côtoient les thérapies géniques, les robots et les orbitales. Un futur où les marginaux, éternels parias de l’Histoire, continuent de s’arranger avec les convenances et les lois, adaptant juste leurs pratiques à la modernité. Rien de neuf sous le soleil !

Si l’avenir dépeint par l’autrice américaine ne ressemble en rien aux lendemains qui chantent promis par la révolution technologique des apôtres du progrès, la novella n’adopte pas pour autant le ton critique de la dystopie. Nancy Kress opte en effet pour la neutralité, préférant se focaliser sur les pensées de Max Feder et sur son histoire personnelle. Une existence entière fondée sur la tromperie, le mensonge et le souvenir fantasmé d’une promesse inaboutie. Une illusion assez semblable à celle de la jeunesse éternelle promise à l’humanité et qui nous interroge finalement sur le sens de la vie.

En dépit du sujet, je me retrouve hélas confronté à un immense malentendu, une fois de plus avec l’autrice. Les thématiques de La Fontaine des âges m’interpellent, mais leur traitement me laisse froid. Ce n’est donc pas encore cette novella qui me réconciliera avec Nancy Kress. Tant pis !

La Fontaine des âges (Fountain of Age, 2007) – Nancy Kress – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-lumière », mars 2021 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Erwann Perchoc)

La Nuit du faune

C’est un euphémisme d’écrire que le second roman de Romain Lucazeau était attendu avec impatience. Auréolé du prix Futuriales, dans la catégorie Révélation, et du très convoité Grand prix de l’Imaginaire, Latium lui a valu un certain succès dans le petit milieu de la science-fiction francophone. La Nuit du faune déjoue les attentes soulevées par son prédécesseur, confirmant le goût de son auteur pour la théâtralité, le sense of wonder et le space philosophique opera. Tout cela en deux cent cinquante pages. Autant dire que l’on va souffrir pour chroniquer ce roman sans en affaiblir le souffle narratif, la poésie et les perspectives vertigineuses.

La Nuit du faune commence à la manière d’un conte philosophique. Un genre littéraire que n’auraient certes pas désavoué Voltaire ou Diderot, mais qui convient idéalement ici au propos de Romain Lucazeau. L’auteur tisse en effet sa toile, mobilisant les ressorts et les ressources de la Hard-SF pour tenter de percer l’énigme de l’univers ou du moins pour en déchiffrer la trame. Et, si la réponse proposée aux questions qui taraudent l’humanité depuis ses origines, si ce questionnement eschatologique sur l’univers, la vie et tout le reste n’a pas la brièveté potache du chiffre quarante-deux, elle suscite cependant la sidération, cette émotion addictive chère au cœur de l’amateur de science-fiction, ouvrant les possibles avec panache, lyrisme et humour.

Adonc, l’espace d’une nuit, une nuit des temps dans laquelle on s’abîme, Astrée et Polémas entament un long voyage, délaissant leur carcasse de chair pour un véhicule plus efficient. Elle, fille-étoile sans âge déterminé, bien plus vieille que ne le laisse supposer son apparence enfantine, dernière de son espèce et revenue de tout. Lui, créature primitive en quête de sens et de gloire, ayant bravé l’interdit superstitieux pesant sur la montagne résidence d’Astrée. La dernière et le premier, bientôt rejoint au cours de leurs pérégrinations par Alexis (pour faire court), le successeur de pierre. Ensemble, ils défient l’inconnu, côtoyant les formes de vie organiques ou mécaniques, fondées sur le carbone ou le silicium, qui peuplent cette grande rivière du ciel dont ils n’aperçoivent qu’une portion, du bout de leur bras spiralé.

Cheminant de concert, curieux de tout, ils voient se déployer sous leurs yeux toute une cosmogonie où les Dieux eux-mêmes semblent menacés par le péril de l’entropie. De la planète bleue, havre de nombreuses civilisations dont on connaît la fatidique mortalité, aux confins ténébreux de l’univers, en passant par le cœur ultra-massif de notre galaxie, le trio voyageur découvre ainsi les stratégies évolutives du vivant pour survivre au-delà du terme de son existence. Il observe le cycle apparemment sans fin de l’émergence et de la chute des civilisations, se frottant à la transcendance mais également à la déchéance. L’énumération de leurs aventures ne conduirait qu’à déflorer fâcheusement le récit tout en atténuant sa puissance d’évocation. Que l’éventuel lecteur sache juste qu’Astrée, Polémas et Alexis flirtent avec le disque d’accrétion du bulbe galactique, histoire de voir au-delà de l’horizon des événements, qu’ils servent de messagers à de puissantes méta-civilisations belligérantes enferrées dans un conflit absurde, qu’ils nouent également des relations avec des entités surpuissantes aux desseins abstraits dont ils ressortent transformés à jamais.

Dans un jeu d’échelle vertigineux, Romain Lucazeau confère une certaine élégance aux théories astrophysiques les plus complexes, partisans du Big Freeze ou du Big Crunch choisissez votre camp, n’oubliant pas que la Science-fiction est autant littérature d’images que d’idées, prolongeant les questionnements métaphoriques et critiques de Lucien de Samotase, Thomas Moore, Savinien de Cyrano de Bergerac, Jonathan Swift ou Voltaire.

Espiègle et vertigineux, La Nuit du faune est un livre des merveilles, où l’auteur tente de faire la synthèse entre métaphysique et Hard-SF. Sur ce point, Romain Lucazeau ne déçoit donc pas les attentes, il les dépasse même, proposant une morale de vie enviable : « Le sens de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans l’intensité. » Horace et Ronsard ne disaient pas autre chose.

Plein d’autres avis ici.

La Nuit du faune – Romain Lucazeau – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2021

Vers les étoiles

Roman multiprimé, auréolé de surcroît d’un buzz élogieux, Vers les étoiles, aka The Calculating Stars, nous propulse dans l’Amérique des années 1950, mais dans une ligne historique divergente. Si les mœurs restent familières à notre connaissance, du moins pour les amateurs des comédies légères de Frank Capra, on va y revenir, il n’en va pas de même pour les faits. Un météore est en effet venu semer la pagaille dans le déroulement historique, ravageant la côte Est nord-américaine, pulvérisant Washington et provoquant quelques raz-de-marée maousses un peu partout dans l’Atlantique. Mais le pire reste à venir. Non, pas le péril rouge un temps espéré par des généraux chatouilleux de la bombe H. Plutôt un bouleversement climatique provoqué par l’emballement de l’effet de serre suite à la vaporisation d’une quantité astronomique d’eau de mer dans l’atmosphère. Pour le couple York, Nathaniel l’ingénieur spatial et Elma la mathématicienne et pilote émérite, le processus est irrémédiable. Il éradiquera toute vie de la surface de la planète. À moins d’essaimer ailleurs.

Premier volet du cycle « Lady Astronaute », The Calculating Stars me laisse un sentiment mitigé, entre intérêt poli et déception. Mais, peut-être mon manque d’enthousiasme n’est-il que le résultat d’un malentendu ? Le propos de Mary Robinette Kowal n’est en effet pas sans rappeler celui du film Les Figures de l’ombre, la Science fiction et l’uchronie restant cantonnés à un arrière-plan renvoyant à des luttes plus contemporaines dans les coulisses du microcosme des littératures de l’Imaginaire. L’autrice y distille un message féministe, voire intersectionnel, non sans une certaine dose de subtilité, même si les relations entre Elma et Nathaniel York essuient les plâtres d’une nunucherie assez affligeante. En dépit de ce léger bémol qui m’a personnellement fortement agacé au point de me sortir du bouquin à plusieurs reprises, Mary Robinette Kowal restitue de manière convaincante l’atmosphère et les mœurs des années 1950, en particulier les préjugés rampants qui animent les relations sociales et sociétales de l’époque, y compris chez leurs victimes. Un racisme et un sexisme systémique que l’autrice fait ressentir via le regard de son héroïne, la fameuse Lady Astronaute.

Afro-américains et Blancs comme hommes et femmes semblent ainsi constamment en proie aux représentations héritées de leur milieu et de leur éducation, luttant ou non contre les conventions et les stéréotypes composant l’alpha et l’omega de leur personnalité. En conséquence, la conquête n’est pas que celle des étoiles, elle se révèle aussi du point de vue de l’intime et de la lutte politique. À l’heure de la reconnaissance des figures occultées de la NASA, le propos de Mary Robinette Kowal semble salutaire, d’autant plus qu’il dévoile un aspect méconnu du rôle des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier au sein du WASP. The Calculating Stars apparaît ainsi comme le pendant féministe et intersectionnel du roman de Tom Wolfe, L’Étoffe des héros, conjuguant les aspects techniques et scientifiques de la conquête spatiale à une révolution des mœurs, précipitée par l’urgence de la fin de l’humanité.

Hélas, sur ce second point, le roman de l’autrice américaine m’a beaucoup moins convaincu. À la manière de Voyage de Stephen Baxter, The Calculating Stars se veut une uchronie revisitant le programme spatial américain dans une perspective différente. Mais, les éléments de dramatisation restent à l’arrière-plan, sous la forme de brèves balancés en début de chapitre. L’intrigue reste désespérément américano-centrée, voire ego-centré, remisant le reste de la planète dans les coulisses du petit monde de Lady Astronaute. Son angoisse maladive face aux caméras et lorsqu’il s’agit de parler en public, ses vomissements, sa condition juive, ses préjugés sur les afro-américains, son admiration pour son époux, leurs ébats amoureux aussi romantiques que le largage du troisième étage de la fusée Saturn V, la haine tenace que lui voue le colonel Parker, incarnation diabolique du patriarcat, sa ténacité face aux préjugés, Mary Robinette Kowal ne nous épargne aucun poncif et on finit par trouver tout cela répétitif et fort ennuyeux, sautant les pages pour abréger notre agacement.

Si l’on entame Calculating Stars avec l’intention de lire une fresque uchronique sur le devenir spatial de l’humanité, on risque sans doute d’être fort déçu. Mais, si l’on n’est pas effrayé par une histoire plus personnelle dont le propos s’adresse aux combats émancipateur du passé et du présent, le roman de Mary Robinette Kowal recèle des passages fort intéressants. À titre personnel, je ne pousserai cependant pas la curiosité plus loin, laissant à d’autres le choix des mots pour chanter les louanges (ou pas) de The Fated Sky et The Relentless Moon, les autres titres du cycle « Lady Astronaute ». Le soap m’a tué.

Vers les étoiles (The Calculating Stars, 2018) – Mary Robinette Kowal – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Imbert)

Q – L’œil de Carafa

Dans toute la Chrétienté, on ne trouve pas de serviteur plus zélé et d’adversaire de l’hérésie plus déterminé. Signant ses rapports ou son journal intime de l’initiale Q, allusion à peine voilée au livre de l’Ecclésiaste, l’œil du cardinal Carafa surveille, scrute et ausculte les déviances, collectant les informations, les secrets même les mieux gardés, et échafaudant des stratagèmes pour éradiquer les hérésiarques ou passer sous l’étouffoir les dissidences pour la plus grande gloire de Dieu. Près de quarante années à tendre des pièges, espionner ou pousser l’adversaire à la faute. Quarante ans de crimes sur la conscience, sans remords ni pitié, mais sans imprimer d’empreinte personnelle sur l’Histoire. Seul un homme se souvient, tenant le compte des trahisons. Un combattant aux pseudonymes multiples, prêt à venger toutes les injustices quoi qu’il en coûte.

Né des œuvres conjointes de quatre membres du collectif Luther Blissett, Q déroule près de quarante ans de lutte sociale, religieuse et politique en Europe, narrant l’affrontement indirect entre Q, l’agent secret au service du cardinal de Carafa, futur Paul IV, maître de la Congrégation de l’inquisition romaine et universelle au moment de la Contre-Réforme, et le capitaine, ex-étudiant en théologie devenu expert en guérillas et subversion. Conçu comme la contribution finale au projet Luther Blissett, avant que certains de ses membres italiens ne continuent leurs activités littéraires sous le pseudonyme collectif de Wu Ming, d’aucuns pourraient considérer Q comme un reflet de la lutte des activistes contemporains contre les formes multiples de l’oppression. Ils n’auraient pas tort, tant le présent roman renvoie aux motivations du projet Luther Blissett. Mais, Q se révèle surtout un formidable roman d’aventures historiques, digne prédécesseur de Manituana.

Sur fond de lutte entre le pouvoir spirituel et temporel, des prémisses de la Réforme protestante au triomphe de la ligne dure de la Contre-Réforme lors du concile de Trente, avec les Ottomans en embuscade, Q nous raconte près d’un demi-siècle d’histoire européenne via les voix de deux frères ennemis. Q, le serviteur du pouvoir, sbire résolu à éliminer la sédition d’où qu’elle surgisse, et le capitaine, ancien compagnon de Müntzer. Principal narrateur du roman, avant d’être relayé par son ennemi, ce second personnage se retrouve au cœur de tous les combats et expériences radicales découlant de l’affichage en 1517 à Wittemberg des thèses de Luther. Il participe ainsi à la grande révolte des paysans, faisant ses premières armes à cette occasion, jusqu’à son écrasement à Frankenhausen. Il contribue ensuite au développement de l’anabaptisme à Münster, acquérant une solide réputation, avant de quitter la ville, dégoûté par les excès. Il combat un temps aux côtés de Batenburg avant de trouver refuge auprès de la communauté loyiste à Anvers. Après avoir dupé les Fugger, principaux financiers des tueries de l’époque, il s’allie finalement avec une famille de riches Marranes implantée à Venise, usant de l’arme de l’imprimerie contre ses ennemis. L’enjeu du pouvoir n’est en effet plus seulement question d’autorité religieuse ou politique. En libérant l’Écriture du contrôle de la papauté, la Réforme protestante a émancipé la parole, suscitant l’espoir et la déception lorsque les princes l’ont captée à leur profit. Elle a fait de l’imprimerie un vecteur de subversion dont on a pu mesurer le caractère révolutionnaire par la suite. Le roman des Luther Blissett fait ainsi revivre la mémoire des vaincus, sans tabous ni complaisance, brossant une fresque épique, intelligente et documentée. Face au récit officiel du/des pouvoir(s), ils opposent mille histoires alternatives.

Passionnant roman d’aventures, politique dans la meilleure acception du terme, Q met en lumière une période charnière de l’histoire européenne, illustrant cet affrontement du pot de fer et du pot de terre qui fait échos aux luttes passées et futures et agite toujours les consciences.

« Ainsi se referme définitivement le couvercle que Luther, la marionnette des nobles allemands, avait soulevé il y a presque quarante ans, provoquant des décennies d’espoirs, de révoltes, de vengeances et de restaurations. Quarante ans, voilà ce qu’il a fallu pour arracher une nouvelle fois aux peuples le choix de leur destin, et aux hommes celui de leur religion. »

Pour aller plus loin, le site officiel de Wu Ming. Les chroniques de Manituana et de L’étoile du matin.

Q – L’œil de Carafa – Luther Blissett – Éditions du Seuil, 2001 (roman traduit de l’italien par Nathalie Bauer)

Winter is coming – Une brève histoire politique de la fantasy

Publié suite à la participation de William Blanc au Dictionnaire de la fantasy dirigé par Anne Besson, Winter is coming revisite à l’aune de la politique quelques œuvres et auteurs emblématiques de la fantasy. Longtemps réduit en effet à quelques poncifs conservateurs, voire réactionnaires, le genre a beaucoup souffert de cette mauvaise image, certes pas complètement infondée. Le présent ouvrage nuance quelque peu les idées reçues en introduisant des pistes inédites de réflexion.

Comme la science-fiction, la fantasy est fille de la modernité. Mais, quand la première s’attache aux progrès de la science et de la technique, la seconde semble s’être construite en contre, préférant le romantisme d’un Moyen-Âge mythifié aux applications industrielles des techno-sciences. Le genre trouve en conséquence un écho favorable auprès des milieux contestataires qu’ils soient socialistes utopistes, libertaires, liés à la contre-culture ou écologistes. Avec Winter is coming, William Blanc se livre à un travail de contextualisation, restituant la dimension politique d’un genre qui ne se cantonne pas seulement aux fantasmes raillés par Norman Spinrad dans Rêve de fer. Une grille de lecture intéressante, non exempte de partis pris dont on peut discuter, n’excluant aucun domaine, ni le cinéma, ni les séries, ni le jeu de rôle ou encore les jeux vidéos.

La fantasy s’écrit au présent, il n’est donc guère étonnant qu’elle se fasse le reflet des préoccupations et des combats de son époque. Redécouverte notamment grâce aux Éditions Aux Forges de Vulcain, l’œuvre de William Morris en témoigne. L’auteur anglais puise dans un Moyen-âge fantasmé de quoi nourrir un projet d’utopie socialiste s’opposant à un capitalisme accusé d’exploiter l’homme et la nature. Aux yeux de Morris, mais aussi d’autres penseurs et artistes, la période médiévale est désirable car elle propose un idéal de vie communautaire, rural, proche de la nature que l’homme chercher à magnifier par son art au lieu de l’exploiter. Il faut bien comprendre ici que ce n’est pas la science qui est jugée néfaste, mais l’industrie et la technique qui, placées entre les mains des capitalistes, ne produit que déshumanisation et pauvreté. Mêmes s’ils sont loin de partager l’idéologie de leur devancier, on retrouve en partie des échos de cet écosocialisme dans les œuvres de Tolkien et C.S Lewis. Selon William Blanc, il s’agit bien davantage pour ces deux auteurs d’exorciser les horreurs de la Grande Guerre, tout en déplorant les méfaits de la civilisation industrielle sur la société pastorale et ses traditions. Un conservatisme teinté de nostalgie que les baby-boomers vont reprendre à leur compte pour dénoncer le consumérisme et l’impérialisme américain. Gandalf, les Hobbits et les personnages du monde de Narnia deviennent ainsi des hérauts de la Contre-culture, des champions pour les mouvements contestataires qui essaiment sur toute la planète à partir de 1968, échappant définitivement à leurs créateurs.

L’étude ne serait évidemment pas complète s’il n’était fait mention de G.R.R. Martin et du phénoménal A Song of Ice and and Fire. Fruit de la rencontre entre la fantasy et Machiavel, l’œuvre de Martin illustre au moins autant la désillusion post-sixties que la volonté d’accoucher d’un merveilleux infusé à la realpolitik. Opposé aux séquelles répétitives de la Big commercial fantasy, Le Trône de Fer et plus encore A Game of Thrones, sa déclinaison télévisuelle, apparaissent ainsi comme des créations enracinées dans leur époque, objet de toutes les interprétations auprès des fans, entrant en résonance avec les combats politiques d’aujourd’hui, y compris environnementaliste. Un fait que n’avait sans doute pas anticipé Martin lui-même.

L’essai de William Blanc est donc une tentative revigorante pour briser quelques préjugés sur la fantasy. Hélas, sa brièveté plombe cependant un propos ne manquant pourtant pas d’intérêt. Quid en effet de Terry Pratchett ou de Ursula Le Guin, la seconde à peine évoquée au détour d’un chapitre ? Et, si les bonus consacrés à la figure du dragon et à Robert E. Howard sont précieux, ils paraissent bien maigres au regard des perspectives esquissées. Quant à Fritz Leiber, Michael Moorcock ou Jack Vance, ils pointent définitivement aux abonnés absents. En attendant un ouvrage plus conséquent sur le sujet, reste à consulter la bibliographie indiquée en fin d’ouvrage. Elle propose des pistes de réflexion intéressantes.

Ps : Mon petit doigt me souffle qu’il faut que je jette un œil à cet ouvrage.

Winter is coming – Une brève histoire politique de la fantasy – William Blanc – Éditions Libertalia, 2019

Les Ménades

À l’âge où les jeunes filles ne pensent qu’au mariage, Lyra, Agamê et Enyô préfèrent la liberté offerte par les rivages de leur petit île natale. Avec comme seul horizon la bleu de la mer, la chasseresse solitaire, la monstresse vindicative et la gamine adoptée n’arrivent par à se résoudre à épouser l’âge adulte, guignant avec envie les mystères et les mythes de la Grèce. Un jour qu’elles étaient parties jouer aux ménades, à la poursuite d’un satire ayant finalement fait faux bond, une bande de mercenaires thébains débarque sur leur île. À la recherche d’un mage fugitif passé par là peu de temps auparavant, ils se consolent de sa fuite en pillant le village, massacrant ou violant sa population, avant d’emmener en captivité les survivants, histoire de les vendre comme esclaves afin d’accroître leur butin. De retour après une nuit d’agapes et de frénésie, le trio féminin découvre le drame et, furieux, décide aussitôt de tirer vengeance de cet affront. S’engage alors une odyssée périlleuse pour les donzelles, un périple jalonné de défis homériques, idéal pour parfaire leur caractère et conforter leur goût de l’aventure.

On ne peut pas reprocher à Nicolas Texier de méconnaître ses classiques. Bien au contraire, il les revisite non sans humour à l’aune d’un trio de jeunes filles indépendantes et téméraires, donnant le beau rôle au sexe prétendu faible. Quelque part en Méditerranée, peu de temps après la chute d’Ilion et le retour victorieux des Mycéniens et de leurs alliés dans leurs royaumes, Lyra, Agamê et Enyô font mentir le mythe du guerrier irrésistible en défiant quelques unes des créatures les plus terrifiantes de la mythologie grecque. Entre la Crète du Minotaure, le pays des Lotophages, l’île des Cyclopes où elles s’allient avec Polyphème, le plus connu d’entre eux, et la terre des Lestrygons, le voyage des jeunes femmes se mue progressivement en quête initiatique, dévoilant à autrui et à elle-même leur véritable nature, tout en faisant l’apprentissage de la vie et de la mort. Elles bataillent ainsi sans faiblir contre des centaures, se frottent à un groupe d’Atlantes à la recherche de la terre promise et côtoient les dieux, n’hésitant pas à braver les colères d’Océan pour traquer le plus mystérieux et retors d’entre eux jusqu’aux tréfonds du palais aquatique de Thétis. Bref, elles font face à toutes les épreuves avec courage, abnégation et malice, sans se départir de ce besoin vital de liberté, maîtresses de leur destin de bout en bout.

Avec Les Ménades, Nicolas Texier puise aux sources des récits mythologiques de la Grèce antique pour en tirer une fantasy alerte, volontiers espiègle, dont le propos s’inscrit de plain-pied dans des préoccupations présentes. Récit vif, enlevé et divertissant, Les Ménades n’engendre pas la mélancolie, bien au contraire, le roman revivifie la matière hellène via un trio féminin libre et indépendant.

Les Ménades – Nicolas Texier – Les Moutons électriques, collection « Bibliothèque voltaïque », septembre 2021

Ne me cherche pas demain

« La vie est un déséquilibre thermodynamique mais l’entropie finira par tous nous emporter… »

Ne me cherche pas demain marque le passage de la série « Sean Duffy » de Stock chez Actes sud, dans la collection « Actes Noirs ». Et, l’on est bien content de relire les enquêtes de l’inspecteur de la Royal Ulster Constabulary après un hiatus de quelques années, faute d’un lectorat suffisant. On est aussi heureux de renouer avec Adrian McKinty et sa manière d’aborder l’histoire nord-irlandaise, à l’aune du roman noir et d’un existentialisme forcené.

Avec Ne me cherche pas demain, on retrouve donc l’inspecteur Sean Duffy, flic et catholique désabusé au sein d’une institution dominée par les Protestants. Une anomalie politique que les extrémistes de tout bord aimeraient bien dézinguer, histoire de ne pas déchoir dans leur estime de soi. Comme s’il ne manquait pas assez d’ennemis, le bougre est désormais la cible des représailles d’une hiérarchie n’ayant jamais apprécié sa liberté d’action et son esprit frondeur mâtiné d’un goût immodéré pour le sarcasme. Repêché par le MI5 alors qu’il s’apprêtait à sombrer dans l’alcool, il se retrouve sur la piste d’un ami d’enfance, en passe de réaliser LE gros coup pour le compte de l’IRA.

En parfaite incarnation de l’enquêteur de roman noir, Duffy est trop intelligent pour son propre bonheur. Il sait qu’il ne peut guère infléchir la marche du monde. Mais, réparer un tort ou faire émerger la vérité, quitte à déplaire, sont des actes qui restent à sa portée. Pourquoi s’en priver ? Sur ce point, l’Irlande du Nord des années 1980 ne manque d’ailleurs pas d’opportunités et de causes à défendre. Entre une IRA aux abois, en voie de criminalisation, désormais partie prenante d’une géopolitique du terrorisme international, les haines religieuses ancestrales ressassées ad nauseam, un joug britannique renforcé par une première ministre de fer résolue à mener à son terme une politique néo-libérale prédatrice, les magouilles habituelles des politiques locaux et l’ingérence de la diaspora américano-irlandaise, les raisons de quitter l’Irlande pour chercher fortune ailleurs abondent. Abandonner l’atavisme mortifère qui grève l’avenir de la contrée ne figure pourtant pas parmi les options de Duffy, même s’il lui faut boire un coup et rejouer un vinyle sur sa platine pour faire passer le mauvais goût du monde tel qu’il va mal.

Sur fond de terrorisme latent, de crise sociale et de menace d’assassinat, Duffy s’attelle ici à la résolution d’une énigme classique de crime en chambre close. L’humour, une sourde mélancolie et une tendresse viscérale pour les innombrables victimes de la sale guerre nord-irlandaise sous-tendent l’enquête d’un inspecteur oscillant plus que jamais sur le fil d’une tragédie absurde dont il ressort comme un miraculé, sans doute plus sage, mais aussi plus désespéré, conscient de vivre dans un pays sur le point de basculer dans la guerre civile et la spirale d’une violence sans issue. Et pourtant, le bonhomme ne parvient toujours pas à faire son deuil de cette contrée si froide, humide et dépressive, tiraillé entre la haine de ses habitants et de leur histoire, et sa passion pour la vérité, en dépit des renoncements qu’il doit accepter de concéder pour continuer à vivre.

Ne me cherche pas demain est donc un excellent roman noir confirmant tout le bien que l’on pense de la série « Sean Duffy ». A suivre avec Gun Street Girl. On l’espère.

Ne me cherche pas demain (In the Morning, I’ll Be Gone, 2014) – Adrian McKinty – Éditions Actes Sud, collection « Actes Noirs », mars 2021 (roman traduit de l’anglais [Irlande du Nord] par Laure Manceau)