Steampunk : Fantaisie à vapeur ou néologisme fantaisiste ?

Voici un article qui mériterait sans doute une mise à jour. Écrit à l’époque héroïque du Cafard cosmique, je le publie ici comme un work in progress inachevé (après tout, il n’était pas si mal).

S’agit-il d’une « ramification de l’Uchronie » (Bernard B. Henriet), ou d’un genre autonome puisant dans les littératures des marges (les mauvais genres : policier, fantastique et science fiction) pour en faire « le cœur de son écriture » (selon André-François Ruaud), ou bien encore d’une curieuse évolution spontanée du courant Cyberpunk (Stan Barets) ?

Le Steampunk brille pour certains par sa non-existence littéraire… alors que pour d’autres, il est un genre à part entière.
Peut-être est-il temps de faire le point sur ce terme et son interprétation à géométrie variable… et de découvrir l’œuvre d’auteurs masqués par cet encombrant néologisme.

GENÈSE DU STEAMPUNK

Un mot pour une blague

JeterLe terme « Steampunk » puise son origine dans une lettre envoyée par K. W. Jeter au magazine Locus. Dans ce courrier, l’auteur californien propose l’appellation de Steampunk, parodiant volontairement celle de Cyberpunk, pour qualifier les fantaisies victoriennes écrites avec ses deux acolytes, Tim Powers et James P. Blaylock . La volonté de dérision est avérée mais K.W. Jeter, qui n’aime pas beaucoup les étiquettes et les genres (qui constituent à ses yeux autant de barrières entre le lecteur et l’auteur), a profité de l’occasion pour voir s’il était capable de créer un genre à partir d’un terme de son cru. D’un mot, en forme de boutade, il a donc fondé… un nouveau domaine de l’Imaginaire.

Les fantaisies victoriennes

MorlockNight-144dpiDès 1979, K. W. Jeter écrit Morlock Night qui relève de cette démarche de fantaisie victorienne. Il s’agissait au départ, selon Jeter, d’écrire un roman s’inscrivant dans une série consacrée au retour du roi Arthur. Diverses époques devaient servir de cadre aux aventures du souverain breton. Le récit se déroule finalement en Angleterre à l’époque victorienne et propose une suite à La Machine à explorer le temps de H.G. Wells.

Pour l’anecdote, signalons que Tim Powers a écrit aussi un épisode de cette série qui a abouti à son roman The drawing of the dark, paru en France sous le titre (curieux) de Les chevaliers de la brune. Ensuite viendront Les voies d’Anubis (The Anubis Gates, 1983), Homunculus (Homunculus, 1986) et Machines infernales (Infernal devices – A Mad victorian fantasy, 1987).

Londres devient ainsi le cadre des aventures de gentlemen confrontés à des événements extravagants et/ou surnaturels et qui, à l’occasion affrontent des méchants truculents voire grotesques. Les rues grouillent d’une nuée de déshérités, de mendiants et de ruffians qui agrémentent des récits pittoresques, bourrés d’humour, de clins d’œil (Powers devient un personnage de Homunculus et Blaylock un nom de bateau dans Les voies d’Anubis), volontiers parodiques ou inspirés des meilleures pages de Robert Louis Stevenson, de Charles Dickens et de P.G. Wodehouse.

D’un jeu entre trois auteurs et d’un mot forgé par dérision fait-on pour autant un genre ? Apparemment oui. Il semble que la blague de K.W. Jeter ait dépassé ses plus folles espérances puisque le terme « steampunk » va irrésistiblement s’établir et gagner considérablement en substance.

Des prédécesseurs et des continuateurs

oswald bastableParcourons quelques ouvrages théoriques sur le sujet. De Peter Nicholls (The sf encyclopedia, 1995), en passant par Paul J. McAuley et John Clute (The encyclopedia of fantasy, 1996) sans oublier Brian Stableford (Historical dictionary of science-fiction literature, 2004), tous les spécialistes de la science-fiction s’accordent pour définir le steampunk comme un sous-genre, voire un sous-sous-genre, mêlant les anachronismes générés par l’irruption prématurée du progrès technologique à l’époque victorienne à une intrigue de roman d’aventures, mettant en scène de téméraires et/ou très savants gentlemen.
Le Steampunk est donc une métafiction, une technofantasy transposée dans un XIXe siècle britannique alternatif.

Cependant, cette démarche de théorisation est loin d’épuiser le sujet.
En effet, parallèlement à ce travail de délimitation, des fans commencent à pointer, quitte à le faire de force, les ouvrages qui sont supposés se rattacher au Steampunk.

Parmi les heureux élus, propulsés désormais au rang de pionniers, voire de Grands anciens figurent :

  • Brian Aldiss avec Frankenstein délivré (1973)
  • Michael Moorcock avec le cycle d’Oswald Bastable
  • Christopher Priest et La Machine à explorer l’espace (1976)
  • William Kotzwinkle avec Fata Morgana (1977)

Le proto Steampunk est né !

fata-morgana-large-coverParmi les continuateurs du trio américain, on trouve Blaylock lui-même qui écrit une suite à Homunculus (Le temps fugitif, en VO Lord Kelvin’s Machine, 1992) et donne dans la surenchère en qualifiant de « premier texte Steampunk jamais paru » sa nouvelle The Ape-Box Affair (publiée en 1978 dans Unearth Magazine, puis dans le recueil Thirteen Phantasms and other Stories)
Le jeu continue-t-il ?

S’ajoutent des auteurs revendiqués, tel Paul Di Filippo (La trilogie Steampunk) dont on connaît le goût affirmé pour les jeux littéraires et les pastiches, ou comme Bruce Sterling et William Gibson (avec leur roman à quatre mains La Machine à différences). Dans ce dernier cas, le récit Steampunk s’inscrit dans un contexte nettement uchronique.

stablefordBrian Stableford est souvent cité aussi comme auteur steampunk pour trois de ses romans : Les Loup-garous de Londres, L’extase des vampires et The Carnival of destruction. Il n’a cependant pas revendiqué l’étiquette dans son ouvrage théorique Historical dictionary of science-fiction. En fait, c’est surtout l’association de ses textes à une imagerie de l’âge industriel et un contenu qui évoque indéniablement les aventures extravagantes des fantaisies victoriennes, qui fondent ce rattachement hâtif.

Pour les autres continuateurs, c’est un peu la boîte de Pandore. En effet, dans le cas extrême, la dilatation du steampunk mène à dissoudre totalement son identité… De quoi alimenter animer les longues soirées d’hiver au coin du feu.

Bref, cerner le « steampunk » est une tâche très délicate car le terme, qui emprunte énormément à d’autres domaines (Uchronie, Policier, Fantastique, Science Fiction, Fantasy, roman hommage, pastiche parodique…) peut devenir un attrape-tout.

Pour résumer, disons qu’il existe apparemment une acceptation restreinte et une autre beaucoup plus large du terme.
Dans des limites restreintes, le steampunk n’est qu’une imitation de l’anticipation du XIXe siècle et une mise en scène de gadgets technologiques anachroniques. Dans un cadre large, il lorgne vers la Fantasy urbaine, le Fantastique, l’Uchronie biaisée, voire un exercice de style très référencé, mêlant des personnages historiques réels et des héros de roman populaire. Cependant, pour cette dernière catégorie de romans, il semble que John Clute ait forgé un autre terme : le Gaslight Romance. Nous ne sommes donc pas sortis de l’auberge…

STEAMPUNK TRICOLORE

« L’expérience steampunk » va curieusement trouver un écho favorable en France. L’initiative de la greffe revient à l’éditeur de jeux de rôle Multisim et à son surgeon Mnémos. Les premiers ouvrages relevant d’une esthétique steampunk doivent sans doute d’ailleurs beaucoup aux campagnes d’auteurs issus du milieu des rôlistes.

En 1997, le cycle de Bohème (Les rives d’Antipolie et sa suite Revolutsya) de Mathieu Gaborit se déroule dans un univers à l’esthétique rétro-futuriste.

automate_orgCependant, 1999 constitue le véritable An 1 du steampunk en France puisque deux ouvrages revendiquant ouvertement leur rattachement à ce terme paraissent : le roman Les confessions d’un automate mangeur d’opium du même Mathieu Gaborit et de Fabrice Colin et l’anthologie Futurs antérieurs présentée par Daniel Riche. Dans la courte préface du second ouvrage (intitulée Le passé est l’avenir de l’homme), Daniel Riche se livre avec beaucoup de précautions (il reconnaît lui-même être obligé d’employer beaucoup de guillemets dans son texte) à un exercice ardu : présenter les tenants et les aboutissants du steampunk.

Puis, l’anthologiste fait une brève mise au point sur les balbutiements du « genre » en France et sur ses « racines nationales » (le proto steampunk français, quoi !) qu’il identifie chez Serge Brussolo (Les inhumains), René Réouven (Les grandes profondeurs) et même Jacques Tardi (Le Démon des glaces et, évidemment, la série Adèle Blanc-Sec).
La France d’avant la Grande guerre remplace là l’Angleterre victorienne, même si les récits fonctionnent sur la base de la rencontre entre une époque pré-industrielle et des éléments de technologies futures, rétro-futurs voire imaginaires. Daniel Riche affirme dans son analyse que les lecteurs français aiment le steampunk et que les auteurs français ont très envie d’en écrire.

STEAMPUNK ET AFFINITÉS

Le steampunk emprunte énormément à d’autres genres ce qui rend d’autant plus difficile la tentative d’en fixer les bornes. Il n’est pas question ici d’être exhaustif mais plutôt d’examiner quelques spécificités et affinités de ce terme, tout en restant conscient de leurs limites très perméables.

Le Steampunk : Utopie à rebours ?

histoire_revisiteeRamification de l’Uchronie pour Eric B. Henriet, le steampunk est un paradoxe à lui tout seul. Le cadre chronologique est indéniablement le passé, pourtant les thèmes traités sont assez souvent modernes. Il dépasse l’Uchronie, et pourtant les récits proposés prennent souvent place dans une version alternative de l’Histoire.
Le paradoxe est-il fondé ?

On ne peut pas contester les liens avec l’Uchronie : de nombreux romans assimilés au steampunk ont un contexte indéniablement para-historique.
Mais ce n’est pas toujours le cas : le steampunk s’éloigne de façon notable du questionnement uchronique initial (le fameux « Et si ? ») parce que la date de divergence y est secondaire (quand elle est suggérée) et la reconstruction historique allusive. En conséquence, la réflexion sur l’Histoire n’est pas l’objet central du roman qui marque plutôt la volonté de l’auteur d’investir le champ historique avec une vision qui tient du fantasme et du divertissement, notamment avec l’introduction d’anachronismes savoureux et le jeu avec les représentations de l’époque industrielle (âge de progrès, positivisme triomphant, luttes sociales, classes dangereuses…).

On finit par se demander si, finalement, le steampunk n’offre pas une vision beaucoup plus festive (même si certains récits ne sont pas dépourvus de noirceur) que positiviste de l’Histoire ?

Le Steampunk : le futur l’œil dans le rétro ?

Le steampunk s’efforce d’imaginer jusqu’à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt. Ainsi est définit le steampunk dans l’anthologie Futurs antérieurs. Les propos rapportés par Daniel Riche sont ceux d’un journaliste américain et ils se sont imposés en France comme LA définition du steampunk. Mais, est-ce aussi simple ?

Selon Le panorama illustré de la Fantasy & du merveilleux une des trois spécificités du steampunk est d’être une extrapolation du potentiel technique d’une époque précise : le XIXe. Une anticipation à rebours, un peu à la manière du roman La machine à différences de William Gibson et Bruce Sterling. Néanmoins, dans le même article, on retrouve cette incertitude sur le cadre chronologique, qui fait que l’on voit du steampunk dès qu’un progrès anticipé, au regard de notre Histoire, pointe le bout de son nez. Sailpunk, Gaspunk, les variantes du terme amusent.

Celui-Qui-Bave-et-Qui-Glougloute_2244Roland C. Wagner, interrogé sur les apports et les spécificités du steampunk en France, considère que le recours au steampunk est plus ou moins une manœuvre d’évitement de l’avenir – même si cela n’en constitue pas la principale motivation. « Ils préfèrent se demander ce qui se serait passé si le futur était arrivé plus tôt plutôt que de s’interroger sur NOTRE avenir. C’est une manière d’écrire une SF qui ne risque pas d’être démentie, ni de se démoder sur le plan technoscientifique – d’autant que le recours à des éléments surnaturels, comme chez Tim Powers, rapproche certaines œuvres de la fantasy. »

Évitement du futur, certes, mais le passé comme l’avenir parlent au présent. Sans doute, faut-il voir davantage le steampunk comme une technofantaisie.

Le rapprochement avec la Fantasy est par ailleurs patent. Chez Powers et d’autres auteurs (Pevel, Gaborit…), le surnaturel et le fantastique y côtoient sans querelle de voisinage la science-fiction. La science est fantasque, mêlant théories désormais réfutées et merveilleux enchanté. Les inventions sont extraordinaires induisant un esthétisme codifié, peuplé de figures obligées (des formes singulières d’ordinateur, des moyens de transport en forme d’hybrides fantastiques, le savant aventurier et explorateur, des clones, des machines infernales, etc.). C’est d’ailleurs sur ce point que se rejoignent steampunk et cyberpunk, le premier ne manquant pas de s’amuser avec les jouets du second et le second étant moins chaleureux, moins humain, que le second.

Le Steampunk : Mythes et archétypes modernes ou icônes littéraires revisités.

futurs_anterieursLe jeu avec les icônes de la littérature, les mythes et les archétypes de la Science Fiction et du Fantastique constitue une troisième spécificité pointée dans « Le Panorama illustré de la Fantasy & du merveilleux » et on ne peut que constater le bien-fondé de cette remarque. D’entrée, le trio californien JeterPowersBlaylock affirme la volonté de s’amuser avec la création et les créatures de grands auteurs de la littérature, n’hésitant pas à pousser le vice du jeu jusqu’à les intégrer eux-mêmes dans leurs propres fictions.

Cette démarche, qui n’est pas neuve (se référer à certains ouvrages rattachés parfois de force au proto steampunk), place les romans qui ressortent de ce terme dans la situation inconfortable d’héritier, d’imitateur voire de pasticheur. Elle les rattache à la tradition du roman populaire ou du roman feuilleton jetant des passerelles vers les pulp magazines et les serial novel (Daniel Riche évoquait également la parenté avec l’univers des Elseworlds). De là, à parler de steampulp, il y a un pas que certains ont déjà franchi. En conséquence, peut-être faut-il voir dans le steampunk, une manifestation ponctuelle non d’un genre mais d’un habillage rétro pour un exercice de réinterprétation très référencé. Bref, une manière de revenir aux sources du roman populaire (sans ajout d’adjectif discriminant) : se raconter ses histoires en utilisant les jouets créés par d’autres.

ÉCHANTILLONS DE STEAMPUNK

Ils ne savaient pas qu’ils avaient écrits du steampunk : quelques auteurs du proto-steampunk.

  • Frankenstein délivré ou Le nouveau Prométhée déchaîné (Frankenstein Unbound », 1973) de Brian Aldiss.

frankenstein-delivre-5036482020. Un conflit nucléaire généralisé déchire l’Humanité. Occidentaux, Sud-américains et puissances du Tiers Monde s’affrontent en mobilisant leurs arsenaux. Heureusement, les armes de destruction massive n’ont frappé que dans l’espace. Néanmoins, peut-être cela n’est-il pas si heureux car la structure même de l’espace-temps semble déstabilisée.

Joseph Bodenland, conseiller du président mis sur la touche, est emporté par un glissement temporel jusqu’en 1816 au bord du lac Léman. Il y rencontre à la fois Victor Frankenstein, sa créature, et sa créatrice Mary Godwin.

Ce roman se compose de deux parties de taille inégale. Dans la première, la plus courte, Brian Aldiss expose le contexte et l’événement déstabilisateur qui servent de point de départ à son texte. Dans la seconde, Joseph Bodenland nous raconte les événements dont il est l’acteur. Bien entendu, ceci est une manière pour l’auteur anglais  de revisiter un mythe moderne, à la fois pour la science (Frankenstein est un roman gothique écrit à la lumière de la science de l’époque) et pour la science-fiction.

Selon Aldiss , la science, en privilégiant l’intellect, a assassiné les anciens mythes. Se faisant, elle a créée ses propres mythes, les fondant non sur l’être mais sur la raison scientifique agissante. La science-fiction constitue un médium privilégié afin de questionner ces mythes de la modernité générés par la science et la technologie. C’est sans doute ce qu’il a voulu exprimer dans ce roman, tout en rappelant la malédiction de Frankenstein : en voulant contrôler trop, nous avons perdu le contrôle de nous-mêmes. Question très actuelle qui démontre bien la modernité du roman originel de Mary Shelley et son rôle fondateur dans ce qui va devenir la science-fiction.

  • La machine à explorer l’espace (The space machine, A scientific romance, 1976)
    de Christopher Priest.

Machine_explorer_space1893. Edward Turnbull, un jeune représentant de commerce, fait la rencontre d’Amélia Fitzgibbon, la secrétaire de sir William Reynolds, un génial inventeur. Très rapidement, un flirt s’amorce et Turnbull est invité à rencontrer sir Williams. Au cours du repas, le savant lui montre sa nouvelle création : la machine à voyager dans le temps. Suite à une succession fortuite d’événements, Edward et Amélia empruntent la machine de l’inventeur et sont projetés puis abandonnés sur Mars au moment où les Martiens se préparent à l’invasion de la Terre.

A la manière de H.G. Wells, Priest nous raconte une histoire dans laquelle les canaux aperçus sur Mars par Percival Lowell sont réels et où les spéculations concernant la vie sur cette planète, pourtant hautement fantaisistes à nos yeux, sont fondées. Les scènes de flirt et les relations homme/femme sont restituées à la manière victorienne, c’est-à-dire en respectant la bienséance (pour ne pas dire la pruderie très britannique) de l’époque, ce qui ne manque pas de susciter un décalage ouvertement humoristique. Évidemment, ceci constitue aussi le principal reproche fait à ce texte : son apparent style désuet.

Ce roman est un hommage transparent à Wells. L’histoire fait référence aux textes de l’auteur britannique puisque Amélia et Edward voyagent dans le temps et l’espace, débarquant sur Mars au moment où La guerre des mondes est sur le point de débuter : les tripodes, équipés de leurs canons à chaleur, sont en train d’être embarqués dans les véhicules qui vont être propulsés dans l’éther interplanétaire par des canons géants. Et l’amateur s’amusera également beaucoup à rencontrer, dans la suite du récit, Wells lui-même. Mise en abyme délicieuse et nouvel avatar du lien entre fiction et métafiction illustré dans de nombreux autres romans de Christopher Priest.

  • Custer’s last Jump de Howard Waldrop

CusterCe recueil collectif, non traduit en France, regroupe huit textes de fiction et 3 courts nuts and bolts dues à la plume irrésistible de Howard Waldrop contant ses déboires avec les éditeurs et ses relations avec d’autres écrivains. Les nouvelles sont précédées d’une introduction de Waldrop lui-même et suivies d’une sorte de postface de l’auteur ayant travaillé sur le texte. Si les « responsabilités » varient d’une nouvelle à l’autre (50% par ci, à peine 10% par là…), la ligne reste claire, drôle, dramatique, glauque ou délirante, mais toujours cohérente.
Deux nouvelles attirent plus particulièrement notre attention. Custer’s last jump, qui donne son titre au recueil et se place dans une optique beaucoup plus « Waldropienne » (Cf. Histoire d’os). On y apprend comment l’aviation a fait son apparition pendant la guerre de sécession américaine, le ciel étant le théâtre de duels entre monoplans, biplans et dirigeables. Menées par un certain Crazy Horse, les tribus indiennes tentent de combattre les visages pâles en s’appuyant sur une force aérienne tout sauf fantomatique. C’est l’occasion de faire intervenir un certain général Custer, parachutiste et tueur d’indiens. Fataliste, uchronique et surprenante, cette nouvelle se lit agréablement et développe une idée intéressante. Une réussite.

Enfin, le recueil se termine par l’audacieux Black as the Pit, qui mêle la théorie des terres creuses au Monde perdu de Conan Doyle. Le héros n’est autre que la créature de Frankenstein elle-même, qu’on avait cru morte à la fin du roman de Mary Shelley, mais qui trouve la route vers ces fameuses terres creuses et qui y rencontrera (entre autres) toutes sortes de dinosaures. La nouvelle est définie comme l’un des premiers textes steampunk, bien que l’appellation fasse sourire Waldrop. Le texte en lui-même n’est pas inoubliable, mais agréable à lire, et la dimension pathétique de cette pauvre créature n’est pas oubliée.

  • Les grandes profondeurs (1991) de René Réouven

grandes profondeurs1885-1888. William Crookes expérimente une machine de sa création afin de permettre la matérialisation de l’esprit des défunts. Après plusieurs tentatives sur des chiens errants et quelques miséreux, il commence à douter de la nature des résultats obtenus. Et si, son appareil permettait, non de sonder l’au-delà, mais l’inconscient et sa part d’ombre ? Et si, ses expériences avaient un lien avec la série de crimes horribles qui viennent de débuter du côté de Whitechapel ?

Les grandes profondeurs dont il est question ici, sont celles de l’âme ou, pour faire plus scientifique, celles de l’inconscient. Rédigé à la manière d’un journal intime dans un style qui colle idéalement à l’époque (le XIXe siècle), ce roman de fantastique victorien (ou ce roman scientifique comme on disait dans le temps) est cité parmi les références proto steampunk françaises (René Réouven a par ailleurs participé à l’anthologie de Daniel Riche).
L’auteur français mêle subtilement le mythe de Jack l’éventreur et quelques personnages bien réels, dont le couple Stevenson qui fait une apparition pittoresque, et il allie les talents de l’érudition littéraire aux théories scientifiques et para scientifiques de l’époque pour justifier son intrigue sans que cela ne nuise aucunement au récit simple et implacable.

Les Fantaisies victoriennes d’un trio californien : Powers, Blaylock, Jeter, trois auteurs clés du steampunk US

  • Les voies d’Anubis (The Anubis Gates, 1983) de Tim Powers

anubisBrendan Doyle est projeté en 1810 pour accompagner un groupe de riche touristes qui doivent assister à une conférence donnée par Coleridge. Le voyage est organisé par un milliardaire apparemment désintéressé qui n’a rien laissé au hasard. Ceci n’empêche pas la situation de déraper : Doyle est kidnappé par des Bohémiens à la solde de magiciens au service eux-mêmes de divinités égyptiennes qui souhaitent prendre leur revanche.

Fantaisie géorgienne plutôt que victorienne – puisque l’essentiel de l’action prend place en 1810 – ce roman alerte se dévore d’une traite. Les d’anachronismes savoureux et les mécaniques à vapeur cèdent la place à un récit à rebondissements peuplé de créatures grotesques notamment un clown monté sur ressorts. Les clins d’œil aux grands auteurs abondent et des thèmes spécifiques à la science-fiction, ici le voyage temporel et ses paradoxes, sont détournés pour servir un récit teinté de fantastique, volontiers horrifique à certains moments, mais rien de bien méchant puisque une volonté parodique sous-tend l’ensemble.

Le jeu est définitivement l’enjeu car Powers, avec la complicité de Blaylock, fait de leur créature commune le poète Ashbless, la figure centrale de son roman. Pour l’anecdote, on retrouve des citations d’Ashbless lui-même dans quelques autres titres des deux auteurs (notamment dans Homunculus de Blaylock , dans Sur des mers plus ignorées et dans Les chevaliers de la brune de Powers).

Au final, petit problème quand même : le roman de Powers ne relève pas vraiment du steampunk stricto-sensu.

  • Homunculus (Homunculus, 1986) de James P. Blaylock

James-Blaylock-Books1870. Un mystérieux dirigeable piloté par un squelette survole Londres déclenchant une grande effervescence. Il attire en particulier l’attention de quelques individus plus ou moins recommandables.
Deux ans plus tard, un club de Gentlemen aventureux, un savant fou et bossu, un prédicateur apocalyptique épaulé par des zombies, un milliardaire dépravé et un névrosé à l’acné ravageuse, se disputent la possession d’un coffret qui renferme une créature minuscule censée abolir les frontières de la vie, de la mort et du temps.

Le Londres de James P. Blaylock n’existe nulle part ailleurs que dans son roman. Pourtant, la cité britannique qu’il décrit semble authentique. On se la représente sans difficultés, présupposés y compris.
Blaylock s’amuse beaucoup et cela se voit. Le gore de certaines scènes est irrémédiablement désamorcé par le grotesque des personnages. Les rebondissements sont entrecoupés par de longues descriptions grand-guignolesques et par les réflexions intimes des protagonistes du récit. On prend son temps, beaucoup plus que chez Powers (peut-être trop d’ailleurs).

Digging_leviathanSignalons, que Blaylock est revenu à son univers londonien en 1991 avec le roman Le temps fugitif (Lord Kelvin’s machine, 1992), un roman plus rythmé que le premier. On y retrouve quelques-uns des Gentlemen aventureux, surtout Langdon Saint-Ives et le savant dément Ignacio Narbondo. Le récit s’organise autour de la fameuse machine de Lord Kelvin qui se révèle être un moyen idéal de voyage dans le temps.
Courses poursuites et rebondissements sont à nouveau au rendez-vous pour agrémenter une histoire découpée en trois parties. Langdon St Ives y déploie son énergie et son intelligence pour mettre hors d’état de nuire Narbondo et pour corriger un drame personnel.

Précisons enfin que Narbondo et Langdon St Ives sont devenus au fil du temps les héros d’une série comportant plusieurs autres romans et nouvelles réunis sous le titre générique de Narbondo et St Ives Universe, et comportant notamment The Digging Leviathan, titre antérieur à Homunculus, mais ne relevant pas du tout du steampunk.

  • Machines infernales – Une fantaisie baroque des Temps victoriens (Infernal devices – A mad victorian fantasy, 1987) de K. W. Jeter

machines-infernales-97442George Dower a hérité de son père, un inventeur génial, d’une modeste boutique dans la commune londonienne de Clerkenwell. Néanmoins, ses talents sont d’une moindre envergure par rapport à ceux de son défunt père ; nombre des mécanismes qui encombrent sa cave sont étranges à ses yeux et dépassent son entendement. C’est donc bien malgré lui qu’il va se trouver entraîné dans de délirantes aventures initiées par la visite d’un énigmatique homme de cuir noir.

Ce roman est la réponse de Jeter au défi amical lancé par Powers et Blaylock sur sa capacité à écrire un roman parodique. L’objectif est pleinement atteint car Machines infernales est un récit particulièrement amusant. On peut même dire que Jeter s’en est donné à cœur joie. Manipulé, malmené, assommé, ce pauvre Dower ne fait que courir après les explications. Il est amené à rencontrer un Lord anglais persuadé de l’existence d’êtres supérieurs outre espace et qui se propose de détruire la Terre pour se signaler à elles. Il doit fuir l’ire de l’association des Femmes pour l’élimination des vices charnels. Il est la victime d’un sosie mécanique quelque peu malveillant fabriqué par son père. Il doit se garder des ruffians de la bande de Mollie Brown en quête des filles vertes. Et tout cela en poursuivant le mystérieux homme de cuir noir, représentant d’une race amphibie en voie de disparition. Cela ne s’arrête pas un instant. Bref, on s’amuse beaucoup de ces aventures rocambolesques.

A noter que ce roman n’est pas la seule excursion de l’auteur dans ce domaine puisqu’il a auparavant déjà publié une fantaisie victorienne (Morlock Night, 1979), non traduite en français à ce jour, où il était question d’une invasion des égouts de Londres par les Morlocks. En 2013, il a également écrit une suite à Machines Infernales. Intitulée Fiendish Schemes, le roman est globalement raté.

BIBLIOGRAPHIE CHOISIE (par ordre alphabétique des auteurs)

  • Aldiss Brian : Frankenstein délivré (1973)
  • Blaylock James P. : Homunculus (1986)
  • Blaylock James P. : Le temps fugitif (1991)
  • Day Thomas : L’instinct de l’équarisseur (2002)
  • Di Filippo Paul : La trilogie steampunk (1995)
  • Gaborit Mathieu : Le cycle de Bohème (1997)
  • Gaborit Mathieu et Colin Fabrice : Les confessions d’un automate mangeur d’opium (1999)
  • Gibson William et Sterling Bruce : La machine à différences (1991)
  • Heliot Johan : La Lune seule le sait (2000)
  • Heliot Johan : La Lune n’est pas pour nous (2004)
  • Jeter K.W. : Machines infernales (1987)
  • Mauméjean Xavier : La Ligue des Héros ou comment Lord Kraven ne sauva pas l’Empire (2002)
  • Mauméjean Xavier : L’ère du feu (2003)
  • Moorcock Michaël : Le cycle d’Oswald Bastable
  • Pagel Michel : L’équilibre des paradoxes (réédition 2004)
  • Pevel Pierre : Viktoria 91 (2002)
  • Pevel Pierre : Les enchantements d’Ambremer (Deux tomes parus en 2003 et 2004)
  • Powers Tim : Les voies d’Anubis (1983)
  • Priest Christopher : La machine à explorer l’espace (1976)
  • Réouven René : Les grandes profondeurs (1991, rééd. Lunes d’encre in Crimes apocryphes en 2005)
  • Riche Daniel : Futurs antérieurs (1999)
  • Valéry Francis : La cité entre les mondes (2000)
  • Waldrop Howard : Custer’s last Jump

Chevauchée avec le diable

Parce qu’on a assassiné le père de son ami d’enfance, Jack Roedel a choisi d’adhérer à la cause confédérée. Parce qu’il se sent davantage d’affinités avec les « Sudistes », il prend les armes pour combattre les fédéraux. Parce qu’il chérit par-dessus tout la liberté, il se joint aux bandes irrégulières pratiquant la guérilla entre Missouri et Kansas. Ces bushwhackers sans foi ni loi dont les troupes écument les vastes territoires de l’Ouest, sans cesse pourchassées par les régiments fédéraux.

Sans illusion, Jack joue au chat et à la souris, comptant autant sur le soutien des fermiers, que sur la chance. Et lui, ce jeune homme un peu naïf au début, devient peu-à-peu un combattant chevronné, prêt à tuer l’ennemi sans sourciller.

Loin des poncifs véhiculés par la littérature héroïque, Chevauchée avec le diable nous dévoile un des angles morts de l’Histoire de la guerre civile américaine, autrement nommée guerre de sécession par chez nous.

Un conflit brutal et sanglant considéré par beaucoup comme la matrice de la guerre moderne. Une conflagration fratricide, au goût de sang et de merde, qui voit le puissant lobby des industriels du Nord écraser celui des gros propriétaires terriens du Sud, sous couvert d’idéalisme et de lutte contre l’esclavage. Une guerre sociale mais aussi une guerre étrangère, les régiments fédéraux étant composés en grande partie par des immigrants à peine débarqués, histoire de favoriser leur intégration par le fer et par le feu.

Engagé dans le conflit par pur idéalisme et par amitié, Jack Roedel nous raconte sa guerre en compagnie d’une troupe hétéroclite, dont certains membres n’hésitent pas à dénigrer ses origines hollandaises. Ce procédé rappelle immédiatement celui du roman d’apprentissage, puisque l’on suit le jeune homme au travers d’une série d’épreuves qui vont contribuer à forger son caractère, le forçant à reconsidérer sa vision du monde.

Il va ainsi connaître l’épreuve du feu, le chaos des combats désordonnés : batailles rangées contre un ennemi en surnombre. La colère engendrée par l’injustice, notamment les exactions des Jayhawkers abolitionnistes, s’avère source de nouvelles injustices. Et peu-à-peu, il fait le deuil de ses idéaux. Car, la lutte menée par ses compagnons d’armes se mue en pillages, en assassinats et en actes de vengeance, servant d’exutoire à une violence injustifiable. On pend les prisonniers, on décapite les cadavres, on s’entretue entre voisins, entre parents, on emprisonne les femmes et les enfants dans un bâtiment, dont on a pris soin d’affaiblir les murs auparavant afin de provoquer son effondrement. Un lent et inexorable glissement dans la barbarie culminant avec le sac de la ville de Lawrence, organisé par le tristement célèbre William Quantrill.

Au final, sans atteindre les sommets de ses romans noirs, Daniel Woodrell dresse avec Chevauchée avec le diable un tableau accablant de la déshumanisation provoquée par la guerre, en particulier lorsque celle-ci est civile.

Additif : Suite à cette lecture, j’ai visionné par curiosité l’adaptation d’Ang Lee. Mauvaise pioche. La réalisation académique, le propos lisse et très propre sur lui, et un jeu d’acteur particulièrement fade ont provoqué mon assoupissement.

chevauchee avec le diable.inddChevauchée avec le diable (Woe to live On, 1987) de Daniel Woodrell – Édition Payot, collection Rivages/noir (réédition traduit de l’anglais [États-Unis] par Dominique Mainard)

Vermilion Sands

vermilion_sands

Entre Red Beach et West Lagoon, Vermilion Sands se détache tel un mirage sur fond de mer ensablée. Lieu de villégiature estivale d’une colonie de riches oisifs, la station balnéaire semble émerger des œuvres conjointes de Salvador Dali et de Frank Lloyd Wright. Comme un rêve éveillé marqué par diverses névroses et une lassitude balnéaire provoquée par des bains de soleil répétés. Un tropisme propice à toutes les déviances et expérimentations artistiques évoluant au gré des fantasmes et de la fortune de ses habitants.

Dans ce creuset où l’extraordinaire paraît banal et l’ordinaire se teinte d’excentricité, il n’est pas rare de croiser des sculpteurs de nuages à l’œuvre sur le bord de l’autoroute, en quête d’un éventuel mécène, ou d’entendre les chants stridents, quasi-hypnotiques, des sculptures soniques proliférant comme du chiendent dans les récifs de sable. Pour peu que le porte-monnaie suive, on peut y acquérir des fleurs douées pour l’art lyrique et les caprices ou une garde-robe complète confectionnée en biotextile dont l’étoffe vivante chatoie sans cesse au point d’ouvrir les portes de la perception. Et si l’on souhaite s’enraciner pour un temps, pas de problème. Les demeures à louer abondent, restituant sans rechigner l’humeur changeante de leurs occupants. Un must !

Riches veuves ou héritières, magnats du cinéma et vedettes du septième art, artistes maudits et célébrités adulées par les galeristes, tous ne s’y sont pas trompés. Vermilion Sands est le lieu où il faut se rendre, où il faut être vu. À la condition de prendre garde aux raies volantes, omniprésentes, dont le fourreau cache un dard venimeux redoutable. À la condition de ne pas succomber aux illusions tissées par quelque femme fatale, à la dérive, ou aux obsessions des dilettantes opulents hantant les lieux.

En dix nouvelles, J.G. Ballard dresse le portrait d’un futur chimérique correspondant à une banlieue exotique de son esprit. Un paysage intérieur empruntant à la fois au rêve, teinté de cauchemar, et à la dramaturgie antique. Une sorte de restitution picturale, symbolique, de son imagination. L’union de Psyché, Éros et Thanatos. Car Vermilion Sands apparaît bien comme un décor dont l’apparence idyllique masque une nature plus anxiogène. Un décor dont les ors se ternissent et les couleurs gaies se craquèlent. Le reflet d’une période faste en train de s’achever. Une pantomime où les relations d’amitié s’avèrent superficielles et sans lendemain, où l’amour tient davantage de la prédation que de la communion.

Privé de sa volonté, on se laisse porter par les vagabondages des personnages, happé par les dangereuses visions d’un auteur en proie à un spleen contagieux. Et l’on arrive, sans vraiment en comprendre le cheminement, à la seule conclusion possible. Ne pas lire Vermilion Sands serait une faute impardonnable.

Aparté : Certaines éminences de l’Internet m’ont signalé que la traduction n’était pas tip top. Dont acte.

vermilion sandsVermilion Sands de J. G. Ballard – Réédition Tristram, collection « Souple », janvier 2013 (édition augmentée établie par Bernard Sigaud)

Banquise

La réédition en poche de Banquise offre l’opportunité de (re)lire Hervé Prudon, un auteur dont on aurait tort de négliger la bibliographie, même si on lui a souvent reproché ses audaces stylistiques et une certaine nonchalance dans la narration, pour ne pas dire du dilettantisme. À cette occasion, il se fend d’une courte préface où il déplore le silence assourdissant de la critique de genre et confie son goût pour le métissage littéraire. Un fait confirmé à la lecture de Banquise.

Après être sorti de prison, Gribiche échoue à Sainte-Mouise-sur-Dèche, cité de banlieue semblable à tant d’autres. Il espère y retrouver Schmitz dit « Bonnes-Joues », autre taulard avec lequel il a fraternisé. Mais, le bougre est mort. Suicidé. La rumeur affirme pourtant que sa mort n’aurait rien de naturel. Comme Gribiche est du genre tenace, il s’incruste, occupe l’ancien appartement de son pote et mène l’enquête, entre deux parties de baise avec les voisines esseulées qui l’ont adopté. Il questionne les gens, prospecte, investigue, se renseigne auprès des quidams, ne négligeant aucune piste. Pour le commissaire Pojarski, le motif du suicide de « Bonnes-Joues » paraît pourtant évident. L’ex-taulard a été tué par l’atmosphère délétère de débine flottant sur la cité. La bourrique dispose de preuves pour étayer son affirmation, écrites noir sur blanc, en désesperanto, dans le livre qu’il consacre au suicide. D’aucuns affirment cependant que « Bonnes-Joues » avait une compagne, Lola, qui l’aurait quitté peu de temps avant son décès. De là à voir un rapport de cause à effet… À Gribiche de démêler le vrai du faux.

« Si on votait l’euthanasie humanitaire, on tuerait tous les pauvres, ce grand corps malade, cette agonie méchante, cet anus cancéreux d’un monde enculé jusqu’à l’os par les syphilitiques de la pensée, écrasé, normalisé par les panzers de l’actualité, écartelé par les percherons du modernisme, oui, le suicide, enfin une manifestation dans le calme et la dignité. »

Si l’argument de départ de Banquise a les allures d’une intrigue criminelle, il ne sert au final que de prétexte pour brosser le portrait d’une cité de banlieue. La banlieue d’avant, celle où l’indigence et les indigènes se côtoyaient avec difficulté, mais où les salafistes ne scandaient pas encore l’appel au jihad. Une autre époque, sans CRS en garnison, dépourvue d’antennes satellites sur les balcons en guise de décoration florale, mais où la télé rythmait déjà les temps morts.

Banquise dépeint la violence de vivre à côté de la vie, encagé dans une tour, avec pour seul horizon l’ennui, les petits commerces en déshérence et des espaces verts à l’herbe pelée. Rien de neuf sous le soleil des Grands ensembles.

Avec Gribiche, on explore les lieux, liant connaissance avec quelques sommités. Pope Maillard, ex-tenancier de bordel à Alger, désormais rongé par le cancer et les métastases. Junior et Méchouk, le fils cadet et l’employé robot, qui couvent du regard la déchéance du poussah assoupi sur sa fortune. Qui récupérera le pactole ? De son côté, Kibour surveille les plante-bandes du bloc, coiffé du képi graisseux qu’il porte aussi bien que son teint violacé, une vraie carte des vins complète sur la gueule. Le bonhomme ne supporte pas les nègres qui habitent là, ne se privant pas de le faire savoir à son épouse. Pour échapper à la vindicte paternelle, sa fille Anne préfère l’univers des caves où elle joue à la bête à deux dos contre rétribution. Elle se taille d’ailleurs une sacrée réputation dans le quartier, voire au-delà. Quant au commissaire Pojarski, il nourrit son spleen existentiel, entre deux tentatives de suicide. Faut dire qu’entre un père juif et une mère neurasthénique, c’est dur.

D’une prose fertile en digressions, ponctuée de trouvailles langagières réjouissantes, Hervé Prudon impulse la vie à ce microcosme de la désespérance. Il joue avec les mots et les images, à grands renforts de calembours et, avec une rage rafraîchissante, il donne chair à la banlieue, ce territoire de non-vie hanté par les existences étriquées de ses habitants. Banquise s’apparente ainsi à une sorte de poème en prose, où la dèche, les laissés-pour-compte, les inutiles, tout un quart-monde de besogneux et d’exclus se vengent par la parole de la dépression ambiante.

« Sous le Monoprix, une pute grelotte dans ses bas résille. Elle échangerait bien sa vérole contre une chaude pelisse. »

Entre noire et blanche, Hervé Prudon transfigure la banlieue accouchant d’un roman peut-être pas totalement abouti, mais qui n’est pas sans évoquer Jean Vautrin. Excusez du peu.

banquiseBanquise de Hervé Prudon – Réédition La Table ronde, collection « La Petite Vermillon », 2009

Ceux de la Légion

Allez, voici une vieillerie… Je veux dire un classique de la SF américaine. Du genre auquel on ne touche pas, tant la poussière noble déposée par les ans impressionne et fait miroiter les yeux. Bref, une antiquité. Je parle ici de « Ceux de la Légion ». Paru au Bélial’ dans un omnibus rassemblant trois romans*, l’objet est né des œuvres de Jack Williamson, auteur ayant débuté sa carrière dans les pulps des années 1920-1930. Un condensé de sense of wonder et d’aventures, mais avec des boulons. Tout ceci ne nous rajeunit pas…

Préfacé par Roland C. Wagner, l’objet ne manque cependant pas de charme. Un charme suranné demandant beaucoup d’indulgence de nos jours, tant la naïveté du propos et le caractère abracadabrant des mésaventures des héros, et ce malgré une tentative (cosmétique) de rationalisation scientifique comme le souligne le préfacier, empapaoutent mon légionnaire… Mais tout est question de contexte, alors replaçons l’ouvrage dans son époque, c’est-à-dire les années 1930.

Fils de fermiers, puis d’éleveurs au Nouveau-Mexique, Jack Williamson découvre la SF via le pulp Amazing Stories. À cette époque, où on ne s’embarrasse guère de plausibilité scientifique, les récits publiés par ce magazine sont surtout des voyages semés d’embûches dans l’espace ou le temps. Convaincu qu’il souhaite écrire ce type d’histoire, Williamson publie son premier texte en 1928. Et comme bon nombre de ses contemporains, il se spécialise dans le Space opera où il témoigne de cet esprit imaginatif et optimiste, un brin boy scout, faisant toute la différence entre le Nouveau Monde et l’Ancien. Quand on pense qu’à la même époque œuvrent Régis Messac, Jacques Spitz et Karel Capek, on se dit qu’il n’y a pas que l’Atlantique qui sépare les Européens des Américains.

Les livres réédités au Bélial’ appartiennent à une des séries les plus connues de l’auteur, celle de « La Légion de l’espace », se composant de trois romans parus entre 1934 et 1939 dans la revue Astounding Stories, puis Astounding Science-Fiction, auquel est venu s’ajouter un quatrième titre écrit sur le tard en 1983. Poliment, on se contentera de dire que la série illustre l’esprit de la SF d’une certaine époque…

« Grand, mince et droit, sanglé dans l’uniforme vert de la Légion, il avait l’inébranlable fermeté d’une statue de bronze. »

La Légion aurait-elle mal vieillie ? Sans aucun doute. À l’instar de « Doc » E.E. Smith ou d’Edmond Hamilton, Jack Williamson demeure pour la postérité un des piliers du space op’ à grand-papa. Galaxie immense et mystérieuse recelant une foultitude de dangers, intrigue vieillotte et simpliste, en toute circonstance, le doigt sur la couture du pantalon, les légionnaires veillent. Que ce soit contre les visqueuses méduses, les fourbes cométaires ou le diabolique basilic, la Terre peut compter sur ses héros pour la défendre, surtout s’ils entrevoient, de surcroît, la possibilité de sauver une belle fille.

Les traîtres abondent et les espaces cosmiques sont parcourus d’une vibration de géodyne. On affronte à mains nues, ou armé d’un lance-protons, félons, ennemis implacables et créatures cauchemardesques. La situation est grave, désespérée, mais il n’y a rien qu’un légionnaire ne puisse résoudre avec un peu d’huile de coude. Et AKKA, l’arme redoutable qui efface tout, peut être utilisée en ultime recours. Nous sommes en territoire connu. Passez par la case Starwars

Dans la Légion, les personnages seraient-ils archétypaux ? Oui, mais ils restent fréquentables. Comme le fait remarquer Roland C. Wagner, il y a quelque chose des trois mousquetaires dans « Ceux de la Légion ». Cette Légion est d’ailleurs très vite réductible à trois légionnaires. Un trio auquel se joint un jeune premier différent dans chaque histoire, avec sa princesse interchangeable.

La spécificité de Williamson se manifeste plutôt dans les rôles respectifs donnés à chacun de ses héros. À côté des personnages basiques, celui qui monopolise peu à peu l’attention, c’est ce vieux briscard de Giles Habibula. Il humanise en quelque sorte les aventures des légionnaires, leur apportant une touche d’humour, hélas rapidement pesante.

Au final, il ne faut pas prendre cet omnibus pour ce qu’il n’est pas, mais bien pour ce qu’il demeure au regard de l’Histoire de la SF : une distraction datée ne voyant pas plus loin que le bout de son lance-protons. Si « Ceux de la Légion » ne dément pas sa réputation de classique, il faut sans doute tout le recul critique d’un spécialiste pour en apprécier les apports à l’Histoire du genre.

Ceux de la légion« Ceux de la Légion » de Jack Williamson – Édition du Bélial, 2004 (rééditions disponibles en trois romans chez Folio SF)

Notes * : « Ceux de la Légion » rassemble La Légion de l’espace [Legion of Space, 1934], Les Cométaires [The Cometeers, 1936] et Seul contre la Légion [One against the Legion, 1939]

Je reste roi d’Espagne

L’ex-flic et détective privé Txema Arregui se considère comme un homme bloqué. Depuis que l’élue de son cœur Claudia a été tuée, il traîne sa culpabilité comme une tortue sa carapace. Végétant entre liaison virtuelle sur le Web – sous le pseudo Coriolis – et agence fouille-merde – sa raison sociale –, Arregui n’arrive pas à faire le deuil du passé.

Les choses ne s’améliorent guère lorsque débarque dans son bureau Zuruaga. Court sur pattes, costume sombre et colifichets plaqués or à tous les étages, le type respire l’antipathie. Il use et abuse d’une autorité au moins aussi factice que se faconde, questionnant sans cesse Arregui sur sa relation privilégiée avec le roi d’Espagne. N’étant pas enclin à supporter ses manières vulgaires de nouveau riche, Arregui classe aussitôt le fâcheux dans la catégorie baudruche. Mais, l’étron plaqué or, comme le surnomme le détective, est arrivé en compagnie d’un assistant, le genre armoire à glace et petite tête. Et il se montre insistant. Au moins autant que son beau-frère qui n’arrête pas de l’appeler au téléphone. Paraîtrait que la ministre souhaite le voir. Paraîtrait même que l’Espagne a besoin de lui. Que l’Espagne aille se faire foutre !

Troisième roman à paraître dans nos contrées, Je reste roi d’Espagne ne déçoit pas l’aficionado de Carlos Salem. Entre monts de Castille et plateau de la Mancha, l’auteur argentin use des ressorts de la road-story, avec une propension pour le détour et la flânerie propice à l’introspection, la mélancolie saupoudrée d’un humour salutaire. En somme, un vrai remède contre la sinistrôse ambiante doublé d’une multitude de clins d’œil adressés au polar.

Si l’intrigue paraît beaucoup plus sage, on pourrait même dire empreinte d’une certaine gravité, Salem ne fait pas complètement l’impasse sur la dinguerie. Il nous emmène en marge des villes et des autoroutes dans une Espagne minérale, restée coincée quelque part du côté des années 1950. En route, pour un périple jalonné de villages aux noms improbables, regroupés autour de leur unique bar et de leur clocher identique. Pour ainsi dire au milieu de nulle part, hors du temps. À la recherche de la rivière dont personne ne se rappelle le nom, traqués par Zuruaga et ses sbires, Arregui et Juan « Juanito » Carlos courent après le temps perdu. Une femme, les jeux de l’enfance : rien que des souvenirs. Des images baignées de nostalgie, rythmées par des rencontres abracadabrantes. Un roi à la recherche du petit garçon qu’il était, et qui au passage s’amuse beaucoup dans cette course-poursuite au ralenti, fertile en rebondissements rocambolesques. Un voyant rétroviseur qui connaît tout sur le passé d’autrui – ce qui n’est pas sans risque –, mais a oublié le sien. Un chef d’orchestre en quête de sa symphonie perdue et de l’amour de sa vie. Toutefois, à trop courir derrière son passé, ne tourne-t-on pas en rond ? Ne rate-t-on pas sa vie ?

Heureusement, Arregui peut compter sur ses amis. Raúl Soldati et Octavio Rincón, les deux compères de Aller simple. Nemo, le jeune hacker qui aimerait bien voir Arregui sortir avec sa mère. Et bien d’autres, parmi lesquels on notera Paco Ignacio Taibo II himself. De quoi réjouir l’amateur de polar…

Au final, Je reste roi d’Espagne a de quoi réjouir le cœur et les zygomatiques. Un cocktail dont on trouve difficilement l’équivalent en-dehors du monde hispanique et du continent sud-américain. À croire que la dinguerie est inscrite dans les gènes de ses ressortissants. Inutile de préciser que l’on en recommande la lecture. Et que les tièdes aillent se faire foutre ! Car même les canards peuvent canarder les fusils.

Je_reste_roiJe reste roi d’Espagne (Pero sigo siendo el rey, 2009) de Carlos Salem – Réédition Actes Sud, collection Babel Noir, septembre 2011 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Danielle Schramm)

N’appelle pas à la Maison

Ils sont trois marginaux, habitués aux petites combines et à l’illégalité. Pas vraiment des grands criminels. Ils n’ont pas l’étoffe pour cela et surtout ils ne sont pas complètement dépourvus de sens moral. Plutôt des écorchés vifs, toxicos et alcooliques, condamnés à vivre d’expédients divers pour satisfaire leur besoin chronique d’argent frais.

Il y a d’abord Cristian, le cerveau du trio, qui cache son jeu à ses camarades. Puis sa sœur Raquel, le foie rongé par l’hépatite, en attente d’une greffe pour lui sauver la vie. Enfin, il y a Bruno, l’impulsif, la tête brûlée, amant de Raquel et jaloux de son frère dont il doute de la sincérité et des liens familiaux. Tous les trois ont fait de l’adultère leur fond de commerce. Ils repèrent les couples illégitimes à l’hôtel et les font chanter, menaçant de tout révéler au mari ou à l’épouse trompés s’ils ne lâchent pas d’une grosse somme d’argent.

En général, tous paient sans discuter, préférant la gêne financière passagère au divorce et à la déchéance. Parfois, l’un d’entre-eux se rebelle, rendant à la fratrie la monnaie de sa pièce à coups de poing. Jusqu’au jour où le trio croise la route de Max. Courtier en assurances, récemment divorcé, le bonhomme a noué une relation adultère avec Merche, une femme mariée. Au fil de leurs rendez-vous, Max s’est convaincu qu’il l’aimait. Mais sa maîtresse l’aime-t-elle au point de quitter son mari ? Histoire de forcer le destin, Max contacte Cristian. Il le paie pour tout révéler au cocu, espérant par cette politique de la terre brûlée officialiser sa relation avec Merche.

« Quelqu’un qui n’avait pas de futur, rien qu’un présent immédiat, fugace, comme une allumette qu’il est vain d’essayer de maintenir allumée, on la regarde et on aime la voir se consumer, brûler le bout des doigts. »

Qualifié de Jim Thompson espagnol, Carlos Zanón ne fait pas mentir cette comparaison flatteuse avec l’auteur américain. Avec deux romans traduits dans nos contrées (voire même trois à la date où j’écris ce compte-rendu), le bonhomme s’est taillé une solide réputation, naturellement récompensée par un prix Dashiell Hammet pour J’ai été Johnny Thunders.

Si le précédent titre dénotait une certaine tendresse pour les personnages paumés, le deuxième se révèle implacable, ne leur ménageant guère d’issue optimiste. Cru, sordide, violent, immoral, le roman nous invite à une plongée dans les bas-fonds de la désespérance et de la duplicité humaine. Dans le chaos ambiant de la cité catalane, les personnages de N’appelle pas à la Maison tentent de s’acheter une vie conforme à leur idéal. Hélas, entre crise économique, chômage de masse, précarité sociale et frustration, la réalité semble résister à leur rêve. Alors, ils vivotent et se paient sur la bête, autrement dit les pauvres quidams qu’ils peuvent escroquer, leur soutirant un peu de fric. De l’argent facile, histoire d’alimenter la spirale fatale de leurs illusions.

N’appelle pas à la Maison relève bien du roman noir. Attaché aux sans grades, aux loosers, mais aussi aux citoyens lambda, le roman nous livre un portrait au vitriol de la société espagnole. On serait bien en mal de déceler une once de rédemption dans le parcours de Cristian, de Bruno ou de Raquel. Difficile également d’y voir l’illustration d’un engagement politique ou de la volonté de changer le monde. Quant à Max, issu des classes moyennes, il se révèle le personnage le plus désespéré, prêt à toutes les bassesses, voire tous les crimes, pour retrouver un cocon familial tout aussi illusoire que le précédent.

Sans leur chercher des excuses, Carlos Zanón déroule son récit en un crescendo dramatique dont le dénouement assèche toute velléité de compassion. Assurément, voici un roman incontournable pour tout amateur de noir.

nappelle pas a la maisonN’appelle pas à la Maison (No Llames a Casa, 2012) de Carlos Zanón – Réédition Le Livre de poche, 2016 (roman traduit de l’espagnol par Adrien Bagarry)