Les Sentiers des Astres, tome 2 : Shakti

Au terme de Manesh, Stefan Platteau avait abandonné son lectorat sur un cliffhanger insupportable. Assiégés dans une grotte par les nendous et leurs serviteurs, les quelques survivants de l’expédition du seigneur de la guerre Rana se trouvaient livrés à eux-mêmes, en proie au désespoir et au deuil. Une situation dramatique n’étant pas pour rien dans l’impatience à renouer le fil du récit et avec son foisonnement envoûtant.

Optant pour un rythme plus épique, l’auteur belge reprend l’histoire au point exact où elle s’était achevée, continuant à distiller les informations sur un univers plus que jamais ancré dans un imaginaire inspiré de la mythologie indo-européenne. On suit d’abord la fuite éperdue des neufs compagnons, un périple sauvage, presque viscéral, jalonné de combats dépourvus de toute gloriole, où la violence s’impose par son caractère définitif. Dans ce premier segment, Stefan Platteau laisse de côté l’entrelacement narratif dont il avait usé dans le précédent volet, se concentrant sur le récit de Fintan Calathynn, la voix de l’expédition et le gardien du vrai-dire, un pouvoir dont on découvre toute l’ampleur durant un affrontement restitué de manière très imagée par un auteur à la prose non moins puissante et généreuse que le dit de son narrateur.

Et puis vient le récit de Shakti, la Courtisane, dont le nom donne son titre au deuxième tome de la trilogie. Restée au second plan jusque-là, la mère de la petite Kunti, enfant dont les augures servent de « boussole étrange à l’expédition », dévoile enfin les mystères de son passé. Une révélation crue, voire même une trahison de son éducation et de sa culture, dont elle porte désormais le fardeau. A cette occasion, le récit s’apaise, se faisant à nouveau plus contemplatif et plus lent. Un peu à l’image de Manesh, Shakti se livre en prenant son temps, n’occultant aucun détail et n’épargnant aucune digression à son auditoire. On s’immerge au cœur de sa terre natale, arpentant les étendues glacées de la forêt du Lempio, sur l’île nordique de Fintami. Un territoire où l’homme se doit de respecter les esprits primordiaux contribuant à sa subsistance. Stefan Platteau convoque ainsi un autre imaginaire mythologique, celui des peuples premiers de l’extrême Nord, et son propos se fait plus écologique, croyances animistes obligent. On accompagne Shakti dans son éducation, dispensée par une mère, chef de clan et chamane respectée de tous. On peste en la voyant succomber à la beauté de Meijo, l’homme de la ville guère respectueux des coutumes, venu ici pour chasser. On déplore de la voir épouser sa vengeance lorsqu’il décide de tuer la terrible Croque-carcasse, l’ourse tutélaire du Lempio. Bref, on s’attache au personnage, oubliant pour un temps la quête du Roi-Diseur et ses périls.

En arrière-plan du récit de Fintan et de Shakti, Stefan Platteau continue d’étoffer son univers, entremêlant toujours histoire parallèle et mythologie. La quête se teinte ainsi d’une pincée d’ethnologie et de cosmogonie, toutes choses qui ne sont pas pour déplaire à l’amateur de monde secondaire fouillé et cohérent. Quant à la magie, elle demeure raisonnable puisque liée à des conceptions éthiques que n’aurait pas désavoué Ursula Le Guin. Mais surtout, ce sont les Teules, le peuple invisible, qui emportent l’adhésion. La trouvaille est brillante et le traitement empreint d’une justesse admirable. Bref, on ne peut rester indifférent.

Avec une gourmandise incontestable pour les mots, Stefan Platteau parvient à entretenir l’attrait pour son univers et son récit, tout en dévoilant une facette plus épique. Aussi, on ne lui en veut pas trop de nous lâcher encore une fois sur un cliffhanger. A suivre avec Meijo. Bientôt.

Les Sentiers des Astres, tome 2 : Shakti de Stefan Platteau – Les moutons électriques, 2016

Tuer Jupiter

Le 2 décembre 2018, la dépouille du plus jeune président de la Ve République entre au Panthéon au terme d’un hommage national grandiose, faisant office de sacre pour un personnage ayant brûlé toutes les étapes d’une ascension politique hors norme. À rebours de cet événement, au sens médiatique du terme, François Médeline remonte le fil d’un assassinat prémédité par des forces tout sauf occultes, mêlant le drame intime de la mort d’un homme ordinaire à ses répercutions médiatiques, celles de la disparition d’une image forgée par la communication, icône adorée des uns et honnie des autres.

De Washington à Moscou, en passant par Aubervilliers, des alcôves du pouvoir aux coulisses des médias de masse, via des réseaux-sociaux bruissant du bruit blanc des fake news, des rumeurs et autres communiqués officiels, l’auteur met en scène les jeux de la communication politique et du marketing, appelés en d’autres temps la société du spectacle.

« The Medium Is The Message. »

La plume de François Médeline sait se faire aiguisée lorsqu’il s’agit de brosser un portrait grinçant de quelques grands de ce monde dit civilisé. En fin connaisseur d’un milieu qu’il a côtoyé de près, il joue ainsi avec l’image des Trump, Poutine, Collomb, Larcher et bien d’autres, imaginant des morceaux de bravoure d’une drôlerie bigger than life. Parmi ces perles, on retiendra surtout le dialogue surréaliste entre Trump et son fils Baron, mais aussi l’entretien improvisé de Poutine avec son masseur attitré, sans oublier le monologue entre la dépouille du jeune président et l’experte en thanatopraxie chargée de l’embaumer, ou enfin le prosaïsme de l’intimité du couple formé par Bibi et Manu. Rien ne semble arrêter le mauvais esprit de François Médeline qui singe avec gourmandise les postures et impostures des grands serviteurs de l’État, pastiche avec gouaille leur discours, tout en démasquant les faux-semblants et non-dits qui les émaillent. Bref, il se livre avec générosité à un jeu de massacre qui provoque plus d’une fois un rire nerveux ou suscite l’accablement.

Si cet aspect du roman convainc sans peine, il faut convenir que celui-ci manque de substance pour le reste. À force de vouloir se montrer strictement amusant, l’auteur en oublie de traiter l’objet même de son propos, l’événement médiatique, se contentant d’en survoler l’écume brouillonne. Si le médium est le message, Tuer Jupiter constitue un bien maigre viatique contre ses effets délétères. De surcroît, François Médeline préfère s’égarer dans un ersatz d’histoire secrète à la manière d’un James Ellroy, acquittant d’ailleurs son tribut au « Dog » dans un court chapitre, tout en adressant un clin d’œil à l’un des personnages de son propre roman La politique du tumulte. Son propos se perd ainsi dans un vague complot fomenté par des puissances aux desseins médiocres, enferrées dans leurs réflexes d’animaux. Bref, on se dit que tout ceci est au final très léger, même si le style percutant de l’auteur rend la lecture aisée et agréable.

Tuer Jupiter se révèle donc une lecture divertissante où le pouvoir apparaît comme un exercice trivial, transcendé par un storytelling peinant à masquer la triste banalité des ego.

Tuer Jupiter de François Médeline – La Manufacture de livres, septembre 2018

Les Sentiers des Astres, tome 1 : Manesh

Très loin au Nord, au cœur des forêts du Vyanthryr, deux gabarres affrétées par le seigneur de la guerre Kalendûn Rana remontent le cours du fleuve Framar afin de retrouver le Roi-Diseur, le mythique oracle siégeant au-delà du monde civilisé. À la tête d’une poignée de combattants déterminés, il espère ainsi mettre un terme à la guerre fratricide qui déchire le royaume de l’Héritage. Chemin faisant, la troupe croise la route d’un mystérieux inconnu, à demi-mort, accroché à un tronc d’arbre dérivant au fil de l’eau. S’étant présenté comme le bâtard de Marmach, le blessé désormais convalescent entreprend de raconter à Fintan Calathynn, le barde de l’expédition, son histoire personnelle, tout en cachant les raisons de sa présence en ces lieux.

Il est désormais très rare que je m’enflamme pour un roman de fantasy, a fortiori lorsqu’il s’agit du premier tome d’une série. Avec l’âge, je suis sans doute devenu plus exigeant, ne me contentant plus des sempiternelles quêtes, archétypes éventés, artifices magiques et autre poudre de merlin-pinpin. Et ce n’est pas l’évolution plus « réaliste », pour ne pas dire plus crade, d’aucuns parlant même de hard-fantasy, impulsée par Game of throne et ses émules qui m’a redonné le goût pour le genre. Toutefois, il arrive encore qu’un auteur parvienne à capter mon attention, réveillant mon intérêt et parfois même suscitant mon enthousiasme. Assez récemment, j’ai beaucoup apprécié Uter Pendragon, réinterprétation maline de la matière de Bretagne par Thomas Spok. Mais, Manesh, premier volet du cycle « Les Sentiers des Astres », m’a fait encore plus d’effet et cela pour plusieurs raisons.

Manesh se révèle un livre-univers bénéficiant d’un processus créatif original et cohérent, où rien ne semble laissé au hasard, conférant au récit une crédibilité indéniable. Stefan Platteau propose en effet une fantasy où les éléments mythologiques tranchent avec le bestiaire habituel des elfes, orcs et autres créatures de la féerie classique. Puisant son inspiration dans le substrat indo-européen, il convoque esprits primordiaux, élémentaires, géants solaires ou lunaires et démons ténébreux, les terribles noirs seigneurs nendous, pour impulser à ce monde imaginaire une profondeur historique, pour ne pas dire légendaire, très convaincante. Dans ce contexte, les hommes ne sont que les derniers arrivés, héritiers d’une civilisation et d’une histoire, dont ils ne perçoivent plus que les vestiges, même si certaines créatures antiques arpentent encore les forêts et terres désertes du Nord, semant la peur, la superstition et parfois une descendance biologique métissée. Un savoir oral parcellaire détenu par les bardes et les bramynn dont les seigneurs de la guerre voudraient faire une arme contre leurs ennemis, quitte à violer l’ordre du monde.

Stefan Platteau prend son temps pour dévoiler la géographie complexe et le passé antique du monde de Manesh. N’étant apparemment pas adepte du suspense frénétique et des passes d’arme interminable, il préfère déployer toutes les nuances d’une prose riche et travaillée, dépourvue de toute préciosité malvenue, où chaque mot, chaque sonorité, chaque couleur ou description fait sens, contribuant à renforcer l’immersion du lecteur dans un univers à la symbolique forte, n’étant pas sans évoquer celle du légendaire de multiples sagas dites historiques. Le récit adopte ainsi les motifs de la quête, celle des origines pour Manesh, le bâtard de Marmach, ployant sous le fardeau d’une hérédité semi-divine, mais également celle d’un avenir moins incertain pour Fintan et ses compagnons. Il se déploie en deux dits entrelacés, dont les détails nourrissent de manière harmonieuse la narration et l’atmosphère. D’aucuns pourraient juger le rythme un tantinet mollasson. Il permet pourtant aux différents personnages de respirer, de vivre, dévoilant la fragilité toute humaine de leur résolution, de leurs dilemmes et des conséquences de leurs choix sur leur destinée et sur celle de leur monde.

S’achevant sur un cliffhanger, Manesh invite à la poursuite, toute affaire cessante, de ce voyage afin d’approfondir notre connaissance de ce monde riche et envoûtant. Il incite aussi à ne pas abandonner Manesh, Fintan, la Courtisane Shakti et leurs compagnons, restés en fâcheuse posture à l’issue de ce premier tome. Pour cela, poursuivons avec Shakti, le deuxième volet du cycle des « Sentiers des Astres ». On est déjà impatient…

Les Sentiers des Astres, tome 1 : Manesh de Stefan Platteau – Les moutons électriques, 2014

Les Canards en plastique attaquent !

Insubmersibles canards en plastique [1], bénis oui-oui et autres moutons de Panurge, tous prêts à prendre des vessies pour des lanternes, à partir en croisade contre les incrédules, les sceptiques et les cyniques mettant en doute leur foi ou s’en moquant avec leurs remarques caustiques.
Tel est le sujet abordé par Christopher Brookmyre dans un livre plus malin que ne le laisse présager son titre en apparence grotesque.

À l’instar du trop rare Ken Bruen [2] ou de Charlie Williams [3], Christopher Brookmyre appartient à ces plumes britanniques ayant apporté un sang neuf à un genre jusque-là enferré dans la routine. Le présent opus est le cinquième épisode des aventures de Jack Parbalane, un journaliste d’investigation aimant se placer dans des situations périlleuses. On peut toutefois le lire indépendamment des autres titres de la série, les allusions à un précédent volet (non traduit) ne gênant aucunement la compréhension de la présente histoire.

Le fervent rationaliste affirme souvent qu’il a besoin de voir pour croire. Détournant astucieusement cette sentence, Brookmyre démontre surtout qu’il faut croire pour voir, la foi se passant allègrement de la logique ou du raisonnement. Et quand bien même on tenterait d’expliquer à un croyant, avec des preuves, la vacuité de ses croyances, on se verrait opposer une fin de non-recevoir. Sujet vieux comme le monde, on en conviendra, mais traité ici par l’auteur écossais d’une manière futée et avec une ironie british délicieusement mordante.

Tout commence dans la prestigieuse université de Kelvin en Écosse. Gabriel Lafayette y fait fureur auprès des étudiants dans des spectacles mettant à profit son prétendu talent médiumnique. Fort du soutien d’un riche mécène et de quelques chercheurs free-lance, celui que d’aucuns voudraient cantonner au rôle de saltimbanque doué, souhaite désormais voir la science cautionner ses pouvoirs surnaturels. Plus qu’un caprice, l’enjeu de la manœuvre n’est rien de moins que la création d’une chaire de « physique spiritualiste ». Enthousiasmés par cette perspective, adeptes du spiritisme et clubs de théosophie s’enflamment pendant que les scientifiques s’agacent et s’inquiètent des conséquences de cette fâcheuse expérience, si tant est qu’elle aboutisse. Entre-temps dans les coulisses, les tenants de l’Intelligence Design tirent les marrons du feu.

En sa qualité de doyen honorifique de l’université, une élection canularesque dont il ne se vante pas, et fort de son expérience de journaliste, Jack se voit propulsé comme observateur pour départager les participants de cette pétaudière.

Malgré une mise en place un tantinet laborieuse (en gros toute la première partie), la pertinence du propos se conjugue à l’intrigue policière pour finalement happer l’attention. Le dispositif narratif adopté par l’auteur britannique compte aussi pour beaucoup dans cette réussite. Résolument non linéaire, l’histoire alterne différents points de vue et use du procédé du déjà vu, multipliant les fausses pistes, les rebondissements et contribuant ainsi à ménager le suspense jusqu’au terme du roman, que l’on peut juger un peu convenu quand même. D’une manière légère et décalée, Christopher Brookmyre concilie humour et réflexion politique, au sens noble du terme. Fermement ancré dans le réel, Les Canards en plastique attaquent ! tient ainsi à la fois de la satire et du roman policier. Une lecture à classer parmi les petits plaisirs qui rendent moins borné.

« Tu as le droit de croire en ce que tu veux, mais il faut savoir être responsable, prendre en compte les faits et ajuster ses croyances en fonction de ça. Sinon, on freine sa propre évolution cognitive. »

[1] Expression employée par James « Le Sensationnel » Randi, magicien canadien et grand sceptique, pour décrire les gens déterminés à continuer à croire au surnaturel, en dépit des preuves qu’on leur apporte de sa non existence.

[2] Célébré pour les séries prenant pour héros R&B et Jack Taylor, Ken Bruen est l’auteur de romans noirs, souvent grinçants et amers, parfois drôles, mais toujours humains. Hélas, la traduction de ses romans semble avoir été abandonnée dans nos contrées.

[3] Presqu’homonyme, à une lettre près, de l’auteur américain Charles Williams, Charlie Williams est connu dans l’Hexagone pour la trilogie de Mangel, une série se partageant entre humour noir, désespérance ordinaire et critique sociale.

Les Canards en plastique attaquent ! de Christopher Brookmyre (Attack of the Unsinkable Rubber Ducks, 2007) – Editions Denoël, décembre 2009 (roman traduit de l’anglais par Emmanuelle Hardy)

After Atlas

Quarante années après le départ de l’Atlas pour les étoiles, on s’apprête enfin à révéler le message laissé dans une capsule par Lee Suh-Mi et Cillian Mackenzie, l’Éclaireuse et le directeur marketing à l’origine du voyage sans retour vers la planète où résiderait Dieu. Quarante ans, c’est justement à peu près l’âge de Carlos Moreno, enquêteur efficace du ministère de la Justice de Norope, le gov-corps regroupant le Royaume-Uni et les pays scandinaves. Aussi connu parce qu’il a été abandonné par sa mère dans sa plus tendre enfance, il aimerait que l’événement ne ramène pas à la surface ce passé familial dramatique dont son père ne s’est jamais remis, optant pour la réclusion au sein du Cercle, la secte fondée par Alejandro Casales, dont les membres ont tous été recalés à la sélection de l’Atlas. Pourtant, ce passé se rappelle à son souvenir, non par l’entremise de l’hystérie médiatique autour de la capsule de l’Éclaireuse, mais parce que l’on retrouve le corps démembré du gourou du Cercle dans une chambre d’un hôtel low-tech anglais. À vrai dire, ses supérieurs ne lui laissent guère le choix : résoudre ce crime le plus rapidement possible, et ainsi dénouer la crise diplomatique qui s’amorce entre les trois principaux gov-corps, ou repartir pour dix ans supplémentaires d’esclavage. Dans tous les cas, rien que des mauvais choix.

Avec After Atlas, Emma Newman continue de nous dévoiler le futur esquissé par Planetfall. Cette fois-ci, nous restons sur Terre, découvrant un monde exsangue, en proie aux guerres endémiques, avec un écosystème en lambeaux et des ressources en voie d’épuisement. De puissantes entités supranationales issues du mariage incestueux entre le politique et les firmes transnationales, les gov-corps, se partagent la planète. Cette oligarchie hypocrite et prédatrice assure à la population un minimum vital, dispensé sous forme d’ersatz alimentaires générés par des imprimantes 3D, des jeux massivement immersifs et des informations formatées. Sans cesse dorloté par un Assistant Personnel Artificiel avec lequel il communique via la puce implantée dans son corps, le vulgum pecus semble avoir renoncé à toute velléité de lutte des classes. Quant aux déchus du système, victimes de trafiquants esclavagistes, ils sont ramenés au statut de non-personne, condamnés à une longue existence de servitude pour payer leur dette au propriétaire de leur contrat. De quoi faire passer le Soleil vert de Richard Fleischer pour une douce utopie. Avec After Atlas, Emma Newman malmène nos certitudes, sacrifiant l’humanisme sur l’autel de l’instinct de survie. La rareté et le capitalisme ont accouché d’un monde cauchemardesque où la liberté n’est qu’une illusion qui se monnaye au prix fort. L’autrice use des ressorts du whodunit pour en dresser un tableau sinistre. Une vision que l’on aimerait bien ne pas voir se réaliser et dont pourtant on perçoit les prémisses, tant ses spéculations brassent des thèmes sociétaux familiers. À l’instar de l’enquêteur désabusé du roman noir, mais agissant davantage ici en analyste de données, Carlos cherche à survivre dans un monde vendu à des puissances aveugles aux drames individuels, son personnage contribuant à porter de manière puissante le déroulé d’une intrigue oscillant entre roman noir et spéculations science-fictives.

Bref, dans un registre différent, Emma Newman confirme l’excellent ressenti à la lecture de Planetfall, démontrant par ailleurs la réussite de son passage de la fantasy urbaine à la science-fiction. After Atlas a le charme vénéneux de la dystopie, donnant à réfléchir sur les lendemains qui déchantent. L’autrice nous renvoie ainsi à nos choix présents, sans chercher à faire preuve d’angélisme ou à diaboliser outre mesure. Une qualité précieuse, magnifiée par un art du récit impeccable. On en redemande !

After Atlas de Emma Newman – J’ai lu, coll. «  Nouveaux Millénaires  », 2018 (roman traduit de l’anglais par Patrick Imbert)

Umbrella Academy

C’était l’année ou Tom « La Tatane » Gurney a mis la pâtée au poulpe venu de Rigel X-9… ça s’est passé à 21: 38… La descente du coude atomique. Et à cet instant, sans prévenir, par une coïncidence troublante, 43 enfants extraordinaires naquirent, mis au monde, aux quatre coins du globe, par des femmes, souvent célibataires, qui n’avaient présenté nul signe de grossesse.

Ainsi débute Umbrella Academy, l’un des comic books les plus inventif et original qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années.

Imaginé et scénarisé par Gerard Way, leader du groupe My Chemical Romance (putain, j’ai cru perdre les deux tympans en écoutant ce truc), et dessiné par Gabriel , l’un des deux créateurs de l’album Daytripper (chef-d’œuvre !), le premier tome d’Umbrella Academy est paru dans nos contrées en 2009. Primé à deux reprises en 2008, Eisner et Harvey Award excusez du peu, la série a bénéficié du coup de projecteur de son adaptation par Netflix, un fait n’étant sans doute pas étranger à la parution imminente, en juillet, d’un troisième tome. Ayant découvert les comic books lors de leur parution initiale, le visionnage de la série TV m’a donné l’envie de m’y replonger, avec délectation, car en relisant les deux tomes, j’ai retrouvé les trésors d’ironie et d’humour noir qui m’avaient fait apprécier cette fratrie dysfonctionnelle de super-héros névrosés et fracassés par l’existence.

Difficile de trier parmi des impressions foisonnantes, commençons peut-être par le dessin. Si Gabriel  a déjà démontré toute sa capacité à susciter l’émotion, ici il œuvre dans un registre différent qui n’est pas sans rappeler le trait de Frank Mignola, mais également celui de Kevin O’Neill. Il faut dire, avoir le coloriste attitré des derniers Hellboy, cela aide un peu. Par ailleurs, le découpage dynamique et le coup de plume nerveux, pétri de décontraction et d’esprit pulp, cadrent idéalement au propos et au rythme d’aventures ne ménageant aucun moment de répit.

Du point de vue des personnages, la petite famille de la Umbrella Academy ne peut rejeter sa nature archétypale. Mais, il s’agit d’archétypes faussés par de multiples fêlures intimes liées à leur éducation oppressante et à un vécu non exempt de drames personnels. Sur ce point, l’adaptation ne diffère guère des comic books, mais Gerard Way et Gabriel  ne s’embarrassent pas autant avec les états d’âme des personnages, préférant dérouler leurs aventures à un rythme quasi-frénétique. On en revient donc à un traitement pulp où Luther allie la force surhumaine d’un gorille à un esprit de boy-scout, un tantinet naïf, où Diego demeure un électron libre, véritable chien fou de la bande, toujours prêt à défourailler du poignard ou à contester l’autorité de Luther. N° 5 ne change pas d’un iota, conservant sa nature de tueur implacable âgé de soixante ans, enfermé dans le corps d’un pré-adolescent de treize ans. Allison troque sa faculté à réaliser des événements en les énonçant contre un super don de persuasion, et Klaus voit son talent de télékinésie et de lévitation réduit à la simple communication avec les morts. Pour ce dernier, il faut reconnaître que le personnage de papier pâtit beaucoup de l’interprétation de Robert Sheehan, juste magistral de dinguerie et de fragilité. Dans un même ordre d’idées, les personnages de Hazel et Cha-Cha bénéficient d’un traitement à l’écran leur conférant une réelle originalité par rapport aux comic books, qui se contente d’en faire deux tueurs psychopathes, adeptes de sucreries. Enfin, comme dans la série TV, Ben fait surtout tapisserie puisqu’il est mort, et Vanya reste le vilain petit canard qui cache un secret guère difficile à deviner.

Sans revenir sur l’éternel débat adaptation versus œuvre originale, on peut constater également que la première mélange allègrement les intrigues des comic books, passant à la trappe certaines péripéties et de nombreux personnages, comme par exemple l’orchestre Verdammten, pour les remplacer avantageusement ou pas par d’autres thématiques ou caractères. Ainsi, la trame de « La Suite apocalyptique » se focalise-t-elle sur la menace de fin du monde et le rôle de Vanya dans ce cataclysme, alors que « Dallas » éclaire les zones d’ombre du séjour dans le futur de N°5. Si dans l’ensemble, on retrouve bien la dinguerie prévalant à l’écran, les comic books surpassent la série TV sur bien des plans. D’abord, par leur rythme endiablé, à mille lieues de l’aspect soap un tantinet nunuche de l’adaptation. Ensuite, par leur atmosphère graphique lorgnant davantage vers le pulp et la volonté franche de s’amuser des archétypes de la science fiction. Enfin, par un mauvais esprit assumé ne se refusant rien.

En attendant la parution de « Hôtel Oblivion », troisième tome de la série, rappelons une fois encore le caractère singulier de ce Comic book, dont l’inventivité et l’aspect divertissant ne peuvent guère être pris en défaut.

Umbrella Academy de Gerard Way, Gabriel Bà et Dave Stewart – Éditions Delcourt, collection « Contrebande », 2009-2010

Jim Morrison et le diable boiteux

Jim se sent plus poète que chanteur. Il aimerait tourner un film expérimental dans la lignée de cette nouvelle vague qui émerge en France. Il aimerait aussi claquer la porte de ce cirque où on le jette en pâture à une foule venue pour assister à ses provocations. Avec sa patte folle, Gene court avec difficulté après le succès passé, interprétant des standards n’intéressant plus guère que les pères de famille. Il croule sous les factures, les pensions alimentaires, singeant la même pantomime depuis Be Bop-A-Lula. Arrivés à la croisée des chemins, tout deux doivent faire face à leur plus grand défi : vieillir.

« Entre la vérité et le mensonge existe une zone libre appelée roman. »

Depuis sa création, le statut du roman pose question, alimentant une abondante littérature, y compris de la part des romanciers eux-mêmes. En reprenant la citation de Victor Bourdreaux, l’un de ses propres personnages de polar, Michel Embareck ne cache pas ses ambitions. Rejouer la rencontre entre Jim Morrison et Gene Vincent en mettant à profit le recul du temps et son regard critique d’érudit du rock. Jim Morrison et le diable boiteux apparaît ainsi comme un hybride où le mensonge et la vérité se conjuguent pour accoucher d’un effet de réel diablement convaincant.

Figures iconiques du rock’n’roll, Gene Vincent et Jim Morrisson incarnent pour leur génération respective la révolte de la jeunesse. Une opposition à toutes les conventions et un désir impérieux et immédiat de jouissance sans entraves. Mais, si la hargne transgressive de l’archange du chaos a inspirée celle du roi lézard, les deux icônes ne se retrouvent guère que sur le terrain de la musique et surtout du blues.

Personnalités controversées, nimbées d’une aura de scandale, carburant à la morphine, à l’alcool et à d’autres stupéfiants, les deux artistes sont également l’émanation de leur époque, celle de l’après-guerre pour Gene Vincent, celle de l’utopie hippie pour Jim Morrison. Au travers de leur itinéraire chaotique, Michel Embareck retrace une bonne part de l’histoire américaine, de la guerre de Corée à celle du Vietnam, en passant par Woodstock et Altamont. Trente glorieuses rythmées au son des riffs rageurs d’une jeunesse avide de nouvelles sensations et cherchant à tailler sa place dans une société confite d’ordre et de morale. Et, s’il choisit de situer son roman entre 1968 et 1971, c’est pour retracer à sa manière l’amitié éphémère et improbable entre l’interprète à la patte folle de Be-Bop-A-Lula, dont la carrière flirte avec le néant, et le chanteur séminal des Doors, adulé pour ses frasques éthyliques. Deux voix entrecoupées par le Midnight Rambler, vieil animateur de radio à la retraite, confesseur et témoin critique de l’évolution du rock, dont les réflexions formulées a posteriori rappellent si nécessaire, l’illusion entretenue par les révoltes juvéniles.

« Le blues, le jazz, le hillbilly, la country and western ont-ils changé la Constitution ? Pas plus que le peace and love des hippies n’a empêché Bob Kennedy et Martin Luther King de se faire dessouder. Pas plus qu’il n’empêchera les B-52 de décoller. La musique, toutes les musiques, ne sont que des interludes de bonne humeur, de sueur, d’oubli dans les égouts de la vie. »

Avec Jim Morrison et le diable boiteux, Michel Embareck nous livre une œuvre gouailleuse et réjouissante qui ne s’embarrasse pas des afféteries du mythe ou de la nostalgie. Voilà qui me donne désormais furieusement envie de lire Bob Dylan et le rôdeur de minuit.

Jim Morrison et le diable boiteux de Michel Embareck – Éditions l’Archipel, 2016