Chiens de guerre

La conjonction du hasard et de l »actualité éditoriale m’ont fait lire successivement le troisième opus de la série « Ferrailleurs des mers » et le nouveau roman de Adrian Tchaikovski traduit dans nos contrées. On ne présente plus le premier sur ce blog très Bacigalupi compatible, les habitués ayant pu juger à plusieurs reprises de l’état de pâmoison dans lequel me plongent les écrits de l’auteur américain. Pour le second, un flot de louanges, nuancé par quelques bémols, est venu récompenser ici-même la lecture de Dans la toile du temps.

Mais pourquoi opérer un rapprochement entre ces deux titres me fera-t-on remarquer à bon droit ? Tout simplement en raison d’une thématique commune à Machine de guerre et Chiens de guerre, celle de l’animalisation de la guerre. Certes, le phénomène n’est pas nouveau et l’on se passera de dresser la liste des multiples conflits ayant fait usage des animaux comme armes. Cependant, si Paolo Bacigalupi se contente de dérouler un simple récit d’aventure divertissant, lectorat young adult oblige, Adrian Tchaikovski titille le sens éthique d’une humanité multiple dans ses ressentis, ses indignations et sa faculté à (ré)agir, comme le mouvement spéciste nous le démontre, face à l’utilisation d’êtres vivants et conscients, certes augmentés de quelques implants cybernétiques, comme armes jetables.

Mais revenons à Chiens de guerre. Dans un avenir que l’on pressent proche, l’humanité n’a pas tellement changé, du moins pour ses motivations profondes. Des zones de guerre larvée, entretenues par l’appétit de transnationales toujours plus avides en matière de ressources naturelles et n’hésitant pas à sacrifier les petites communautés sur l’autel du profit, prolifèrent sur les décombres d’États fantoches, tiraillés entre l’intérêt bien compris de leurs dirigeants et un partage équitable des richesses. Bref, rien de neuf sur le front de la guerre de basse intensité. Pour ramener un semblant de stabilité propice à leurs affaires, les transnationales ont pris l’habitude de sous-traiter le problème auprès de sociétés privées, spécialisées dans le domaine militaire. Peu regardantes sur les moyens employés pour assainir le terrain, elles sont cependant très strictes sur la confidentialité des opérations, histoire de ne pas réveiller une opinion publique versatile. Redmark s’est taillé sur le marché de la guerre une réputation flatteuse. Délaissant les machines de guerre, jugées peu fiables depuis que le Cachemire est devenu un no man’s land incontrôlable, la société a développé un nouveau process : le biomorphe. Cette transanimalité, dont on a forcé l’évolution en améliorant le cortex cérébral en prenant garde de ne pas dénaturer les traits naturels, est devenue le fer de lance des commandos de choc affectés aux armées privées. Engagé sur le front du Campeche contre les anarchistas, Rex forme une escouade d’assaut multiforme avec Dragon, Miel et Abeilles. Rex est un bon chien, efficace, dont l’horizon d’attente se limite à recevoir les ordres de son maître qui n’a pas trop besoin de lui secouer les biopuces pour le motiver. Rex est en effet un parfait soldat, doté de facultés de commandement et apte à se fondre dans la vision binaire du monde encodée dans son cortex cérébral. D’une fidélité inébranlable, Rex ne connaît pas les dilemmes du libre-arbitre. Son jugement est limité par une sorte de laisse numérique bien pratique pour son maître, Jonas Murray, un émule du colonel Kurtz et de Joseph Mengele. Mais, aux tréfonds de son esprits, Rex perçoit qu’il est bien plus qu’une arme efficiente ou un objet dont les propriétaires pourraient se débarrasser en cas d’obsolescence.

J’avais beaucoup apprécié le précédent roman d’Adrian Tchaikovski, déplorant cependant la faiblesse des caractères humains. Une fois encore, c’est un personnage non humain qui ravit l’attention. On épouse en effet le point de vue de Rex, une créature bionique dont on suit l’évolution au fur et à mesure de son éveil à la raison. Le biomorphe a été créé pour combattre à la place des hommes, histoire d’éviter le traumatisme d’une perte humaine, mais aussi pour épargner aux bonnes consciences la responsabilité des crimes de guerre. La créature échappe évidemment au conditionnement de ses maîtres, découvrant que le monde ne se réduit pas à des ennemis à détruire et des amis à protéger. Rex se surprend même à haïr ou à éprouver de l’empathie, indépendamment des ordres et parfois même à l’encontre de ceux-ci. Bref, il se découvre la faculté de faire des choix, ressentant plus souvent qu’il ne le pensait possible le doute et la culpabilité. Tout l’intérêt du roman d’Adrian Tchaikovski réside dans ce processus d’humanisation qui voit Rex faire l’apprentissage de la raison et de l’indépendance, dépassant le stade des simples réflexes ataviques vers lesquels le pousse son animalité. Perceptible dans le langage du biomorphe, l’évolution est également restituée habilement dans son rapport à l’autre, compagnons de combat, maître, alliés de circonstance et même une forme d’intelligence artificielle. Ces rencontres agissent comme repoussoir ou faire-valoir, contribuant chacune à leur manière à l’éducation de Rex et à son éveil dans un monde imaginé comme l’anticipation, ni pire ni meilleure, du nôtre.

Au-delà des déprédations des transnationales, de la violence de la guerre, de la cruauté des crimes de guerre et des préjugés entretenus à l’encontre des animaux améliorés, Chiens de guerre apparaît comme un roman humaniste (avec des chiens) prônant le dépassement de tous les clivages et posant la question de l’humain comme unique détenteur de l’intelligence et de la conscience. Pour Adrian Tchaikovski, la technologie doit être utilisée pour libérer et non contraindre ou asservir. On ne peut que souscrire à son opinion.

Chiens de guerre (Dogs of War, 2017) de Adrian Tchaikovski – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2019 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

La Fracture

Julie a disparu au mitan de l’année 1994, semant le chaos dans sa famille. Longtemps, elle a joué avec Serena, sa sœur cadette, à un jeu inspiré de la série X-Files, démasquant les aliens dans leur voisinage, dès qu’elles percevaient l’étrangeté dans le comportement d’un voisin ou d’un passant croisé par hasard. Jusqu’à ce que Julie finisse par se détacher, adolescence oblige. Sa disparition a fait surgir au grand jour les fractures qui courraient sous le vernis de leur vie ordinaire. La cellule familiale s’est disloquée, le père préférant entretenir l’illusion du retour de sa fille pendant que la mère se faisait une raison, entamant le long travail du deuil. La police a cherché, enquêtant dans le voisinage, arrêtant des suspects. Peine perdue. Julie a rejoint la longue cohorte des disparus pendant que les survivants s’enfonçaient dans la dépression. Son père a basculé peu-à-peu dans la bizarrerie jusqu’à sa mort, suite à une crise cardiaque. Sa mère n’a pas tardé à divorcer pour mettre un terme à une relation devenue toxique. Quant à Serena, abandonnant les études, elle a vécu de petits boulots, ne parvenant pas à se projeter hors de Manchester ou à construire une relation durable. Vingt ans plus tard, Julie réapparaît finalement avec une histoire incroyable à raconter, mais guère de réponses à apporter pour surmonter le traumatisme familial.

Avec ce cinquième titre traduit dans nos contrées, Nina Allan confirme son statut d’autrice subtile et envoûtante, n’hésitant pas à mêler le quotidien prosaïque aux spéculations d’une science-fiction empreinte de questionnement sur la réalité. La Fracture nous cueille sans préambule avec son atmosphère banale où l’extraordinaire se dévoile par la bande, dans les angles morts du quotidien. Sans jamais chercher à imposer une vision univoque, Nina Allan explore les recoins de la réalité, tissant une intrigue à la manière d’un puzzle, où chaque personnage dispose de ses propres pièces, recomposant une image personnelle et provisoire des événements. À charge au lecteur de se faire son avis ou d’opter pour l’inconfort paradoxalement formateur de l’incertitude.

Semant le doute, brouillant les pistes par une multitude d’indices contradictoires, l’autrice ouvre les possibles. Récit d’enlèvement extraterrestre, brèche dans le continuum spatio-temporel via un trou noir, histoire de substitution d’identité, body Snatcher investissant l’enveloppe corporelle d’un être aimé, gémellité des univers, doppelgängers ou simple affabulation résultant d’une expérience traumatique, La Fracture semble embrasser toutes ces thématiques, laissant au lecteur le champ libre pour en décider. Récit d’une fracture dans la continuité d’une existence réglée, d’une fracture familiale, d’une fracture dans le réel et dans notre appréhension du monde, le roman de Nina Allan semble laisser entendre que mensonge et vérité sont consubstantiels à notre réalité, composant un maquis touffu d’histoires à explorer, à faire ou à défaire.

Après le déstabilisant Complications et le non moins fascinant La Course, laissez vous ravir par La Fracture. Avec Nina Allan, vous êtes en très bonne compagnie.

« Elle fut tentée de dire à Vanja que rien dans toute cette affaire ne lui semblait réel, en tout cas pas les éléments de l’histoire accessibles via les archives des médias : l’enquête de police, les arrestations, les articles et les communiqués à répétition. Ces choses appartenaient au domaine public, c’était un film de sa vie plutôt que les souvenirs vécus qu’elle en avait conservés, surtout maintenant que Julie était revenue. Le récit officiel était devenu inutile. Il n’avait plus de sens. »

La Fracture (The Rift, juillet 2017) de Nina Allan – Éditions Tristram, septembre 2019 (roman traduit de l’anglais par Bernard Sigaud)

Au-delà de Blade Runner

Si vous vous plaignez de voir la dystopie grignoter votre science-fiction, allez faire un tour à Los Angeles. On pourrait résumer ainsi le propos de Mike Davis dans Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre, réédition d’un court texte extrait de l’essai Ecology of Fear, toujours inédit dans l’Hexagone. Réputé pour son activisme, mais surtout pour l’acuité de son analyse en matière de géographie sociale, Mike Davis n’est pas vraiment un laudateur de la dérive néo-libérale de son pays. Un fait particulièrement visible dans le paysage urbain des mégapoles américaines.

Dans ce court essai, nourri au meilleur de la science-fiction mais aussi du roman noir, l’amateur de Kem Nunn y trouvera notamment un chapitre entier consacré à la « riante » banlieue de Pomona, l’essayiste entend démontrer que la réalité a dépassé les pires visions de l’imaginaire dystopique, rendant celui-ci caduque, voire anachronique. Au point de faire du paysage urbain du film Blade Runner, fantasmé comme le Los Angeles du futur, une rêverie romantique, mélange d’architecture Art-Déco surannée, d’esthétique industrielle et de downtown hypertrophié.

Mike Davis ne s’embarrasse pas de précautions oratoires, il va droit au but, notamment en choisissant des titres de chapitres taillés comme des slogans. Il se concentre ainsi sur l’essentiel pour dessiner une géographie de la peur, remisant les modélisations de l’espace urbain de l’école de Chicago, au rang d’antiquités obsolètes. La réflexion de l’essayiste s’enracine dans la pensée marxiste et dans le spectacle des émeutes de 1992, manifestations violentes de forces antagonistes à l’œuvre durant les années 1990 et les décennies précédentes. Pour alimenter sa pensée, il puise sans vergogne dans l’histoire de la Californie, mais également dans la sociologie de territoires urbains à l’économie détruite par une déprise inexorable. Confrontée à la paupérisation et à la montée des migrations, l’autorité publique a opté pour la facilité, préférant investir dans les mesures de sécurité et la répression plutôt que dans un accompagnement social.

Au delà de Blade Runner dresse un portrait sinistre de la cité des anges. Des quartiers bunkerisés, bardés de caméras de vidéosurveillance et autres gadgets technologiques pilotés par des sociétés privées, à la ville fantôme, composée de buildings vides, le centre de Los Angeles semble le théâtre d’une émeute invisible, autrement dit une paupérisation latente, source de tensions sociales et ethniques. Un Far-West où règne un conflit de basse intensité entretenu par les gangs latinos, le LAPD et les régulateurs privés, stipendiés par des propriétaires soucieux de leur tranquillité. Un bien curieux paysage où les classes moyennes vivent encagées derrière des grilles de protection, avertissant le quidam que leur propriété est protégée par Smith & Wesson. Rien ne semble échapper à cette esthétique Brinks, ni les logements, ni les magasins, ni les écoles retranchées derrière des portiques de surveillance, où on étudie dans une atmosphère carcérale, les élèves étant fichés quand ils ne sont pas simplement recrutés par la police pour servir d’indicateurs. Les hôpitaux et services sociaux n’échappent pas davantage à cette évolution, comme en témoignent les chaises vissées au sol et les guichets aux vitres blindées. Bref, pour le commun des mortels, la cybercité chère à William Gibson et sa skyline orgueilleuse paraissent bien éloignées. Au moins autant que l’industrie du divertissement, réduite à des « bulles touristiques » où l’on entretient l’illusion d’un Hollywood mythique dans ce qui s’apparente de manière évidente à une ambiance de parc à thème.

De la même façon que pour le centre, les anciennes banlieues n’échappent pas au désastre. Vampirisées par les villes de l’extérieur installées sur les collines, leurs impôts finançant les grands projets qui profitent à ces dernières, les banlieues ont connu aussi la déprise, voyant le rêve américain s’évaporer avec le départ des industries et des emplois. Pour la population de cols bleus, l’événement a conduit à un déclassement total, alimentant la chronique de la pauvreté ordinaire et son cortège sordide de faits divers. Pour lutter contre la délinquance, des Neighborhood Watch ont proliféré, favorisant la culture de l’entre-soi, stigmatisant la jeunesse et harcelant les étrangers. Les banlieues sont devenus peu-à-peu le vivier d’une guerre raciale entre les bandes de suprématistes blancs décomplexés et les gangs latinos. Après les quartiers ghettos du centre, le territoire des anciennes banlieues est devenu une nouvelle terre brûlée dont les éléments les plus violents ont naturellement atterri dans les quartiers de haute sécurité des prisons ultra-modernes, construites aux portes du désert, ultime avatar d’une écologie de la peur préférant déshumaniser et enfermer les classes populaires au lieu de les éduquer et de leur garantir une vie décente.

Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre se révèle donc un essai très riche, dressant un portrait glaçant du développement urbain de la cité américaine. Et, s’il peut paraître radical dans son constat, Mike Davis n’en demeure pas moins un critique salutaire de l’unanimisme sécuritaire.

Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre (Chapitre 7 de Ecology of Fear : Los Angeles and the Imagination of Disaster, 1998) de Mike Davis – Réédition de l’ouvrage paru chez Allia en 2006 (essai traduit de l’anglais [États-Unis] par Arnaud Pouillot)

Ragnvald et le loup d’or

Norvège, IXe siècle. Loin du Danemark et de la Suède, le pays reste en proie aux luttes intestines entre les multiples roitelets suffisamment puissants pour rassembler autour de leur parentèle quelques guerriers, navires et paysans. Dans cette contrée rurale jalonnée par les halles et traversée par les fjords, Ragnvald Eysteinsson descend d’une famille ayant régné jadis sur le comté de Sogn. En dépit de la mort prématurée de son père, il n’a toujours pas renoncé à son héritage, attendant la réunion du Ting pour en revendiquer la possession auprès de son beau-père Olaf. Parti razzier l’Irlande en compagnie d’une bande de pillards, il échappe à son retour à une tentative d’assassinat fomenté par son beau-père avec la complicité du chef de l’expédition, Solvi le Bref, laissant sa sœur Svanhild à la merci de ses ennemis. Le frère et la sœur assument alors leur destin, Ragnvald aux côtés de Harald, le futur roi de la Norvège, Svanhild auprès de Solvi.

L’univers des sagas scandinaves semble un filon inépuisable d’histoires pour bien des auteurs. Ce n’est un secret pour personne, y compris pour les fans de la série Vikings et de ses lodbrokeries. Linnea Hartsuyker s’inspire de la Orkneyinga saga (saga des Orcadiens) et de l’un des récits de la Heimskringla, pour broder un roman léger, riche en aventures et passions. Elle met en scène un frère et une sœur, par ailleurs personnages historiques principaux de l’histoire des comtes des Orcades et de la saga des rois de Norvège.

Si l’histoire de la Norvège n’a guère de secret pour l’érudit, elle demeure pour le commun des mortels en grande partie entachée par des zones d’ombre, des inexactitudes et des fantasmes. Les sources écrites tardives, toutes d’époque chrétienne, ne font en effet que compiler des récits issus de la tradition orale et du folklore. Les Orkneyinga et Heimskringla sagas mêlent ainsi les faits historiques aux contes populaires et à la mythologie, n’hésitant pas à lier l’existence des personnages historiques à la légende, notamment en insistant sur les origines mythiques des différentes familles royales de Scandinavie.

Avec Ragnvald et le loup d’or, Linnea Hartsuyker convoque le personnage de Ragnvald (ou Rögnvaldr) Eysteinsson, dit le Sage, jarl de Møre, compagnon de Harald Hårfagre (à la Belle Chevelure), le premier roi de Norvège, et ancêtre de Guillaume le Conquérant par l’intermédiaire de son fils, Hrolfr (plus connu dans nos contrées sous le nom de Rollon). Bref, l’autrice américaine ne choisit pas de remiser à l’arrière-plan l’aspect historique des sagas scandinaves. Bien au contraire, elle opte pour une approche documentée, reconstituant de manière vraisemblable, ou du moins crédible, la rusticité et la rudesse de l’organisation sociale et politique, mais également les mœurs et traditions de la Norvège médiévale.

Si cet aspect du récit m’a convaincu, hélas je l’ai été beaucoup moins par l’intrigue, un tantinet légère, surtout l’arc narratif impliquant Svanhild. À ma décharge, je n’ai jamais vraiment apprécié les histoires de midinettes. On évolue en effet dans les schémas narratifs du roman d’apprentissage. Guidé par sa volonté de vengeance, Ragnvald se révèle progressivement à lui-même et aux autres, dévoilant des qualités de meneur d’hommes, de tacticien, de fin politique et de guerrier au contact des rois Haakon et Harald. Il perd aussi son innocence et sa naïveté, négociant son allégeance sans pour autant renoncer à sa réputation. De son côté, Svanhild doit choisir entre sa famille et sa liberté, embrassant au sens propre comme au figuré la cause de Solvi, sans pour autant abandonner son indépendance. Entre complots, trahisons et batailles rangées aux descriptions taillées à la hache, pas vraiment le point fort du roman, on s’attache ainsi à suivre cette famille décomposée sur les traces de l’Histoire du Nord de l’Europe.

Si l’on fait abstraction des allusions putassières à Game of Thrones et Outlander, Ragnwald et le loup d’or n’en demeure pas moins un récit distrayant, où l’Histoire sert finalement de décor à un roman d’apprentissage. A suivre avec La Reine des mers.

Ragnvald et le loup d’or – La Saga des Vikings, Livre I (The Half-Drowned King, 2017) – Linnea Hartsuyker – Presses de la cité, septembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marion Roman)

La Saga des étoiles

Avant de se voir coller l’image kitschissime de Star Wars, la science-fiction a longtemps été réduite à celle du space opera débridé issu des pulps, où tout paraissait bigger than life. En ce temps-là, sur le fond étoilé de la Galaxie, les archétypes un brin naïfs fusaient dans leurs astronefs fuselés, explorant des planètes sauvages, sur le qui-vive, prêts à dégainer l’arme ultime contre toute menace indicible ou plus simplement un pistolet atomique. Les princesses à sauver des griffes maléfiques d’une entité quelconque abondaient et on trouvait toujours un défi à relever, histoire d’occuper le temps ou de repousser plus loin les frontières de la civilisation (forcément américaine). De ce décor teinté d’inventions pseudo-scientifiques, rayons subspectraux plus rapides que la lumière et autres stases protégeant les hardis pilotes des accélérations surhumaines, Edmond Hamilton a fait le quotidien de John Gordon, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale et ex-pilote de bombardier  (Buck Rogers, vous avez dit ?), peaufinant au passage sa réputation de faiseur d’aventures spatiales.

Découpé en deux livres, la « Saga des étoiles » convoque le ban et l’arrière-ban du sense of wonder, n’hésitant pas à piller le scénario du Prisonnier de Zenda et un contexte inspiré de la Guerre froide, menace atomique y comprise.

Paru en 1949, Les rois des étoiles apparaît comme un condensé échevelé et un tantinet roublard des récits édités dans les pulps. En parfait candide dont l’esprit américain devient l’objet d’un échange avec celui du prince Zarth Arn, John Gordon vole de merveilles en merveilles, emporté par une succession d’événements imprévus dont il ne peut que subir les conséquences, s’adaptant avec une chance inouïe aux circonstances. Dans un empire aux proportions cosmiques, sorte de commonwealth foisonnant, qui domine la Galaxie dans le futur, il passe ainsi de l’extase à l’effroi, dans la crainte permanente de voir sa véritable identité démasquée, tombant amoureux de la princesse avec laquelle on le marie pour la forme, afin de renforcer les alliances face à la menace du tyran Shorr Kan. Heureusement, la ravissante créature ne tarde pas à succomber à son charme exotique, ce qui en dit long sur le sex-appeal de l’an 200000… Bref, Edmond Hamilton aligne les poncifs et les rebondissements avec l’entrain d’un forain à la foire, régalant son lectorat d’un récit léger, jalonné de quelques morceaux de bravoure propres à susciter un enthousiasme juvénile.

Le retour aux étoiles ne bénéficie pas, hélas, de la même cohérence. Paru vingt ans plus tard, en 1969, si l’on fait abstraction de l’édition française de 1968 qui comportait deux textes alors encore inédits outre-Atlantique, ce roman souffre de sa structure de fix-up composé à partir de plusieurs novelettes parues en magazine entre 1964 et 1969. On en ressort avec le sentiment d’une trame décousue et répétitive, où seule la première (« Les Royaumes des étoiles ») et quatrième partie (« L’Horreur venue de Magellan ») paraissent se dégager de l’ensemble. Hamilton y rejoue le coup de l’invasion par une puissance occulte et donne une vision un tantinet plus bariolée de la Galaxie, convoquant quelques créatures non humaines. Les amateurs de bug-eyed monsters apprécieront. Mais surtout, il fait évoluer un poil le personnage féminin, époque oblige, lui donnant plus de substance et de caractère, même si cela ne l’empêche pas de tomber finalement dans les bras de son homme. Enfin, il écarte John Gordon pour donner le beau rôle à Shorr Kan, ressuscité pour l’occasion, histoire de désamorcer la naïveté du propos tout en y apportant une touche bienvenue de modernité et d’humour (quoique chaussé de gros sabots).

Au final, « La Saga des étoiles » n’usurpe pas sa réputation de classique du space opera. Au fil du temps, le récit des aventures cosmiques de John Gordon s’est ainsi couvert d’une patine désuète, mais non dépourvue de charme, et d’une aura teintée de sépia, aptes à susciter la nostalgie de l’âge d’or de la science-fiction américaine, comme en témoigne Souvenirs de l’empire de l’Atome, l’hommage récent en bande dessinée de Smolderen et Clérisse.

« La Saga des étoiles » de Edmond Hamilton – Réédition J’ai lu, 2018 (ouvrage se composant de Les Rois des étoiles et Le retour aux étoiles, traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Malar et Franck Straschitz)

Shiloh

Pour l’amateur d’histoire militaire, Shiloh est le nom d’une bataille de la guerre civile américaine, épisode sanglant de l’affrontement fratricide entre les Fédérés, fidèles à l’Union, et les rebelles sécessionnistes. Shiloh est aussi le nom d’un parc où l’on peut visiter l’un des sites les mieux conservés du conflit. Un cadre campagnard offrant l’image d’un lieu paisible, aux vallons traversés par les rivières et le cours de la Tennessee, aux vergers que l’on imagine fleuris au printemps, aux prairies ombragées par de nombreuses essences et aux crêtes barrées de broussailles indisciplinées. Rien dans ce décor bucolique et champêtre, surtout lorsque le soleil illumine les chemins creux, ne laisse deviner la tuerie qui s’est déroulée ici les 6 et 7 avril 1862. Par le hasard de la guerre, Shiloh est en effet devenu un enjeu majeur pour chaque camp. Pour les rebelles, le lieu s’imposait comme le théâtre idéal pour mettre un terme à la percée imprévue accomplie par les Yankees en territoire confédéré. Pour le Nord, les perspectives ouvertes par leur victoire les plaçait dans l’incertitude, les contraignant à réorganiser leurs forces pour protéger leurs lignes de ravitaillement et hâter la fin de la guerre. Lieu de paix en langue hébreu, devenu l’enjeu d’une bataille fameuse suite à l’attaque surprise des Confédérés, Shiloh demeure enfin le symbole d’un affrontement confus et sanglant, un carnage de sinistre mémoire qui en anticipe bien d’autres.

Écrit par Shelby Foote, autrement plus connu pour son œuvre d’historien, le bonhomme ayant publié un récit réputé sur la Guerre civile (The Civil War, A Narrative), Shiloh ne peut guère être accusé d’inexactitude. Récit à hauteur d’homme, le roman de Shelby Foote s’attache à retranscrire le déroulement de la bataille via le témoignage de six personnages fictifs. De simples soldats mais aussi des officiers, engagés de part et d’autre dans le combat, qui nous confient leurs pensées, leur participation aux combats, leurs sensations et sentiments durant cet affrontement. On les suit ainsi au plus près, pendant les préparatifs savamment organisés par le général rebelle Beauregard, très inspiré par Napoléon dans sa stratégie, puis au cœur de la bataille et lors de la retraite désordonnée des Confédérés devant la pression des troupes fédérales, arrivées en renfort.

Chaque combattant raconte à sa manière les deux jours d’affrontements. Le scintillement du soleil sur les parties métalliques des armes, la nature complice et indifférente à la tuerie, la fumée de la poudre consumée, le miaulement des balles qui sifflent dans l’air et déchirent les chairs, on est à la fois au cœur de la bataille et à l’extérieur de la mêlée, observateur d’actes paraissant lointains, dans l’espace comme dans le temps. Les cadavres jetés dans l’herbe comme des paquets de linge sale, la détresse des blessés abandonnés à leur souffrance, la sidération des soldats et les cris d’angoisse des hommes montant à l’assaut nous paraissent abstraits. Pourtant, on garde longtemps en mémoire l’image de ce soldat caressant la garde de la baïonnette plantée sous sa mâchoire, dont la pointe lui traverse le crâne, et l’horreur de son adversaire incapable de la retirer.

Difficile d’adhérer à un camp ou à l’autre dans ce récit à plusieurs voix. Shelby Foote ne prend pas partie, préférant décrire le point de vue d’hommes engagés dans un conflit absurde, convaincus du bien fondé de leur engagement par le discours verbeux d’hommes politiques défendant leurs intérêts et par la folie furieuse d’officiers agissant par devoir. Bref, voici un bien bon roman que l’on découvre tardivement dans l’Hexagone.

Shiloh (Shiloh, 1952) de Shelby Foote – Éditions Payot & Rivages, janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Olivier Deparis)

Machine de guerre

Troisième opus de la série initiée par Ferrailleurs des mers, puis poursuivie avec Les Cités englouties, Machine de guerre achève et conclut les aventures de Tool, le mi-bête né des œuvres du capital-libéralisme et de la bio-ingénierie, et de l’orpheline Mahlia, tout en faisant le lien avec les personnages du premier volet. Reconvertie dans le trafic d’œuvres d’art, l’adolescente évolue désormais à la marge du conflit contre les seigneurs de la guerre qui font et défont la paix précaire régnant sur les cités englouties. Mais, les anciens propriétaires de Tool ne tardent pas à se rappeler à la mémoire de l’augmenté dans un déluge de feu, d’autant plus qu’il recèle dans sa chair un talent caché susceptible de bouleverser l’ordre établi, au grand dam de son concepteur, le général Caroa, et de ses employeurs, le Comité exécutif de la compagnie Mercier.

Si Machine de guerre n’apporte guère de nouveauté, le roman de Paolo Bacigalupi a l’avantage de prolonger d’une manière satisfaisante le destin de Tool, personnage secondaire passé désormais au premier plan de la trilogie. Devenu l’enjeu principal et le moteur de l’intrigue, le mi-bête éclipse les humains eux-mêmes, ravalés au rang de subalternes dans la meute qu’il dirige. L’augmenté se voit ainsi doté d’un passé et d’une conscience, poussé par la compagnie Mercier à sortir de l’anonymat où il avait vécu jusque-là. Toute l’ambiguïté du personnage repose sur sa faculté à ne pas rejeter la part d’humanité composant son génome et sa capacité à éprouver de l’empathie pour des créatures qu’il juge inférieure. Rassurons-nous, le dilemme n’est pas difficile à lever. Machine de guerre demeure en effet un roman d’aventure destiné à un public young adult, segment du lectorat dont il ne convient pas de trop malmener les attentes.

Pour le reste, Paolo Bacigalupi continue à étoffer l’univers des deux précédents opus, cet anthropocène post-apocalyptique où les États nations, à l’exception de la Chine et de quelques autres territoires, sont déchus de leur position de domination, disputant désormais leur subsistance aux grandes compagnies qui régulent le marché par des accords commerciaux avantageux ou les frappes chirurgicales de leurs flottilles de drones surarmés. Machine de guerre ne dépare donc pas dans ces anticipations pessimistes marquées par le dérèglement climatique, les guerres civiles et la paupérisation globalisée, offrant le spectacle d’un futur en voie de tiers-mondisation, placé sous la coupe de conglomérats d’intérêts privés attachés à leur égoïsme bien compris. Une jungle sillonnée de chimères génétiquement modifiées, conditionnées à servir leurs maîtres impitoyables. Dans ce Struggle for life incessant, seules quelques oasis perdurent, des zones franches ouvertes aux possibles, tel Seascape, la cité aux arcologies flottantes triomphantes et aux docks prospères, mais pas au point de remettre en question le statu quo.

Commencée sur les plages polluées par les effluents toxiques issus des épaves de l’ère accélérée, la trilogie de Paolo Bacigalupi s’achève donc au cœur des sphères dirigeantes d’un futur finalement pas si différent de notre présent. Et, si l’intrigue ne casse pas cinq pattes à un canard augmenté, Machine de guerre conclut de manière honorable une série ayant débuté sous les bons auspices de l’aventure divertissante. Contrat rempli.

Machine de guerre (Tool of War, 2017) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)