Le Dernier de son espèce

Duane Fitzgerald est un homme augmenté. Autrement dit, un cyborg dont le corps bardé de technologie recèle des capacités insoupçonnées, faisant de lui un surhomme. Pourtant, il se terre dans un petit village de pêcheurs, situé en Irlande, goûtant à une retraite prématurée. Cela fait ainsi dix années qu’il ne s’écarte pas d’une routine minutieuse, visant à masquer toute trace de son existence, secret défense oblige. Un bien maigre sacrifice pour conserver sa liberté de mouvement. Mais, l’irruption d’un inconnu trop curieux et la lecture de Sénèque viennent remettre en question le sens de cette existence.

Voici un roman exhumé des tréfonds de ma bibliothèque où il sédimentait depuis quelques années. Le genre de bouquin sur lequel on ne mise pas grand chose et qui pourtant vous cueille par surprise. Certes, Andreas Eschbach n’est pas un inconnu dans nos contrées. De l’auteur, j’avais d’ailleurs déjà lu Des milliards de tapis de cheveux, space opera old school dont l’intérêt tient tout entier dans un twist final capillotracté, mais aussi Jésus Vidéo, thriller eschatologique haletant. En dépit des louanges entendues ici et là, les deux titres ne m’avaient pas plus enthousiasmé que cela. Ceci explique l’enterrement de première classe du Dernier de son espèce, dont l’exhumation doit plus au souci de trouver un peu de place plutôt qu’à une envie irrésistible. Le hasard est parfois facétieux.

Avec ce roman, Andreas Eschbach nous livre le testament d’un solitaire, nous dévoilant le fiasco de son existence. Un pauvre type qui, au crépuscule de sa vie, inspiré par le stoïcisme et par le modèle de Sénèque, finit par trouver la voie de l’accomplissement. Le Dernier de son espèce s’apparente en effet à un livre dont l’intrigue repose sur l’aveuglement du narrateur, longtemps persuadé de devenir un héros comparable aux personnages des séries de son enfance, en particulier L’Homme qui valait trois milliards. Mais, en guise d’aventures, il n’a connu que l’incertitude des multiples opérations chirurgicales et une mise au placard honteuse. Le super-soldat a été rendu à la vie civile, sans avoir eu l’occasion de faire ses preuves, contre la promesse de ne rien révéler du projet secret auquel il a participé.

En choisissant ce traitement, Andreas Eschbach opte pour un point de vue intime, renvoyant les exploits martiaux au rang de promesses dérisoires. Pour Duane Fitzgerald, pas d’opérations fracassantes pour mettre en œuvre ses capacités spéciales. Les amateurs d’actions spectaculaires repasseront. À la place, il faut se contenter du récit d’un surhomme confronté aux défaillances de son corps, guère préparé à supporter les implants, amplificateurs de force et autres joujoux électroniques censés améliorer sa carcasse. À la merci de la moindre erreur système, vivant sous le joug de l’entropie, incapable de consommer aliments et boissons en-dehors d’une mixture survitaminée répugnante, il ressemble davantage à un handicapé, frappé de surcroît par un processus d’obsolescence irrésistible. Condamné à la solitude, à l’ennui, il est finalement revenu sur la terre de ses ancêtres, nourrissant sous la bruine un spleen tenace, rendu supportable par la lecture de Sénèque, la perspective d’une bonne cuite lui étant définitivement interdite.

Au travers de l’échec de l’existence de Duane Fitzgerald, l’auteur allemand s’interroge sur la notion de bonheur. La technologie rend-t-elle la vie plus heureuse ? Ne constitue-t-elle pas un amoindrissement de la nature humaine, premier pas vers la déshumanisation ? Mais surtout, l’accomplissement de ses rêves d’enfant, la satisfaction de ses désirs vaut-elle le sacrifice de son existence présente ? Toutes ces questions traversent son récit cheminant petit-à-petit dans notre esprit pendant que Duane Fitzgerald voit ses dernières illusions s’effondrer sous les coups d’une réalité bien éloignée de la naïveté des rêveries enfantines. Une réalité dictée par la guerre contre l’Empire du Mal, autrefois soviétique et désormais islamiste, où tous les coups fourrés sont permis, même les plus immoraux.

Faux thriller mâtiné de science-fiction old school, Le Dernier de son espèce séduit donc par son atmosphère empreinte de mélancolie et le questionnement douloureux qu’il adresse à nos illusions de surpuissance.

Le Dernier de son espèce de Andreas Eschbach – Éditions L’Atalante, collection « La Dentelle du cygne », janvier 2006 (roman traduit de l’allemand par Joséphine Bernhardt et Claire Duval)

Des coccinelles dans des noyaux de cerise

François parle beaucoup. Il bavarde, digresse, raconte sa vie de petit voleur, né d’une mère toxico que l’on a maintenue en vie, le temps qu’il émerge de son ventre. Un père inconnu, des grands-parents décédés trop vite, il a connu l’assistance, ballotté entre plusieurs familles d’accueil avant de verser dans la délinquance. Il n’a jamais rien fait de ses dix doigts, à part sculpter des noyaux de cerise et des grains de riz. Un vrai travail d’orfèvre. Mais, jamais des pépins. Ça, il le garde pour ses relations avec les femmes. À l’origine de la géniale combine des valves, il a cependant fini par se faire poisser par la police, en compagnie d’un Roumain qui a été renvoyé direct dans son pays. Pour lui, le juge s’est contenté d’une peine de prison, à Fresnes, où il s’est retrouvé encellulé avec Medhi, un vrai caïd celui-là. Un habitué de la cambriole à main armée, pas vraiment une petite frappe. François lui a tout de suite offert ses services, espérant l’intéresser à son gros coup, le plan qu’il mitonne depuis longtemps. Un coup de génie qui doit lui permettre de rafler le pactole à sa sortie de prison. Mais, qui se soucie d’un cave comme François ? Qui peut attacher de l’importance à ses divagations ? Ils vont peut-être tous le regretter ceux qui refusent de lui manger dans la main.

« Un loup dans la jungle, voilà ce que je suis. Un inadapté, un solitaire avec la rage au ventre parce qu’on m’a toujours méprisé. Une gueule un peu en biais, c’est vrai, une carcasse d’oiseau de proie qu’a rien croûté depuis six mois, et alors ?

Long monologue composé dans un phrasé oral familier et imagé, Des coccinelles dans des noyaux de cerise est le premier roman de Nan Aurousseau que je lis. Sans doute pas le dernier. Ancien délinquant passé à l’écriture, après un intermède en plomberie, l’auteur a flirté ensuite avec le roman populaire de critique sociale et le récit criminel. Il opte ici pour le roman noir, adoptant le point de vue d’un petit délinquant dont on découvre progressivement la personnalité réelle. Dans la tradition classique du narrateur non fiable, cherchant jusqu’au bout à justifier ses actes, les amateurs de Peter Loughran apprécieront, François confesse en effet son parcours criminel, dévoilant une noirceur asphyxiante. Derrière l’apparente banalité du délinquant sans envergure, vivant de petites combines et de gros coups fumeux, se cache un prédateur impitoyable qui ferait passer Michel Fourniret et Francis Heaulme pour des enfants de cœur. En se mettant dans la peau de François, Nan Aurousseau dresse ainsi le portrait effroyable d’un tueur en série dépourvu de toute empathie. Un sociopathe à la médiocrité feinte, qui décrit avec légèreté et cocasserie ses méfaits au cours d’un monologue révélant toute la monstruosité de son raisonnement. Car François n’est pas dépourvu de logique et de sens pratique. Bien au contraire, en dépit des élucubrations qui nourrissent sa confession, il défend une philosophie de vie très claire, résultant de l’auscultation d’une société pour laquelle il ne nourrit aucune illusion. On ne peut qu’adhérer à sa vision des choses lorsqu’il dénonce le traitement des détenus par l’État, quand il décrit les cohabitations douloureuses imposées par la violences et la misère carcérale ou lorsqu’il déplore les ravages de la télé-réalité. On sourit de ses réflexions vachardes sur ses proches et la gendarmerie. Mais, le bonhomme reste un monstre, en dépit de toute la sympathie qu’il peut accumuler. Un sale type qu’il ne vaudrait mieux pas croiser au coin d’une rue ou agacer par des remarques malvenues. Faut pas lui chercher des noises.

Derrière un titre curieux, Des coccinelles dans des noyaux de cerise vous cueille sans coup férir par son final insoutenable, mais aussi par la violence sous-jacente dont on sent qu’elle n’a rien d’artificiel. En 150 pages narrées à hauteur d’homme, Nan Aurousseau vous fait toucher du doigt l’esprit cynique d’un tueur situé au-delà de tout sentiment humain.

Des coccinelles dans des noyaux de cerise de Nan Aurousseau – Réédition Folio, collection « policier », 2019

La Guerre uchronique

Parmi les intégrales publiées chez Mnémos, « La Guerre Uchronique » de Fritz Leiber s’impose comme un incontournable, un must-read dont on se plaît à (re)découvrir le foisonnement impressionniste et les nuances érudites avec un plaisir non feint. Une véritable toile de maître, pour reprendre le titre de l’étude de Timothée Rey, maître d’œuvre d’un ouvrage rassemblant les textes rattachés au canon du cycle, autrement dit The Big Time (réédité sous le titre L’Hyper-Temps), le court roman No Great Magic et six nouvelles directement liées à l’affrontement entre les Araignées et les Serpents, auxquels huit autres textes viennent s’ajouter, selon une parenté plus ou moins lointaine avec les thèmes de la Guerre uchronique. Doté d’une préface, d’un glossaire et d’une étude des motifs de l’Araignée et du Serpent chez Fritz Leiber, l’ouvrage est de surcroît pourvu d’une illustration de couverture convenant idéalement au propos. Autant dire que si votre connaissance de l’auteur américain se limitait à l’excellent « Cycle des Épées » et aux aventures lunatiques de Fafhrd et du Souricier Gris, « La Guerre uchronique » fourbit de sérieux arguments pour vous faire approfondir l’œuvre de Fritz Leiber.

Mais, revenons au cycle de « La Guerre uchronique » autrefois traduit dans nos contrées sous les mentions de « La Guerre des Modifications » ou du « Cycle de la Guerre modificatrice ». Récit d’une guerre secrète et acharnée entre les Araignées et les Serpents, deux factions dont on ne connaît rien d’autre que l’antagonisme irréductible qui les oppose et le surnom dont les affuble leur ennemi, « La Guerre uchronique » met surtout en scène des soldats soustraits à leur propre ligne de vie avant que la mort ne les emporte. Devenus des Démons ou Doublegangers, voire des fantômes (des copies animées de l’apparence physique et des émotions d’une personne), ils ont rallié l’un ou l’autre des camps pour participer à la guerre éternelle que se livrent leurs mentors dans le passé et l’avenir, mais aussi partout dans l’univers. Un conflit dont ils ne savent quel côté est le bon ou le juste, mais qui leur demande un engagement total, ne leur laissant comme seule option que d’en apprendre le plus possible pour se faire leur propre opinion. Humains ou extraterrestres, ils découvrent ainsi que leur combat est voué à l’échec, le temps offrant une résistance inattendue à leurs manipulations du fait de la Loi de Conservation de la Réalité. Mais surtout, leur ennemi s’oppose sans cesse à leurs modifications dans le passé ou le futur en impulsant une tournure des événements plus favorable à sa cause.

Bref, ces soldats sont embrigadés dans une lutte absurde où leurs propres souvenirs ne correspondent plus forcément à la réalité. Ils ne renoncent pourtant pas au combat, même s’ils ne se bercent d’aucune illusion quant à une victoire rendue plus incertaine par le délitement du continuum spatio-temporel. Seule la perspective de goûter à l’instant présent, bien à l’abri dans une station de récupération située hors du temps, dans un repli caché de l’Hyper-Temps, leur donne la force de continuer à se battre.

Auréolé d’un prix Hugo en 1958, le roman The Big Time (L’Hyper-Temps) pose le cadre de la Guerre uchronique à la manière d’un huis-clos, volontiers théâtral. Narré par une jeune femme, l’une des amuseuses chargées de dorloter les soldats éprouvés par les combats, l’intrigue se focalise sur les coulisses du conflit, délaissant le front pour l’arrière. On pénètre ainsi les arcanes de la guerre uchronique par la bande, de manière indirecte, le repos du guerrier se muant en whodunit psychologique où hôtes et convives d’une station de récupération cherchent à trouver le responsable de leur réclusion forcée. La révision de la traduction de L’Hyper-Temps par Timothée Rey se révèle profitable au texte, dévoilant un art de la manipulation et du coup de théâtre impressionnant. Fritz Leiber en remontre même en matière de suspense et d’ironie subtile à bien des faiseurs contemporains.

Si Nul besoin de grande magie reprend en partie les mêmes personnages, le récit joue davantage sur la confusion des souvenirs de sa narratrice et sur un foisonnement de références littéraires, scientifiques et théâtrales, fort heureusement élucidées par Timothée Rey. Sur ce dernier point, ses copieuses notes sont un complément appréciable. Une plus-value qui, loin d’être un artifice superflu, donnent matière à réflexion et relecture.

Reste à traiter des quatorze nouvelles inscrites au sommaire. Si la plupart d’entre-elles sont des rééditions, l’ouvrage comporte plusieurs inédits, des textes oscillant entre science fiction et fantastique. Au lieu de dérouler un descriptif détaillé et sans aucun doute rébarbatif, contentons-nous de livrer quelques coups de cœur. Dérogeant à l’ordre préconisé par le canon du cycle, Timothée Rey propose en ouverture « Quand soufflent les Vents Uchroniques », une courte nouvelle à l’ambiance spectrale et onirique. J’avoue avoir été happé par la beauté poétique et le ton empreint de mélancolie de ce texte. Le sujet évoque à la fois Le Souffle du Temps de Robert Holdstock et le décor des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury. Bref, il rejoint illico mon panthéon personnel, plaçant de surcroît l’intégrale sous de bons augures. Puis vient le second coup de cœur, en l’espèce le neuvième texte. Si « Dernier Zeppelin pour cet univers » n’appartient pas vraiment au canon, il s’y rattache aisément grâce à la manifestation d’un vent uchronique venu littéralement arracher le narrateur de sa ligne historique et de son époque, peuplant sa mémoire de réminiscences où des zeppelins gigantesques, en partance pour l’Allemagne, sont amarrés aux gratte-ciel de New York. Une autre histoire, apparemment meilleure, hantée par le spectre de la culpabilité et du génocide. Un texte inoubliable, une nouvelle fois primé à juste titre (un Hugo et un Nebula).

Au terme de cette longue chronique, me voici donc contraint de me répéter. « La Guerre uchronique » est une réédition soignée et salutaire, comportant des textes devenus des classiques de la science fiction, enrichie de surcroît d’un paratexte érudit et passionnant. Un must-read, on vous dit, offrant l’opportunité de redécouvrir Fritz Leiber.

La Guerre uchronique de Fritz Leiber – Éditions Mnémos, Intégrale présentée par Timothée Rey, janvier 2020 (traductions inédites et révisions [États-Unis] par Timothée Rey)

Amatka

Cela faisait longtemps qu’un roman ne m’avait pas laissé sceptique, du moins au premier abord. Amatka est en effet un récit qui ne se livre pas immédiatement, frappé du sceau d’une banalité dont le prosaïsme apparent finit par intriguer. Implantée en terre étrangère, dans une contrée dépouillée de toute aspérité, une toundra glacée traversée par une unique voie ferrée, Amatka est une colonie au quotidien monotone où se répète une routine établie par un comité lointain. Un collectif isolé où la dissidence est proscrite et le libre arbitre traité avec la plus grande sévérité afin de préserver le caractère tangible de la société et de l’environnement. Dans ce monde, l’existence s’apparente à une page blanche où se répète sans cesse la même phrase dictée par la volonté d’une communauté assiégée, en proie à une menace indicible.

Amatka est un roman bizarre, une fable politique nous dit la quatrième de couverture. Sur ce point, on ne peut que suivre l’avis de l’éditeur, subodorant même une certaine parenté avec Les Dépossédés de Ursula Le Guin, du moins pour son paysage désertique et le modèle social décrit, un vague collectif anarcho-communiste. Mais là où l’autrice américaine souligne le caractère ambigu de son utopie, développant son propos dans un décor de science fiction, Karin Tidbeck choisit le cadre de la métaphore, jouant du pouvoir de réification des mots jusque dans son récit.

À Amatka comme dans les autres colonies, on nomme en effet les objets, poussant ce rituel jusqu’à inscrire leur nom au marqueur, de peur de les voir se dissoudre et revenir à leur état initial de pâte molle et grisâtre. À Amatka prévaut une discipline de fer, ne tolérant aucun écart depuis qu’une des cinq colonies a fait dissidence, entraînant un cataclysme dont on garde encore un souvenir effrayé. À Amatka règne le bonheur d’une vie simple et codifiée, au prix de l’immutabilité, de la perpétuation de la médiocrité et d’un contrôle absolu du langage. La règle est simple : une chose ne peut être si elle n’est pas nommée et ce qui est, doit être dit pour exister.

Envoyée à Amatka pour réaliser une enquête sur les besoins et pratiques de ses habitants en matière d’hygiène, Vanya n’est sans doute pas la fonctionnaire idéale pour accomplir cette tâche. Dans sa jeunesse, elle a flirté avec l’interdit et son père a été arrêté en raison de son attitude subversive. Ramenée vers l’orthodoxie, elle a échappé au pire, reniant son géniteur pour pouvoir retrouver sa place au sein du collectif. Mais, Vanya est restée trop curieuse pour son propre bonheur et pour l’équilibre social de la communauté.

Dans un monde figé et glacé, où les certitudes se délitent peu-à-peu en dépit du strict contrôle social, Karen Tidbeck reprend à son compte le concept du pouvoir libérateur et créateur des mots, dénonçant l’emprise de l’État qui cherche à en détourner le sens afin de perpétuer un modèle politique considéré comme indépassable. A l’heure de la communication politique et des éléments de langage, on ne peut pas rester insensible au parcours de Vanya et à sa révolte silencieuse. On ne reste pas davantage réfractaire à l’atmosphère d’un roman où l’autrice parvient à rendre tangible le malaise, tout en nous faisant ressentir l’immobilisme mortifère d’un monde étouffant jusqu’à l’asphyxie.

Grand amateur de dystopie, je ne pouvais laisser de côté ce roman dont diverses éminences de l’Internet avaient dit grand bien. L’effort relatif pour dépasser les cent premières pages, vaincre l’ennui insidieux, a finalement été récompensé. Amatka est un excellent roman, que dis-je, une lecture indispensable dont le propos interpelle, invitant le lecteur à réfléchir sur le pouvoir des mots en politique et, d’une manière plus générale, illustrant par l’exemple le caractère démiurgique de la littérature.

Amatka (Amatka, 2017) de Karin Tidbeck – Réédition Folio SF, 2019 (roman traduit de l’anglais et du suédois par luvan)

Le Karaté est un état d’esprit

John Kaimon semble frappé par le mauvais sort. Un père devenu fou, une mère morte à sa naissance, écrasée par un camion transportant des poulets, son existence se résume à une suite de malheurs présidée par la déveine et la dèche. Après avoir vécu à Mexico dans une communauté à la recherche du dénominateur commun de l’amour, quête ne lui ayant rapporté que deux sévères chaudes-pisses et une hépatite ; après avoir côtoyé un gang de motards nazis qui l’ont circoncis, violé par la bouche, l’anus et les aisselles, il a fini par échouer sur un bout de plage en Floride, avec quelques bricoles et un pull à l’effigie de William Faulkner en guise de bagages. Le temps de rejoindre un groupe dirigé par Belt, un lâche certifié par l’armée dont le credo se résume à promouvoir le karaté comme l’arme de défense ultime. Hébergé dans un motel désaffecté, il commence ainsi son entraînement, le courage et l’abnégation se conjuguant à l’attirance pour la seule fille du groupe, une ancienne reine de beauté en bikini jaune aussi redoutable que mystérieuse.

Quatrième roman de Harry Crews, Le Karaté est un état d’esprit ne dépare pas dans l’œuvre de l’auteur américain. Déjanté et déviant, tel pourrait être le résumé en deux mots d’une intrigue minimaliste se contentant de raconter l’histoire d’amour improbable entre un abîmé de l’existence et une jeune femme ayant décidé de devenir autre chose qu’une potiche. Sur un bout de plage bordé par l’autoroute, entre une immense foire improvisée pour la fête nationale et la piscine asséchée d’un motel délabré, en passant par un night club pour gays, l’auteur nous raconte la métamorphose d’un paumé. Une mutation en forme de révélation, mais ne résistant guère au principe de réalité de sa condition de sous-prolétaire, bien éloignée du.

Le Karaté est un état d’esprit abonde ainsi en personnages lunaires et grotesques, du maître mutique, franc-tireur des arts martiaux et tire-au-flanc, aux prédateurs en tout genre. Le roman de Harry Crews recèle aussi des scènes surréalistes, de vrais morceaux de bravoure comme cette grande foire organisée sur la plage, sorte de barnum vulgaire et bordélique où se déchaîne une foule inquiétante. On retrouve ainsi les thèmes et motifs habituels chez l’auteur américain, la monstruosité, les déviances diverses, la marginalité, l’aveuglement menaçant de la foule et l’impossibilité à se sortir de sa condition pour la frange la plus déshéritée de la société. Harry Crews ne peut toutefois s’empêcher de nourrir une certaines tendresse pour ses personnages, en dépit de sa propension à la raillerie et à la farce.

Le Karaté est un état d’esprit a donc incontestablement toutes les qualités pour ravir l’amateur de Harry Crews, même si l’intrigue tourne un peu au bordélique sur la fin, échappant un tantinet à son auteur.

Le Karaté est un état d’esprit (Karate is a Thing of the Spirit, 1972) de Harry Crews – Sonatine Éditions, 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Raynal)

Révolution I. Liberté

« Liberté » est le premier volet d’une chronique en trois tomes consacrée à la Grande Révolution, autrement dit la Révolution française. Florent Grouazel et Younn Locard ne choisissent pas la facilité en s’attachant à cet événement majeur de l’histoire de France. Mettant fin à l’Ancien régime, son souvenir détermine en effet la conduite de la politique nationale pour de nombreuses années, alimentant de nombreux combats individuels et collectifs, y compris à l’étranger. Réactivée par la relecture de François Furet venue s’opposer à l’interprétation marxiste, sa mémoire a fait l’objet d’une multitude de manifestations spectaculaires à l’occasion de la commémoration du bicentenaire, événement médiatique supposé sanctuariser dans une forme de communion républicaine et universelle, non exempte de voix dissonantes, l’héritage révolutionnaire.

Avec un récit foisonnant et polyphonique, où le premier rôle est surtout donné au peuple, de la canaille de la plus basse extraction aux aristocrates poudrés de la Cour, en passant par les besogneux, les anonymes et autres seconds couteaux d’un événement dont ils peinent tous à saisir l’ampleur, Grouazel et Locard dressent le portrait d’une société en proie à l’effervescence politique, tiraillée par une faim tenace de changement et par l’incertitude de la disette. « Liberté » annonce ainsi une fresque politique et sociale qui, à l’instar de 14 juillet de Eric Vuillard, entend dépeindre la Révolution dans sa multitude, son caractère spontané, chaotique et intrinsèquement violent.

« Liberté », le premier volet de Révolution couvre la période d’avril à octobre 1789, de la répression des émeutes de Réveillon au retour forcé du roi à Paris, sous la pression du peuple. Pendant que les États généraux devenus Assemblée nationale s’enivre de motions et de déclarations d’intention inspirées par les idéaux des « Lumières », on s’immerge dans le hors champ historique, épousant les points de vue de plusieurs personnages dont on suit le parcours individuel au sein du tumulte collectif. Celui d’un pamphlétaire virulent, opposé aux idées des députés du tiers état et partisan d’une répression violente. Celui d’un noble breton, candide débarqué dans la capitale et bien malgré lui propulsé au cœur des émeutes. Celui d’un philosophe anglais pétri de l’esprit des « Lumières ». Celui d’une gamine des rues ayant érigé la débrouillardise comme vertu cardinale pour survivre au cœur d’une précarité inimaginable. Grouazel et Locard nous ballade ainsi de Paris à Versailles, mettant en scène la foule versatile, sans cesse tiraillée par la faim, forcément dangereuse puisque rendue enragée par la morgue de l’aristocratie attachée à ses privilèges et par le jeu des spéculateurs et financiers dont le mur murant Paris rend Paris murmurant. Une populace prompte à s’emporter, soumises aux rumeurs et aux provocations des agitateurs, loin d’être à l’unisson, mais qui pourtant se découvre peu à peu une conscience politique rudimentaire. Bien entendu, on croise aussi les figures mémorables Mirabeau, Barnave, Marat et d’autres, mais elles restent ici un arrière-plan historique. L’essentiel de la scène est occupé par le peuple et son désir désordonné de justice sociale.

Documenté, recelant une foultitude de détails truculents et authentiques, d’anecdotes paillardes et gaillardes, animé d’une gouaille réjouissante, enrichie par le trait nerveux de Florent Grouazel, toutes ces qualités font de « Liberté » un must-read. Une réussite justement récompensée par un Fauve d’Or du meilleur album à Angoulême. A suivre avec « Égalité ».

Révolution I. Liberté de Florent Grouazel et Younn Locard – Éditions Actes Sud, collection « L’An 2 », janvier 2019

À crier dans les ruines

Le 26 avril 1986, le réacteur n°4 de la centrale Lénine de Tchernobyl explose, projetant dans l’atmosphère et les environs une importante quantité de radionucléides. Les faits et le processus conduisant à l’accident nous sont désormais connus, après avoir été longtemps cachés sous une chape de plomb (euphémisme). Prélude à l’effondrement de l’URSS, l’événement a mis fin à près de quarante ans de Guerre froide, poussant les idéologues à théoriser la fin de l’Histoire, une bien piètre consolation pour les victimes de la catastrophe dont l’histoire personnelle a achevé sa course dans les poubelles de cette Histoire. Fille d’ingénieurs domiciliés à Prypiat, Léna a vécu l’événement en direct du haut de ses treize ans. Bref, elle n’a rien compris du tout. Ni la gravité de la situation, ni les raisons ayant poussés ses parents à s’exiler très vite en France, auprès de proches installés là-bas, abandonnant derrière eux leur pays natal, territoire de son enfance, et surtout Ivan, son âme sœur.

À crier dans les ruines est un roman touchant sur le déracinement et la résilience. L’explosion de la centrale, le sacrifice des pompiers, l’évacuation forcée des habitants hors de la zone d’exclusion, l’incompréhension, la peur, l’absurdité de la situation, le ballet mortel des liquidateurs, le calvaire des survivants, tout ceci compose l’arrière-plan d’un drame de nature plus personnelle, celui d’une jeune fille contrainte à l’expatriation par la pire catastrophe du nucléaire civil du XXe siècle.

Coupée de ses racines, Léna entretient pourtant un lien viscéral avec sa terre natale,  via l’Ukrainien, la langue utilisée par sa grand-mère pour raconter les légendes de son pays. L’Histoire et les mythes lui permettent ainsi de se reconstruire un passé, une mémoire, afin surmonter le traumatisme qui l’empêche de se projeter dans l’avenir et de se forger un destin. Mais surtout l’amour qu’elle continue à éprouver pour Ivan plombe sa relation à autrui, l’isolant lentement et sûrement de son environnement. Pour faire le deuil de son passé, pour retrouver goût à la vie, il ne lui reste plus qu’à accomplir un pèlerinage à Prypiat, la cité modèle de l’utopie communiste, devenue désormais le point focal d’un parc à thème pour touristes attirés par le désastre.

« l’homme est étrange, avait marmonné sa grand-mère. Seul l’éloignement lui fait prendre conscience de la beauté des choses. De l’Ukraine je ne voulais pas garder l’effroi des dernières heures. Alors je l’ai enfantée d’une nouvelle mythologie. Je n’ai cessé de broder de nouvelles histoires en te les racontant soir après soir. Au fil des pages de mon livre imaginaire, l’Ukraine s’est effacée au profit de ces nouvelles couleurs que je t’avais transmises. Mais aujourd’hui, vois-tu, j’ai peur de me mesurer au monde, car mes peintures ne sont pas la réalité. Et si je n’aimais plus mon pays ? »

Avec des mots simples, Alexandra Koszelyk porte à l’incandescence le mal être de Léna, le caractère indicible du choc émotionnel provoqué par la catastrophe de Tchernobyl dont les conséquences invisibles ne se cantonnent pas seulement aux rayonnements ionisants. L’autrice fait en effet de l’histoire personnelle de Léna le vecteur d’un message plus universel, appelant à se confronter au réel plutôt qu’à la mémoire et rendant justice aux millions de déracinés, contraints de prendre la route de l’exil dans l’indifférence générale. À crier dans la ruines rend enfin justice à l’Ukraine, terre malmenée par l’Histoire, broyée par les velléités conquérantes de ses puissants voisins, des ravages de la Horde d’or à l’Holodomor. Un message salutaire afin de retrouver la paix, celle de l’esprit.

À crier dans les ruines de Alexandra Koszelyk – Éditions Aux Forges de Vulcain, août 2019