Coupure estivale

Voici venu le temps des aoûtiens, avec ses hordes de vacanciers pullulant sur les plages brûlantes. Fuyant ce fléau très contemporain, le blog yossarian va donc se mettre en pause, le temps de s’aérer les neurones et de se dorer la pilule (et pas l’inverse, bien sûr). Profitez bien, vivez et prospérez (comme disait l’autre) et surtout rendez-vous en septembre, avec plein de compte-rendus d’ores et déjà programmés. Du Eric Plamondon, Michel Embareck, Lucius Shepard, Graham Joyce et j’en passe, histoire de céder au name dropping. De la Fantasy enjouée et mélancolique, du fantastique victorien, du road trip musical triste, du drame et toutes sortes de choses belles et bonnes à découvrir. Mais, patience…

 

D’autres Royaumes

Fuyant un père autoritaire et sadique, Alexander White s’engage dans l’armée américaine pour aller combattre les Allemands en France. Blessé sur le champs de bataille, il poursuit sa convalescence à Gatford, un petit village anglais, histoire d’honorer également une promesse faite à un camarade n’ayant pas survécu. Bien des années plus tard, alors qu’il est désormais un écrivain âgé, réputé sous le nom de plume d’Arthur Black pour la série Minuit, il décide de livrer en guise de testament littéraire, le récit de son séjour à Gatford.

Poursuivons l’exploration de l’œuvre de Richard Matheson avec un titre écrit sur la fin de sa carrière. Pas vraiment une réussite, hélas. Après la science fiction, le fantastique, le western et le roman noir, D’autres Royaumes aborde le genre de la fantasy, lorgnant ici davantage du côté de la féerie et du conte. Ce roman tardif de l’auteur américain n’a en effet rien du récit de Sword and Sorcery. Bien au contraire, Matheson enracine son histoire dans le terroir britannique, vers la fin de la Première Guerre mondiale, acquittant ainsi son tribut à Shakespeare, Lord Dunsany et Conan Doyle. La quatrième de couverture invoque de manière un tantinet putassière l’imaginaire de Robert Holdstock. D’emblée, écartons tout malentendu. Les bois évoqués dans D’autres Royaumes, ce Royaume du Milieu et ce Neverland hanté par les esprits primordiaux, les elfes, fées et autres sorcières, relève plus d’une conception stéréotypée que d’une mise en scène de figures archétypales.

L’agacement ne se cantonne pas bien sûr à ce parallèle malheureux. D’autres Royaumes apparaît rapidement comme un mauvais roman, une purge faisant regretter la curiosité. Le problème n’est en effet pas tant dans le choix du contexte que dans la propension de Matheson à d’auto-interpeller via un narrateur âgé faisant profession d’écrivain à succès, une série médiocre de romans horrifiques, nourrissant sans doute son homme mais pas les annales du genre. Conscient de la platitude intrinsèque de son œuvre et de son aspect strictement alimentaire, le narrateur ne cesse de se tancer pour son style et la tournure de ses phrases, tout en assenant l’authenticité de son récit. Bref, le dispositif narratif a la fâcheuse tendance à introduire une distanciation fatale avec le récit. À vrai dire, on n’arrive pas à croire un seul instant à l’histoire racontée par Matheson, fait d’autant plus gênant qu’il ne semble pas lui-même très convaincu par celle-ci. Et, si l’on s’accroche au récit d’Arthur Black, alter-ego et pseudonyme d’Alexander White, c’est plus par charité pour l’auteur de Je suis une légende que par vraie passion. D’autant plus que Matheson charge sa barque avec une intrigue percluse de clichés et pour tout dire grotesque.

Pas grand chose ne fonctionne en effet dans D’autres Royaumes, ni le narrateur, un personnage falot et ridicule, ni l’atmosphère bâclée flirtant avec le carton pâte, ni même des personnages ravalés au rang de stéréotypes dépourvus d’épaisseur psychologique. Et, ne parlons pas des interminables coucheries qui jalonnent une bonne partie de l’histoire. L’esprit transgressif et violent de l’auteur américain semble s’être mué en poudre de perlimpinpin, juste bonne à réveiller mollement la libido d’un vieillard cacochyme.

Si par mégarde vous tombez par hasard sur D’autres Royaumes dans une librairie ou dans une bouquinerie, un seul conseil : fuyez, pauvres fous !

D’autres Royaumes (Other Kingdoms, 2011) de Richard Matheson – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », janvier 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Imbert)

Inner City

Paris, dans le futur. La ville lumière n’est plus qu’une coquille vide, parcourue par des automates dévolus à son entretien. Une cité assiégée par la masse grouillante des Outers, vivant à Slum City derrière une barrière maintenue sous très haute tension. Entre les anciennes banlieues, au-delà du périphérique, et l’intra-muros préservé prévaut désormais un apartheid socio-spatial qui ne ménage guère d’espoir. Pour les Outers, coupés des bienfaits de MAYA, le réseau global omnipotent et omniscient, l’existence se réduit à un quotidien précaire, fait de rapines, de débrouille et de violence. Pour les Inners, une vie encapsulée dans un conapt, branchés sur la Haute Réalité, autrement dit une existence virtuelle, par procuration, dans les multiples programmes et mondes utopiques hébergés par MAYA, jusqu’à perdre parfois le sens de la réalité. Heureusement, en cas d’erreur-système, de breakdown insurmontable, de schize dangereux ou d’immersion en abgrund, ce néant hors-programme du cyberspace où finissent par échouer les Inners ayant débridé leurs consoles, cracké leurs garde-fous ou dépassé leur temps de connexion, Mens Sana veille et dépêche immédiatement ses agents pour ramener les imprudents à la Basse Réalité, la seule qui importe. Kris a l’habitude d’intervenir dans ce type de situation. Meilleur agent de Deckard (on t’a reconnu Harrison), le big boss un tantinet atrabilaire de Mens Sana, elle se voit contrainte de sortir de sa zone de confort par un serial killer agissant en Haute Réalité. Son enquête ne tarde pas à la mettre sur la piste d’un stringer qui, tout en œuvrant pour le compte d’une grosse boîte de simédits, nourrit une activité occulte de hacker.

Ne tergiversons pas. En dépit de la mise à jour des aspects technologiques créditée par la réédition de ActuSF, Inner City nous replonge sans préambule pendant les années 1990. Le roman appartient en effet à la période cyberpunk de Jean-Marc Ligny, entamée avec Cyberkiller (1993) pour s’achever avec Slum City (1996), un titre destiné à un lectorat plus juvénile. Avec son cyberspace,  sa connexion via des lunettes, pas vraiment en verres miroirs, plutôt des cyglasses avec sondeurs proprioceptifs, le roman affiche d’emblée la couleur, celle d’une science-fiction dystopique, un tantinet datée, mais considérée par certains comme un horizon indépassable. Et, à lire les compte-rendus sur l’état actuel du monde, on n’est pas loin de leur donner raison (ne m’obligez pas à lâcher le rameau d’olivier que je tiens dans ma main droite).

Bref, Inner City accuse son âge d’un point de vue conceptuel, même si la petite musique autour de la cyberaddiction ne paraît pas complètement périmée. A ceci, ajoutons une intrigue de roman noir, où le hacker incarne la figure ambivalente de la rébellion et le serial Killer une routine bien pratique pour générer le frisson. On vous le dit, tout ceci accuse son âge. Même l’atmosphère de guerre civile larvée entre Outers et Inners, qui n’est pas sans rappeler celle des romans de Joël Houssin, nous renvoie à une époque où l’ici et maintenant tentait de supplanter l’ailleurs et demain.

Pour autant, cette accumulation de clichés et de poncifs ne fait pas d’Inner City un mauvais roman. Tout au plus une histoire de série B, sous-tendue par une intrigue nerveuse qui, hélas, a quand même tendance à faire pchittt ! Que retenir alors ? Un vrai plaisir à raconter une histoire sans faire de chichis. Des clins d’œil à d’autres titres de Jean-Marc Ligny lui-même, en particulier la Saga d’Oap Täo. Des trouvailles visuelles et langagières irrésistibles, notamment pendant les virées à Slum City. Dommage qu’elles ne soient pas plus développées d’ailleurs. Ah oui, j’allais oublier : un Grand prix de l’Imaginaire (non, ce n’est peut-être pas un gage absolu).

En attendant de trancher définitivement, les amateurs de cyberspace à papa et de science-fiction vintage trouveront sans doute leur plaisir à découvrir Razzia (2005), la suite d’Inner City. Un titre issu d’un atelier d’écriture virtuel animé par Jean-Marc Ligny en collaboration avec la médiathèque de Houilles, à partir du premier chapitre d’un roman inachevé. Les autres… Bon, « fais ce que voudras » comme disait l’aut’.

Inner City de Jean-Marc Ligny – Éditions ActuSF, collection « Hélios », novembre 2015

Ombres sur la Tamise

« En 1945, nos parents partirent en nous laissant aux soins de deux hommes qui étaient peut-être des criminels »

Comme le brouillard voile la vue, masquant et démasquant le paysage au gré de la brise, de nombreuses lacunes occultent le passé de la famille de Nathaniel. Abandonné avec sa sœur Rachel, le temps d’une courte année aux dires de leurs parents, ils ont été confiés à la garde du Papillon de Nuit, « homme effacé, massif, mais dont les mouvements timides rappelaient ceux de la phalène », le locataire du deuxième étage de leur demeure familiale, et de son acolyte le Dard de Pimlico, ancien boxeur désormais engagé dans des activités clandestines. De cette période, le jeune homme garde des souvenirs contradictoires. L’impression d’une totale liberté dans le Londres de l’après-guerre, en compagnie de ses tuteurs et de leurs fréquentations, guère soucieuses de légalité. De longues nuits à naviguer sur la Tamise, à ramasser les chiens errants afin de le proposer dans des courses, à trafiquer dans les milieux interlopes, à squatter des appartements vides en impudique compagnie, à faire la fête ou à assister aux discussions de cette tablée d’inconnus devenus leur famille de substitution. Mais aussi, une frustration immense, née des non-dits, des faux semblants, jusque dans le passé maternel. Sans oublier, une propension à arranger les faits tels qu’ils lui reviennent, à combler les ellipses d’une existence menée sous le joug de l’insouciance et de l’incertitude.

À vrai dire, Nathaniel est la parfaite illustration du narrateur non fiable. Sa mémoire se refuse à respecter la linéarité d’un compte-rendu ordonné, préférant les circonvolutions dictées par le flot des réminiscences. L’absence de ses parents, leurs mensonges avérés et la complicité du cercle amical du Papillon de Nuit, ont contribué à son éducation, forgeant sa personnalité et liant son destin à celui de sa mère. Si sa sœur a rompu en effet tous les ponts avec sa génitrice, pour sa part, il a souhaité élucider les zones d’ombres de son existence, histoire de dépasser les apparences. Un projet difficile à réaliser dans le contexte de l’après-guerre où les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale courent toujours sous les convenances de la paix retrouvée.

Ombres sur la Tamise nous immerge dans le Londres de l’après-guerre, ravagé par le Blitz, où les rues résonnent de crimes plus lointains. Flirtant avec les ressorts du récit d’espionnage, le roman de Michael Ondaatje en reprend l’atmosphère angoissante. Des ombres menaçantes errent dans les parages de Nathaniel et Rachel. Le secret et le mensonge composent leur quotidien, au point de leur faire douter des véritables motifs de l’absence de leurs parents. À la paranoïa, l’auteur canadien préfère les angles morts de la petite et de la grande Histoire, explorant l’espace interlope de la mémoire où l’une fait écho à l’autre. La construction du roman illustre ce choix, déroulant la narration en deux parties, l’une en immersion pendant l’adolescence de Nathaniel, l’autre une quinzaine d’année plus tard, durent les années 1950, au moment où le jeune homme cherche à reconstituer le passé de sa mère, morte dans des circonstances étranges. Ombres sur la Tamise tient ainsi davantage du roman d’atmosphère, où l’on prend le temps de se plonger dans les souvenirs de Nathaniel, une remémoration fertile en digressions, brouillée par l’incertitude, l’incompréhension, les anecdotes et un effort de reconstruction du passé cherchant à faire sens.

« L’écriture de ses mémoires, ai-je entendu dire, oblige à se mettre dans la peau d’un orphelin. Le manque qui nous habite, les choses qui suscitent en nous prudence et hésitation remontent à la surface, de façon presque fortuite. Un livre de mémoires, c’est l’héritage perdu, comprend-on. Au cours de cette période, on doit donc déterminer où et comment regarder. Dans l’autoportrait qui en résultera, tout va rimer dans la mesure où tout a été réfléchi. »

Roman sur l’indicible, sur les souvenirs évanescents qui se dérobent sans cesse lorsque l’on cherche à se les remémorer ou à les interpréter, Ombres sur la Tamise évoque l’incertitude des récits de Christopher Priest. Portrait impressionniste d’une femme engagée dans la guerre secrète, revu à l’aune du pouvoir transformateur de la mémoire de son fils, le roman de Michael Ondaatje ne craint pas de réveiller de vieux démons afin d’envisager l’avenir avec plus de sérénité.

Ombres sur la Tamise (Warlight, 2018) de Michael Ondaatje – Éditions de l’Olivier, juin 2019 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Lori Saint-Martin et Paul Gagné)

La Ballade de Black Tom

Peu d’auteurs ont suscité autant d’admirateurs et de continuateurs que Howard Phillips Lovecraft. De son vivant déjà, ses écrits ont marqué les esprits, initiant un premier cercle lovecraftien avec lequel l’écrivain de Providence a entretenu une correspondance suivie, mêlant hommages réciproques et jeux littéraires. Par synergie créatrice, le corpus lovecraftien a inspiré ensuite d’autres auteurs qui ont souhaité en poursuivre les motifs, voire les enrichir avec de nouveaux mythes. Ces post-lovecraftiens, épigones besogneux et autres continuateurs ont dénaturé l’œuvre originale, travestissant peu-à-peu ses thématiques et contribuant à façonner le « mythe de Cthulhu ». Ils ont également déformé nos représentations sur l’auteur, participant à la légende du reclus de Providence.

Droit d’inventaire oblige, on en revient désormais à une image plus fidèle, plus conforme à l’époque où a vécu Lovecraft, ne délaissant pas les aspects les plus problématiques de sa personnalité et de ses écrits, notamment un antisémitisme latent et un racisme patent, devenus bien encombrants après la Shoah et à l’heure du Black Lives Matter. D’aucuns ont pu juger du sort réservé aux « Contrées du rêve » dans La Quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson, suite subtile et féministe du périple de Randolf Carter. Pour sa part, Victor LaValle nous livre la réécriture d’une nouvelle très médiocre (Horreur à Red Hook), adoptant le point de vue de ces basanés cosmopolites dont Lovecraft nous dresse un portrait nauséabond que ne désavoueraient pas les tenants du grand remplacement… oups ! De la grande submersion cthulhuesque.

« à H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires. »

La dédicace de Victor LaValle ne laisse pas planer le doute sur ses intentions. La Ballade de Black Tom est un hommage à l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft, du moins à l’état d’esprit inspirant ses textes les plus célèbres, mais débarrassé de ses oripeaux les plus outrés. Si le racisme reste évidemment très présent, il est cependant édulcoré des aspects caricaturaux et fantasmatiques de la nouvelle Horreur à Red Hook. À vrai dire, LaValle propose un récit ambivalent qui tient à la fois du roman noir, de l’hommage critique et du récit horrifique.

Sous la plume de H. P. Lovecraft, Red Hook est le nom d’une partie de Brooklyn particulièrement misérable et inquiétante, située près de l’ancien port. Jadis, des marins aux yeux clairs (sans blague !) habitaient les lieux. Cette époque est désormais révolue. Le quartier n’est plus qu’un dédale de taudis malpropres où la population, arrivée ici illégalement, affiche tous les stigmates du péché sur sa face basanée (eh oui !). Tous les dialectes de la Terre semblent prospérer dans ce cul de basse fosse, entretenant la confusion et la dissimulation. Les pires imprécations et blasphèmes résonnent dans les rues, poussant la police new-yorkaise à ériger des barrières autour du quartier afin de protéger les banlieues limitrophes. Le lieu semble ainsi condenser toutes les peurs du gentleman de Providence face à une immigration massive.

Victor LaValle remet les choses dans leur contexte et à leur juste place. Principale porte d’entrée pour l’immigration, New York n’a jamais eu la réputation d’être une ville paisible. Théâtre de plusieurs émeutes violentes, la cité tient davantage du patchwork que du Melting pot. La délinquance, le vice et la misère n’y sont que le résultat de l’exclusion, de la peur et des préjugés. En introduisant le personnage de Charles Thomas Tester, LaValle entend restituer cet aspect des choses. Musicien médiocre, cet Afro-américain vit de débrouille dans le quartier de Harlem, assurant la subsistance d’un père mourant qui s’est ruiné la santé sur les chantiers de construction de la ville. Le bougre sait comment il doit se comporter lorsqu’il circule dans les quartiers blancs. Il sait ce qu’il en coûte de ne pas baisser les yeux lorsqu’un policier ou un contrôleur du métro s’adresse à lui. Il cherche surtout à se faire oublier, avec son étui à guitare, histoire de passer pour un de ces musiciens que l’on voit à tous les coins de rue. Il n’oublie pas enfin que sa propre communauté n’est pas exempt de préjugés, méjugeant les Afro-caribéens et leur étranges coutumes. À vrai dire, Tester n’aspire qu’à une seule chose : l’indifférence. Qu’on oublie la couleur de sa peau. Qu’on lui laisse vivre sa vie à sa guise.

Si Victor LaValle respecte globalement l’histoire de Horreur à Red Hook, il en inverse la perspective, n’hésitant pas à élaguer l’intrigue et à l’enraciner dans le corpus plus large des textes relevant du mythe de Chtulhu, comme les exégèses l’on définit a posteriori. Il le fait sans doute de manière trop appuyée, convoquant l’image du Grand Ancien, le Roi endormi, de façon explicite. De même, il donne sa propre interprétation au petit jeu que se livraient Robert Bloch et H.P. Lovecraft, sous la forme de deux clins d’œil, d’abord en conférant au détective privé associé à Malone, un sale type raciste et sans scrupule, l’identité d’Ervin Howard, puis en informant un homme originaire de Rhode Island qui habitait Brooklyn avec sa femme qu’il n’était pas le bienvenu à New York et que sa santé s’accommoderait mieux de Providence. Ceci dit, voilà bien la seule critique que l’on peut émettre car, pour le reste, la réécriture de la nouvelle de Lovecraft est à tous points de vues supérieure au texte original, tant en terme d’atmosphère, de tension dramatique, avec quelques belles scènes horrifiques, que pour le traitement des personnages, en particulier celui de Charles Thomas Tester/Black Tom.

Treizième volume de la collection « Une Heure-Lumière », La Ballade de Black Tom est donc une excellente novella, acquittant sans honte son tribut à Howard Phillips Lovecraft, tout en exerçant un droit d’inventaire malin et salutaire. On comprend qu’elle ait été primée à deux reprises, recevant le prix Shirley Jackson et le British Fantasy).

La Ballade de Black Tom (The Ballad of Black Tom, 2016) de Victor LaValle – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Hier, les oiseaux

« Il n’y a pas d’individus, il n’y a qu’une communauté. Ce qui est bon pour la communauté est bon pour l’individu, même jusqu’à la mort. L’unique n’existe pas, il n’y a que le tout. »

Couronné par les prix Hugo et Locus, Hier, les oiseaux, version allongée de la novella éponyme parue en 1974 dans l’anthologie Orbit, relève d’une science fiction plus intéressée par la psychologie et le spectacle de la nature que par le technoblabla et le sense of wonder. Le roman de Kate Wilhelm enracine en effet son propos dans le terroir d’une vallée des Appalaches où les Sumner, une riche famille de propriétaires terriens, décident de se retrancher en attendant l’effondrement de la civilisation, résolus à y survivre en usant de méthodes scientifiques quelque peu hétérodoxes.

Pollution de l’atmosphère, de la terre et des eaux, multiples guerres provoquées par la raréfaction des ressources, famine, pandémies meurtrières et stérilité des mammifères, humains y compris, l’avenir dépeint par l’autrice offre un condensé des peurs contemporaines. Pour autant, Kate Wilhelm n’écrit pas un roman catastrophe, dispensant une leçon de morale ou nourrissant une fascination pour le désastre esquissé. Passé la première partie qui installe le cadre du récit, elle porte son attention sur le devenir de la petite communauté autarcique, née des œuvres partagées de la science et de la misanthropie. Face à l’effondrement, les Sumner ont en effet opté pour le replis autour de la cellule familiale, choisissant le clonage comme moyen de perpétuer l’espèce et la civilisation. Un clonage dont l’échantillonnage se réduit aux membres de leur famille élargie et qui aboutit à un résultat imprévu dont les manifestations vont poser de graves problèmes psychologiques aux descendants de cette expérience.

Kate Wilhelm déroule ainsi un récit que n’aurait pas désavoué Robert Silverberg, celui de la période faste des années 1970, déclinant un questionnement éthique et philosophique autour des notions de liberté, d’individualité et de communauté. Elle pose également la question du devenir et de la viabilité d’un tel modèle sociétal. En conséquence, l’autrice se place davantage dans le champs des sciences humaines, montrant son appétence pour les paysages intérieurs de l’esprit humain et l’introspection. Elle flirte ainsi avec la dystopie et le roman post-apocalyptique, dévoilant la logique clinique d’une micro-société où l’uniformisation et la reproduction sociale priment sur l’individu et l’invention. Un processus découlant de l’eugénisme qui n’est pas sans rappeler celui de Brave New World d’Huxley et dont quelques personnages marginaux mesurent le caractère finalement dévolutif.

En compagnie de David, Molly et Mark, on assiste à la naissance dans la douleur de la communauté puis, on s’attache aux problèmes moraux posés par ses membres, s’interrogeant sur leur humanité. Les clones semblent en effet se complaire dans les limites psychologiques étroites, issues d’une sorte d’empathie immédiate les uns pour les autres, les poussant à ignorer l’individualité au profit d’un collectif totalitaire. Ils se contentent ainsi de reproduire leur modèle sans chercher à créer, à innover ou à sortir de leur zone de confort, ignorant l’épuisement des ressources matérielles présidant au bon fonctionnement des machines qui adoucissent leur vie et rendent possible la duplication des gènes et l’élevage des êtres vivants. Bref, sans se montrer trop démonstrative, avec subtilité et mesure, Kate Wilhelm décrit une oppression douce, où toute attitude différente est considérée comme une dangereuse marginalité à proscrire certes sans pitié, mais avec une compassion inquiétante. Un avenir où l’on cherche à éliminer toute alternative. Ça ne vous rappelle rien ?

Hier, les oiseaux n’usurpe donc pas son statut de classique, témoignant également de l’évolution des goûts et des centres d’intérêt du lectorat participant à la remise des prix littéraires. Pourtant, son propos continue à nous interpeller à cause de l’intemporalité de ses thématiques, mais aussi du fait de la sourde mélancolie qui nous étreint lorsque l’on prend conscience de notre mortalité. Un fait souligné par une nature très présente, indifférente aux gesticulations et tourments des personnages, et qui, finalement, nous survivra.

Ps : J’ai mis par dépit la couverture de la réédition au Livre de poche. Mais, faut avouer que la pauvre Kate Wilhelm n’est décidément pas gâtée en matière d’illustration de couverture.

Hier, les oiseaux (Where late the sweet birds sang, 1976) de Kate Wilhelm – réédition Le livre de poche, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sylvie Audoly)

Aux limites de l’infini

Les amateurs de rétro-futurs trouveront sans doute leur bonheur dans ce recueil de Stanley G. Weinbaum paru aux éditions de l’Arbre vengeur. Aux limites de l’infini a en effet de quoi séduire le lecteur curieux, celui ne craignant pas la patine de l’âge d’or de la Science-fiction. Stanley G. Weinbaum fait partie de ces petits maîtres de la SF dont l’œuvre, s’il n’était pas mort prématurément, aurait sans doute brillé davantage, du moins dans un des mondes du Si qu’il met joliment en scène dans une nouvelle au sommaire de cette anthologie. Le texte porte en germe toutes les potentialités de la Science-fiction, vertige spéculatif, souci de rationalité et aventure débridée, pimentée d’une touche humoristique malicieuse.

Le recueil proposé par l’Arbre vengeur compte sept nouvelles parues entre 1934 et 1936 dans les pulps Wonder Stories, Fantasy Magazine et Thrilling Wonder Stories. Sept textes oscillant entre la dizaine et la cinquantaine de pages. Du court donc, abordant des registres variés sans se départir d’un ton résolument optimiste et d’une ironie parfois vacharde. Du récit d’exploration spatiale où l’on découvre des écosystèmes étrangers, aux univers hors du temps puisque jamais advenus, en passant par le récit catastrophe ou par la résolution d’un problème de mathématiques sous la menace d’un tueur revanchard, Stanley G. Weinbaum dévoile des trésors d’imagination. Si l’on est loin du pulp échevelé, on reste cependant dans une SF fondée sur les connaissances scientifiques de l’époque, flirtant avec la fantasy, les stéréotypes et le sense of wonder, sans oublier une petite touche de modernité qui n’est pas sans évoquer les exigences de John W. Campbell.

Aux limites de l’infini propose un sommaire éclectique permettant de découvrir les différentes facettes de l’auteur américain. Si l’on apprécie le récit d’exploration et la rencontre avec d’autres formes de vie, « Odyssée martienne » et « Les Lotophages » décrivent deux aventures sur Mars et Vénus qui ont le bon goût d’imaginer des extraterrestres échappant à l’anthropomorphisme habituel. Auréolé d’une assertion dithyrambique d’Isaac Asimov l’un des trois textes qui ont bouleversé la SF. », excusez du peu), la première nouvelle raconte le périple étrange et amusant accompli par le chimiste d’une expédition terrienne, en compagnie d’un autochtone à l’apparence d’autruche. Le second, plus inquiétant au premier abord, nous emmène sur la face nocturne de Vénus (*authentique), en compagnie d’un couple à la recherche d’espèces vivantes inconnues. Ils y rencontrent une forme d’intelligence radicalement autre, hélas condamnée du fait de sa nature. Indépendamment de leur aspect aventureux, les deux récits se distinguent par leur volonté de mettre en scène des extraterrestres crédibles, du moins suffisamment pour susciter quelques questions autour des notions d’intelligence et de conscience.

Plus court, « Aux limites de l’infini » confronte un statisticien à son ravisseur, un dangereux psychopathe ayant décidé de l’épargner s’il résout un problème mathématique. On s’amusera ou pas de la logique du raisonnement du bonhomme.

Avec « Les Mondes du Si », on touche au vertige conceptuel des mondes conditionnels, autrement dit les mondes du subjonctif. Et si ? La question recoupe bien entendu les champs respectifs de la SF et de l’uchronie personnelle. L’auteur choisit ici l’ironie cruelle, faisant de Dixon Wells, un retardataire maladif, le malheureux cobaye du subjonctiviseur, un appareil permettant de jauger sa situation présente au regard de ce qui aurait pu être si l’on avait agit autrement.

Après ces textes, il paraît évident que « Graphe », apparaît comme la déception de l’anthologie, en dépit d’un twist final que n’auraient pas désavoué Fredric Brown ou Robert Sheckley.

Si les récits de Stanley G. Weinbaum apparaissent datés, il arrive cependant que leur propos entre en résonance avec l’actualité. C’est la cas de « Dérive des Mers » où un cataclysme géologique entraîne la disparition du Gulf Stream, provoquant une glaciation du climat en Europe et un bouleversement géopolitique majeur. Le dénouement qui voit les États-Unis devenir une hyperpuissance dans un monde ayant échappé à une guerre mondiale causée par l’afflux de réfugiés climatiques, n’est pas sans nous renvoyer à des problématiques actuelles. De même, « Les Lunettes de Pygmalion », sous couvert d’une histoire d’amour, imagine un procédé de cinéma immersif faisant paraître la 3D ou la réalité virtuelle bien terne.

En dépit de son âge, Aux limites de l’infini dévoile donc une Science-fiction au charme certes désuet, mais témoignant de quelques belles pages d’anticipation intelligente et amusante. À découvrir.

Additif : On notera la belle illustration de couverture de Richard Guérineau, tout à fait dans l’esprit des nouvelles de cette anthologie.

Aux limites de l’infini et autres nouvelles choisies de Stanley G. Weinbaum – Éditions de l’Arbre vengeur, 2019 (nouvelles traduites de l’anglais [États-Unis] par Catherine Delavallade)