Les Fleurs du karma

Laïka Orbit avale la poussière et les kilomètres au son de la radio du karma. Paysages monotones et patelins semblables défilent sous ses yeux, engourdissant sa mémoire et lui faisant perdre ses repères. En fuite, elle doute désormais de tout. De la réalité du monde qui l’environne, monde de merde jalonné de villes étrons déposées en bordure de la chaussée. De son compagnon dont elle soupçonne la nature de simulacre. De sa propre identité, patchwork dépareillé d’informations nébuleuses. Coupée de son passé, sans attaches avec le présent, elle doute d’avoir un quelconque avenir. Elle s’attend juste à être digérée par l’usine à merde, unique employeur de Cloaca Maxima, ville où elle a fait étape dans un hôtel. En attendant de reprendre la route, elle fixe une fissure au plafond de la chambre, ensuquée dans un bad trip.

À ses côtés sur le lit où il sommeille, Zxyz se remémore son passé. Il en a bien raconté une partie à sa compagne, mais l’essentiel se terre dans sa caboche. Zxyz est un génie des mathématiques. Il compte, énumère, calcule toutes les opportunités dans l’arborescence des possibles. Il répertorie les bifurcations multiples empruntées par d’autres que lui, d’autres lui. Il échafaude des théories en son for intérieur et le processus le replonge dans son enfance mutique, à la remorque de sa mère, Kinky Baboosian, jeune fille happée par l’utopie hippie, à qui il doit son prénom cryptique.

L’univers de Kinky s’est effondré lorsqu’elle a appris par son père qu’il n’était pas son véritable géniteur. Suite à cette révélation, la jeune fille a fait sa valise, taillant la route, parfois en bien mauvaise compagnie, jusqu’à San Francisco où la saison est aux fleurs. L’utopie hippie y récolte en effet les graines semées par la contre-culture. Kinky trouve tout de suite sa place dans ce milieu où l’amour libre, l’épanouissement personnel en-dehors du carcan sociétal, l’expérimentation et la consommation de drogues apparaissent comme un viatique contre la grisaille. Elle enchaîne les expériences et les partenaires, ne tardant pas à se retrouver avec un polichinelle dans le tiroir. Un gosse ne parlant pas, muré dans son propre monde et dont le regard pèse sur les activités de sa mère comme la sentence d’une Cour martiale. Et pendant que l’ère du Verseau verse dans le sordide, il grandit, nourrissant en lui-même sa rancœur et des névroses obsessionnelles.

Quatrième roman de Tommaso Pincio, Les Fleurs du karma s’avère sans doute son œuvre la plus dickienne. Jouant à la fois sur la nature de la réalité et sur les conventions du roman, l’auteur italien nous embarque dans un voyage dépourvu de repères stables où le moindre fait sert de prétexte à de multiples digressions et à une remise en question de la réalité. De ce périple intime, lysergique et quantique, oscillant entre les années 1960 et les années 2000, Tommaso Pincio tire un récit fluctuant dont les contours se floutent au gré des narrateurs successifs. Un procédé qui n’est pas sans rappeler celui de maints romans de Philip K. Dick, l’époque choisie et la thématique générale de l’histoire renforçant ce rapprochement.

Kinky Baboosian, Zxyz et Laïka Orbit apparaissent comme des individus cherchant à instiller un ordre dans le chaos de leur vie. Une entreprise vouée à l’échec, mais un échec magnifique, car si un autre monde est possible, l’impossibilité pour les personnages de l’atteindre donne lieu à une mise en abyme textuelle. Leur quête se rapproche de celle des baby-boomers rejetant les rêves frelatés du consumérisme. Mais l’utopie n’a pas vaincu, elle a vécu, ce que vivent les enfants fleurs. Les hippies sont devenus junkies, leurs espoirs ont basculé dans le sordide. Ils pensaient changer le monde, ouvrir les portes à une nouvelle perception. Ils sont juste rentrés dans le rang ou morts.

À grand renfort d’éléments empruntés à la pop culture, jusque dans les titres de chapitre où sont citées les paroles et les titres des morceaux repris dans la playlist à la fin du livre, Tommaso Pincio brode un récit décalé, empreint de poésie et de tragédie.

Certains reprocheront aux Fleurs du karma d’être trop décousu. Bien au contraire, les quelques imperfections relevées ici et là participent pleinement au charme, voire à l’étrangeté de ce roman, somme toute attachant et lancinant tel un mantra psychédélique.

Au final, après Cinacitta, roman postérieur à ce titre, Tommaso Pincio continue à nous émerveiller avec un talent assez indéfinissable, infusé au meilleur des mauvais genres. Un livre à ne pas manquer.

Les Fleurs du karma de Tommaso Pincio – Éditions Asphalte, février 2013 (roman inédit traduit de l’italien par Sarah Guilmault)

 

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Cartographie des nuages

Il aura fallu attendre l’adaptation au cinéma de son roman Cloud Atlas (aka Cartographie des nuages) pour que je lise mon premier David Mitchell. De nombreux avis élogieux, pour certains émanant de sources avec lesquelles je partage des affinités, m’avaient pourtant encouragé à découvrir l’auteur. Parfois, on devrait prendre le temps d’écouter les conseils. On devrait abandonner la routine, lâcher le livre du moment pour obéir aux exhortations amicales. Bref, j’aborde l’auteur anglais bien tardivement, la mémoire encore imprégnée par la retranscription visuelle commise par Andy et Lana Wachowski. De manière étonnante, le film respecte les grandes lignes du roman, même s’il se permet quelques entorses, notamment un entrelacement des différentes histoires et un happy-end extra-planétaire, somme toute consensuel. Pour le reste, les réalisateurs ont su restituer les ambiances et divers registres narratifs, les adaptant au médium cinéma, d’une façon assez admirable.

Pour l’heure, parlons du roman. Les lecteurs de ce blog connaissent ma méfiance des images qui bougent, surtout lorsqu’il s’agit de l’adaptation d’une œuvre écrite. Comme je l’ai mentionné plus haut les Wachowski tirent plutôt habilement leur épingle du jeu. Mais le roman s’avère à la fois différent et supérieur car Mitchell s’y montre moins démonstratif sur certains points.

Impossible de résumer Cartographie des nuages. Par sa construction, le roman échappe à la linéarité plan-plan de bon nombre de livres. À bien des égards, l’œuvre de Mitchell s’apparente à une partition dont les différents segments se répondraient, comme en écho, évoquant un thème plus général. Celui de la lutte intérieure de l’humain, partagé entre ses instincts et son désir d’idéal. Celui de l’ascension et de la chute de toute civilisation. Une dialectique en forme d’éternel retour que ne renierait pas Ursula Le Guin.

Le foisonnement des styles frappe d’entrée de jeu. L’écriture de Mitchell manifeste une virtuosité qui laisse parfois pantois. L’auteur saute d’un style de langage et d’un registre d’émotion à un autre, sans que cela ne semble à aucun moment forcé.

Cartographie des nuages se décline en six mouvements organisés autour d’un point d’orgue. Six récits focalisés sur un personnage central, narrateur de son histoire personnelle et dont le point de vue nous permet d’appréhender son monde. Des histoires hachées par des césures, enchâssées dans une trame dont le motif rappelle celui d’une double spirale, un Esse évoquant le symbole du Tao. Six époques échelonnées entre le milieu du XIXe siècle et un futur indéterminé mais que l’on pressent comme lointain. Six atmosphères différentes correspondant à des traitements littéraires particuliers, tous parfaitement restitués par l’auteur.

Chaque mouvement se distingue ainsi par son style propre. Récit de voyage pour Adam Ewing, roman épistolaire pour Robert Frobisher, thriller paranoïaque pour Luisa Rey, autobiographie bouffonne pour Timothy Cavendish, dystopie consumériste pour Somni 451 et récit de fin du monde pour Zachry. Dans chaque cas, David Mitchell s’adapte à la langue de l’époque, faisant œuvre de (re)création, à la fois visuelle et langagière pour les parties futuristes. Il distille ses effets, qu’il ressortent de l’aventure maritime, du drame, du suspense, de la comédie, de la spéculation ou de l’eschatologie, avec une réelle maîtrise démontrant sa connaissance de la littérature. Si je ne suis pas complètement conquis par le procédé, sans doute un peu trop mécanique, je demeure toutefois charmé par son résultat.

Avec Cartographie des nuages, l’auteur anglais parvient à composer plusieurs variations autour d’un même motif. Une mélodie subtile et entêtante. Quelque chose qui rappelle le palindrome latin « in girum imus nocte et consumimur igni ». Assurément une expérience à tenter.

Cartographie des nuages [Cloud Atlas, 2004] de David Mitchell – Réédition Points, février 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Manuel Berri)

Les Historiens de garde

« L’Histoire n’est pas le lieu de l’adhésion. On n’a pas à adhérer au passé comme à un parti. Il ne fait pas sens de croire à des blocs d’héritage indissolubles, qui appartiennent à l’un ou l’autre. Le passé ne se fixe pas par testament chez le notaire. Les événements ne sont pas des clauses testamentaires. »

Nicolas Offenstadt

Succès de librairie indéniable, Le Métronome se présente comme un ouvrage d’histoire accessible au plus grand nombre. Un objet cool dont l’apparence et le discours se veulent iconoclastes, remettant en question une histoire jugée trop froide et entachée d’idéologie.

Décliné sous une version illustrée, puis à la télé, c’est aussi un phénomène marketing soutenu par des médias complaisants, pour ne pas dire complices, certains tirant grand profit de l’objet et de ses clones (la chaîne Histoire et France Télévisions pour ne citer que ces deux exemples).

Également accrédité par des politiques, dont on se demande s’ils ont vraiment pris connaissance de l’ouvrage, Le Métronome se trouve ainsi doté des attributs d’une autorité scientifique sans en avoir suivi le cheminement ni la méthode.

Mais tout ceci ne serait finalement pas très grave, si de surcroît Loránt Deutsch, sous prétexte de dénoncer une histoire instrumentalisée, ne tentait pas à son tour d’imposer une conception réactionnaire du passé, réactivant ainsi une antienne de la Droite nationaliste la plus rance dont les précurseurs se nomment de Maistre, Bainville, Maurras et Guitry.

Œuvre nécessaire et courageuse, le court essai de William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin fait le point sur le phénomène Métronome. Ces historiens montrent les lacunes flagrantes de l’ouvrage, mettant en lumière le projet idéologique qui sous-tend le propos de Deutsch. Ils relèvent que le vibrionnant acteur est au mieux un crétin utile au courant anti-républicain (et pourquoi pas anti-démocratique), au pire un zélote des idées les plus méphitiques de la Droite française.

Loránt Deutsch est une figure sympathique du show business habitué aux comédies populaires sans conséquence. Avec Le Métronome, il profite de sa notoriété pour investir le champs de l’Histoire. Il se présente comme un trublion venu semer du poil à gratter au cœur des citadelles de la connaissance historique. Il se décrit comme un conteur, un passeur, mais qui n’invente rien !

D’entrée de jeu, le projet de l’acteur n’apparait pas très clair. Et ses propos, cités à plusieurs reprises dans l’essai, ne viennent en rien disperser le doute. Deutsch dit apporter un éclairage sur le passé, un éclairage dégagé du matérialisme de l’étude scientifique des faits passés. L’acteur n’accepte les faits scientifiques que s’ils accréditent sa chapelle. Comme un bonus, car s’il est bien une histoire qu’il réprouve, c’est celle enseignée à l’université (« l’Histoire est un mensonge en sursis, un falsificationnisme ») et dans l’Éducation nationale (dont il méconnait manifestement les programmes). Froide, désincarnée, elle ne conduirait les élèves qu’à la désaffection pour le passé quand elle ne chercherait simplement pas à les embrigader.

Si l’on comprend assez rapidement ce que fustige Deutsch, son projet peine à apparaître. Pourtant peu à peu, il se dégage une ligne directrice des déclarations contradictoires, pour le moins embrouillées, de l’acteur. Selon lui, l’Histoire est porteuse de morale. Récit, forcément national, elle se fixe pour but d’édifier le (bon) peuple, laissant de côté toute réflexion et toute analyse pour privilégier l’émotion et le goût pour le sensationnel. Ainsi l’Histoire se confondrait avec l’identité nationale, une identité bien entendu chrétienne et royaliste.

Pour Deutsch, il existe une continuité du passé de la France, un riche legs pour paraphraser Renan, dont on doit être fier. Cette foi trouve ses racines dans une vision de la monarchie idéalisée « propre à faire rêver les midinettes, fidèles lectrices de Point de vue : Images du monde. » Une monarchie ayant fait souche à Paris, capitale de la France depuis au moins la fin de l’Empire romain.

Ce roman national parisianocentré a connu pourtant une rupture : la Révolution française.

« L’histoire de notre pays s’est arrêtée en 1793, à la mort de Louis XVI. Cet événement a marqué la fin de notre civilisation, on a coupé la tête à nos racines et depuis on les cherche. »

En effet, la Révolution apparaît à bien des égards comme une apocalypse aux yeux de l’acteur. Elle est la matrice des totalitarismes du XXe siècle – fascisme, nazisme et stalinisme. Elle sert également de cadre au premier génocide, décidé par Robespierre pour ramener la Vendée dans le giron républicain. Le peuple s’y montre violent, capricieux, irrationnel, dépourvu de toute pensée politique et réduit à une multitude haineuse. À grand renfort d’anecdotes frappante, comme la profanation de la dépouille du (bon) roi Henri IV, Deutsch fait le lit d’une légende noire du peuple, reprenant à son compte tous les stéréotypes du XVIIIe siècle.

De manière générale, tous les événements révolutionnaires du XIXe siècle passent à la moulinette contre-révolutionnaire dans Le Métronome. Ils y figurent comme des ruptures néfastes au cœur des jours fastes de la monarchie. À peine dignes d’être mentionnés, à l’image de la Commune qui passe à la trappe dans l’adaptation TV.

Sur quelles sources se fonde Loránt Deutsch pour élaborer un tel roman national ? La question reste sans vraie réponse. Pressé de livrer quelques informations, l’acteur se contente de lâcher quelques noms faisant consensus (Braudel, Guizot, Michelet, Ferro, Decaux…). Une manière de caution scientifique lui épargnant de rentrer dans les détails. Toutefois, en creusant un peu, on se rend compte qu’il s’agit le plus souvent de sources de seconde main, voire de sources partisanes, auxquelles il n’applique aucun traitement critique. Car si la question des sources reste nébuleuse, celle de la méthode ne résiste pas longtemps à l’examen critique. On l’a dit l’acteur ne retient des sources que ce qui arrange sa chapelle.

Mais ceci n’est pas le plus grave. Le bougre ne se contente pas seulement de faire valoir un éclairage partisan du passé. Il n’hésite pas à tronquer ou arranger celui-ci à sa convenance. Il se livre à une lecture erronée des sources qu’il a sélectionné, entremêlant interprétation fumeuse et pure invention. Ceci est démontré par les auteurs des Historiens de garde à plusieurs reprises.

Les erreurs déjà patentes dans Le Métronome apparaissent de manière encore plus flagrantes dans son adaptation télé où l’art du raccourci et de l’anachronisme forcent l’admiration. Un forfait dont les auteurs – Loránt Deutsch et Fabrice Hourlier – ne cherchent même pas à s’excuser, le goût du sensationnel l’emportant sur la raison.

Peu regardant sur ses sources et sur sa méthode, l’acteur a reçu le soutien inconditionnel des médias qui ont surtout vu dans le phénomène Métronome une source de profit. Car Deutsch est avant tout un pur produit marketing. Son livre est « à l’image d’une bouteille de coca ou d’une paire de baskets Nike. » L’image décontractée de l’acteur, sa gouaille, le storytelling autour de sa personne, la mise en scène dont il fait l’objet et tous les autres éléments du marketing commercial concourent à en faire un pur produit de consommation. Une pompe à fric dont les mêmes recettes ont été recyclées pour mettre en valeur son nouvel ouvrage : Le Paris de Céline.

Pourtant, loin de l’image de l’adulescent, le produit Deutsch apparaît comme la face émergée d’un courant moins fréquentable. Un courant inscrit dans une tradition réactionnaire dont les épigones actuels ont pour nom Patrick Buisson, Franck Ferrand, Jean Sévillia, Dimitri Casali, Stéphane Bern… Les tenants de cette école historique ont bien compris l’usage spectaculaire qu’ils pouvaient faire de la télévision. Ils ont saisi l’opportunité du spectacle vivant pour recréer dans des parcs à thème – comme celui du Puy du fou ou bientôt celui consacré à Napoléon – un passé fictif, présenté comme vrai et fidèle aux principes du roman national.

Face à cette offensive des partisans d’une histoire de la France éternelle, toujours unie, « toujours été là » pour reprendre l’expression de Suzanne Citron, les historiens se doivent de sonner l’appel à la résistance pour combattre cette vision faisandée et étriquée. Non pas en produisant une version républicaine du roman national, mais par l’action auprès de la population. Il s’agit de sortir les historiens de leur tour d’ivoire, de les pousser à animer des ateliers et à monter des projets d’écriture de l’histoire participative, initiant les volontaires aux méthodes historiques.

L’histoire est un sport de combat nous disent William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin. C‘est un combat stimulant et salutaire.

« L’histoire doit cesser d’être un réservoir à profit, à consommation immédiate, un passé figé utile aux seuls angoissés du présent et aux appétits de croissance des mécènes, et devenir une science en démocratie. Ce choix n’est pas dans les seules mains des historiens universitaires (qui restent, rappelons-le, au service du public), mais bien de l’ensemble des acteurs, politiques et médiatiques en tête, qui doivent cesser, sous prétexte d’impartialité et de faux relativisme, de donner la parole à n’importe qui, et d’affirmer, en cœur avec les historiens de garde, qu’il ne faut pas juger et que chacun peut avoir son éclairage. Il faut au contraire que les controverses deviennent publiques afin de permettre à l’ensemble des citoyens de prendre parti. Les champs des possibles sont ouverts, à nous de choisir la voie… »

Les Historiens de garde – De Loránt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national de William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin, préface de Nicolas Offenstadt – Inculte essai, 2013

ps : Un petit surf vers le grand méchant A et ses commentaires permet de se rendre compte de la nécessité de ce combat.

Images qui bougent (2)

Chose promise, chose due, même si je confesse m’être arraché davantage les cheveux pour composer cette liste de 15 films noirs/films policiers. Heureusement, ma tignasse est encore épaisse, malgré mon âge.

Allons-y.

1. Il était une fois en Amérique de Sergio Leone. A la fois fresque historique et romanesque, film noir et j’en passe, je ne me lasse pas de revoir cette œuvre grandiose, sans nul doute le chef d’œuvre de Sergio Leone, regrettant juste que le réalisateur n’ait pas pu tourner sa vision de la bataille de Leningrad. Ce film demeure une véritable madeleine en ce qui me concerne.

2. La Soif du Mal de Orson Welles. Un classique dont je continue à admirer le long plan séquence du début et l’intrigue ramassée sur une seule journée. Certes, Welles convoque tous les poncifs du genre, mais il s’en sort avec classe et une maîtrise admirable.

3. Bullitt de Peter Yates. Le film référence en matière de poursuite automobile avec Steve McQueen dans un de ses meilleurs rôles. Il n’y a rien à retrancher de ce film marqué également par la Schifrin touch.

4. Le Port de l’angoisse de Howard Hawks. Le classique des classiques, avec LE couple mythique Humphrey Bogart et Lauren Bacall.

5. Fargo des frères Cohen. Un film noir (sur blanc) que je préfère au plus récent No Country for old men. Chouette ambiance, intrigue implacable et acteurs impeccables.

6. Gros dilemme avec Martin Scorsese. J’ai longtemps hésité entre Mean Streets et Taxi Driver. Au final, j’opte pour le second. Le meilleur rôle de Robert de Niro.

7. Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia de Sam Peckinpah. Parce que Warren Oates, habituellement cantonné aux seconds rôles, est ici magistral dans cette interprétation d’un raté.

8. Traffic de Steven Soderbergh. LE film explicitant le mieux les enjeux du trafic de drogue entre les États-Unis et le Mexique. A la fois esthétique, politique et réaliste.

9. Dead Again de Kenneth Branagh. Ce titre figure dans ma liste parce qu’à l’époque l’auteur britannique réalisait encore de bons films. Ici, il tourne un thriller malin, entremêlant deux lignes temporelles réunies sous hypnose. C’est très théâtral, bourré d’humour et, au final, j’ai beaucoup apprécié.

10. Coup de torchon de Bertrand Tavernier. Librement adapté du roman de Jim Thompson 1275 âmes, l’histoire étant ici transposée en Afrique, Coup de torchon ne trahit pas pour autant l’esprit de l’auteur américain. Tavernier respecte le roman et son ambiance, tout en y injectant ses propres thèmes. L’interprétation de Philippe Noiret est bluffante et les autres acteurs ne déméritent en rien.

11. Le Général de John Boorman. Vu au cinéma lors de sa sortie, Le Général retrace la vie et la mort de Martin Cahill. Surnommé le Général, le bougre a grandi dans les cités pauvres de Dublin avant de devenir une légende du grand banditisme. Je ne suis pas un fan des biopic consacrés aux criminels. Pourtant, ce film violent et ambigu fonctionne à merveille.

12. Sudden Impact de Don Siegel. Archétype du facho, Dirty Harry a beaucoup contribué à la mauvaise réputation de Clint Eastwood. Passé la polémique, c’est un putain de bon personnage dont la réplique Go ahead, make my day reste une référence en matière de cynisme.

13. Animal Kingdom de David Michôd. Un chouette film australien au rythme posé, mais contaminé par une violence sourde, latente, ne demandant qu’à exploser. Les personnages sont ambigus, ni bons, ni méchants, juste guidés par leur instinct de survie. C’est peu de dire que j’ai apprécié.

14. Amer de Hélène Cattet & Bruno Forzani. Lorsque je vais au ciné, c’est pour être assailli par un flot d’émotions brutes. Être malmené, secoué, retourné comme une chaussette par la vision de l’auteur. Amer a tout de l’expérience. Visuelle, sonore, viscérale. Tout est bizarre, faussé, tordu. On baigne dans le giallo et c’est bon.

15. Prime Cut de Michael Ritchie. Pour terminer une petite curiosité seventies, mais que j’aime beaucoup. Une excursion chez les redneck avec une moissonneuse-batteuse en guise d’arme fatale et des enclos pleins de jeunes filles mises aux enchères. Une curiosité, je vous dis.

Images qui bougent

Une fièvre étrange gagne périodiquement la blogosphère, celle des listes. Best-of, bibliothèque idéale, coup de cœur, on ne compte plus les occurrences de ce mal inhérent aux sociétés d’abondance. Le diagnostic est patent, le traitement pointe aux abonnés absents. Et pendant ce temps, je compile…

A mon tour, je succombe à la listomanie. Les lecteurs de ce blog connaissent mon penchant pour les genres dits mauvais. En attendant de faire le point dans ma bibliothèque pour composer ma bibliothèque idéale de SF et de romans noirs, je convie les malheureux internautes (trois pelés, deux tondus et une poignée de chevelus) à consulter ma filmothèque idéale. Car entre deux lectures, il m’arrive de céder à l’attraction des images qui bougent.

Commençons par 15 films de SF :

1. Soleil vert de Richard Fleischer. Bien meilleur que le roman de Harry Harrison dont il est adapté, ce film reste gravé dans mémoire. La faute à Charlton Heston et à une vision du futur très pessimiste. Quand le roman noir rencontre la SF, on obtient une excellente dystopie.

2. 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Pendant un moment, j’ai caressé l’idée de mettre dans ma liste Orange mécanique, et puis, je me suis dit qu’après Soleil vert, on allait me taxer de misanthropie… 2001 n’en demeure pas moins un souvenir impressionnant, avec une bonne part de mystère.

3. Aliens de James Cameron. J’aurais pu mentionner le premier épisode de la franchise, tourné par Ridley Scott, mais comme il me fallait un vrai film de SF dans ma liste  (comprendre avec un max d’explosions), je me suis rabattu sur celui-ci. Pas un mauvais choix, ce film me semblant le meilleur de Cameron. Je l’ai visionné dernièrement. Il n’a pas pris une ride.

4. Bienvenue à Gattaca de Andrew Niccol. La SF se démode vite. La solution : tourner un film de SF à l’allure rétro.

5. The Thing de John Carpenter. S’inspirant du film de Christian Nyby (lui-même adapté d’une nouvelle de John W. Campbell), The Thing a marqué mes jeunes années. Je ne sais pas combien de fois je l’ai regardé, je ne m’en lasse pas. Et même si les effets spéciaux ont un peu vieilli, ce huis-clos polaire n’a rien perdu de sa charge angoissante et de son nihilisme réjouissant.

6. A Scanner Darkly de Richard Linklater. Et tant pis si ce n’est pas vraiment de la SF. La meilleure adaptation d’un roman de Philip K. Dick.

7. Existenz de David Cronenberg. Étrange, indéfinissable, viscéral. J’ai hésité avec Dead Zone.

8. Blade Runner de Ridley Scott. Pour les portes de Tannhaüser. Forcément. Et pour son atmosphère de polar hard-boiled.

9. Les Fils de l’Homme de Alfonso Cuaron. Un condensé des peurs de la fin du XXe siècle et du début du XXIe, avec des scènes d’anthologie. Et puis rien que pour la centrale de Battersea survolée par le cochon de Animals au son du Court of the Crimson King, ce film se devait de figurer dans ma liste.

10. Brazil de Terry Gilliam. Folie furieuse et démesure. George Orwell infusé au LSD. La dystopie ultime.

11. Another Earth de Mike Cahill. Un film d’une rare délicatesse sur un sujet qui aurait pu virer au mélo. En plus, c’est de la SF sans explosions. Alors, ne boudons pas notre plaisir.

12. Dune de David Lynch. J’assume mon mauvais goût (et le cuir).

13. Abattoir 5 de George Roy Hill. Parce que c’est la vie.

14. Dark City de Alex Proyas. Hybride de SF et de roman noir, avec un zeste de Cités obscures. Un régal

15. Monsters de Gareth Edwards. Métaphore sur la division Nord/Sud et superbe atmosphère. Pendant visuel à Points chauds de Laurent Genefort.

A suivre : 15 films noirs.

Angle Mort n°8

Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous dire tout le bien que je pensais de la revue électronique Angle Mort. Le numéro 8, paru en novembre, me fournit cette opportunité, un peu en retard je le reconnais…

Au sommaire, quatre nouvelles et un éditorial ayant le mérite de l’optimisme. Sébastien Cevey et Laurent Queyssi, chevilles ouvrières et têtes pensantes de la revue, s’y attachent en effet à désamorcer l’opposition stérile entre le numérique et le papier. Bien sûr, ils ont tendance à défendre un tantinet leur boutique, mais ils le font avec une certaine logique, tentant de montrer que le numérique ne menace pas l’édition papier puisque ces deux supports s’insèrent dans des écosystèmes différents. Une réflexion que j’ai tendance à partager, même si ces écosystème manquent de lecteurs pour garantir un réel climax…

Passons aux nouvelles.

On commence en douceur avec Les Beaux Garçons, un texte jouant sur les stéréotypes et poussant la métaphore jusqu’au bout. Le postulat de Theodora Goss a le mérite de la simplicité, pour ne pas dire de la banalité. C’est peut-être cet aspect qui pèche. Pour le reste, sa nouvelle s’amuse des clichés colportés par bon nombre de teen movies et novels. Amusant, mais guère davantage.

Vient le premier Français de ce numéro. On ne présente plus Jean-Claude Dunyach, habitué aux format court où il excelle, l’auteur propose ici une sorte de conte philosophique. Microcosme et macrocosme se rejoignent autour d’une histoire à hauteur d’homme, infusée dans une bonne dose d’ivresse, au cœur de la nature sauvage du Grand Nord canadien. Paysage avec intrus s’apparente à une sorte d’Into the Wild alcoolisé. Et s’il donne de la matière pour phosphorer, le texte distille également un peu d’émotion.

Avec Infinis, on passe un cran au-dessus. Vandana Singh me rappelle pourquoi la SF est nécessaire. Qu’on me permette d’affirmer que ce texte est bouleversant. L’auteur s’attache au pas d’un vieux monsieur, professeur à la retraite, vivant dans une ville indienne en proie aux massacres inter-religieux. Conjuguant la beauté abstraite des mathématiques et la laideur de la nature humaine, l’auteur indien atteint la perfection. Il touche à quelque chose d’indicible, de l’ordre de l’émotion brute. Une pépite, pas moins, dont je ne tiens pas à déflorer ici la force et la beauté.

Reste Léo Henry. J’avoue avoir quelque difficulté à parler de la chose. Down There By The Train est une nouvelle assez indescriptible. Pas d’intrigue, ni de début ou de fin. Un contexte vaguement post-apocalyptique. L’auteur nous immerge directement au cœur d’une communauté dont on ne sait s’il s’agit d’un groupe de rats ou d’humains ayant calqué leur comportement sur celui des rats. Mais peu importe, le résultat reste le même. Immersif, avec une écriture très travaillée, on est happé par ce texte qui laisse sans voix, mais qui peut aussi agacer du fait de son aspect un tantinet vain. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié.

Au final, ce numéro 8 d’Angle Mort mérite plus qu’un coup d’œil distrait, au moins pour les nouvelles de Vandana Singh et Léo Henry.

Une initiative à soutenir ici.

Le Crépuscule des mondes

Pour inaugurer la nouvelle mouture de ma blogomanie, recyclons une vieillerie. Voici un petit maître de la SF, comme on dit, à ranger en compagnie des immenses Keith Roberts, James Ballard et Christopher Priest.
Mais que les lecteurs assidus de mes bafouilles ne s’inquiètent pas, je reviens avec des choses plus récentes, dès que je peux…

Par définition, la Science-fiction est un genre qui spécule sur l’avenir. Que ce soit pour divertir ou pour faire réfléchir (voire les deux à la fois), elle fait du futur le territoire de préoccupations conjuguées au présent. Genre littéraire doté d’une réelle épaisseur historique, elle fait l’objet de rééditions régulières, notamment pour des grands classiques.

La collection Terra Incognita chez Terre de brume (désormais passée à la trappe) et la Bibliothèque voltaïque des Moutons électriques se sont attachées à (re)mettre en valeur un corpus trop souvent oublié ou méconnu. A leur tour, les éditions Bragelonne ont déployé leur ADM (armes de diffusion massive) afin d’exploiter le marché de la nostalgie ; un marché dont je me garderai bien d’avancer qu’il résulte d’une vraie demande, d’un réel intérêt patrimonial ou d’un plus prosaïque opportunisme commercial. Deux premiers titres sont venus ouvrir leur catalogue : La Terre sauvage de Julia Verlanger aka Gilles Thomas et Le crépuscule des mondes de Michael G. Coney dont je vais vous causer. (Depuis, Bragelonne a rangé ses ADM, le flambeau semblant être passé du côté d’éditeurs plus confidentiels, comme Critic et Ad Astra)
Ceci n'est pas la créature du Lac
Michael G. Coney bénéficie dans l’Hexagone d’un coup de projecteur bienvenu. Grâce aux Moutons électriques, on a eu l’occasion de (re)découvrir cet auteur britannique avec Péninsule, élégant volume regroupant un court roman et quatre nouvelles. Je renvoie les curieux à sa réédition en poche.
La collection Les Trésors de la SF (en sommeil maintenant) enfonce le clou en lui consacrant un omnibus, pas moins de trois titres, parus jadis chez Ailleurs & Demain et dans la collection Super fiction, composent cet épais volume affublé d’un titre générique. Pour une fois, le cœur de cible n’est pas le lectorat prépubère friand de BCF ou le geek accro au NSO. Je sais, j’exagère… Pour une fois, la cible est le lecteur nostalgique ou celui souhaitant parfaire sa connaissance des classiques et des œuvres considérées comme telles.

Rax, Syzygie et Brontomek (aka Les Brontosaures mécaniques) sont trois romans d’un classicisme formel. On ne peut pas affirmer que l’on ressort bouleversé par leur lecture. L’écriture de Michael G. Coney y apparaît très simple et ses intrigues ne brillent pas par leur originalité. A vrai dire, les qualités de l’auteur sont à rechercher ailleurs. Pour commencer, dans la pertinence dont il fait preuve lorsqu’il s’agit de traiter la psychologie des personnages (nous y reviendrons plus loin). Puis, dans l’unité qui se dégage de ces trois romans.

Unité de ton d’abord. Rax, Syzygie et Brontomek se révèlent des récits à hauteur d’homme, imprégnés par une petite musique intime. Une mélodie jouant sur les passions humaines. Les personnages dépeints par Michael G. Coney sont des êtres ordinaires que rien ne distingue du commun des mortels. Ils nourrissent des préjugés et brillent par leur générosité ou se laissent aller aux petites lâchetés quotidiennes. Humain, trop humain se désespère-t-on. Ils éprouvent les mêmes sentiments que tout un chacun : peur, jalousie, colère, haine, joie, amour. Sur ce dernier point, il est difficile de ne pas relever le sentimentalisme exacerbé de l’auteur lorsqu’il questionne la relation amoureuse. Rax, Syzygie et Brontomek racontent aussi trois histoires d’amour qui offrent, en quelque sorte, un contrepoint à un regard par ailleurs très lucide sur les relations humaines en général.

Unité de lieu ensuite. Michael G. Coney s’avère un conteur des mondes pionniers. Des mondes isolés, enclavés et placés à l’écart des courants de l’Histoire. Il nous décrit des communautés low-tech installées au bord de la mer (une constante de cet omnibus), dans lesquelles l’instinct grégaire et la fierté de clocher l’emportent sur toute autre considération. Des lieux où le groupe se doit de montrer son attachement aux traditions sans que cela nuise pour autant à l’initiative personnelle et à l’esprit d’indépendance. Bref, quelque chose qui rappelle beaucoup l’insularité britannique et l’état d’esprit particulier qu’elle génère…

L’essentiel de Rax se déroule dans le village côtier de Pallahaxi situé sur une planète semblant elle-même avoir été oubliée du reste de l’Humanité. L’action de Syzygie et de Brontomek prend place dans la colonie côtière de Rivebourg sur la planète pionnière Arcadia. Ces lieux clos offrent à Michael G. Coney l’opportunité de faire vivre des microcosmes humains, tout en restituant sans illusion aucune les jalousies, les rumeurs, les rancœurs et les querelles qui les animent.
Par ailleurs, il pose la problématique du rapport à l’autre dans différents combinaisons : l’étranger à la communauté (à la fois dans Rax, Syzygie et Brontomek), l’étranger à sa catégorie sociale (dans Rax), le partenaire amoureux (dans les trois romans) et l’autre dans son acception la plus radicale, comprendre ici l’extra-terrestre (les amorphes de Brontomek).

Unité narrative enfin. Les trois romans se ressemblent dans leur déroulement. Michael G. Coney décrit trois bouleversements venant déséquilibrer des microcosmes apparemment paisibles. Le bouleversement, qu’il soit de nature cosmique (l’entrée dans une période de glaciation), environnemental (les marées exceptionnelles et l’effet relais de Syzygie) ou sociétal, ne donne pas lieu à un déchaînement spectaculaire. Il s’agit plutôt d’apocalypses calmes et lentes, où l’écrivain britannique s’attache à décrire leur impact sur le quotidien des habitants. A l’instar de Robert Charles Wilson, Coney s’intéresse aux détails des mœurs et relate, au jour le jour, les réactions et les tensions suscitées par l’irruption de l’exceptionnel.
Pour autant, la part science-fictive n’est pas réduite à la portion congrue. Rax, Syzygie et Brontomek brillent par l’étrangeté de leur faune et de leur flore, Michael G. Coney n’hésitant pas à manier quelques-uns des thèmes les plus classiques de la science-fiction. Si ses histoires s’inscrivent totalement dans les codes du genre, il en use sans surenchère, d’une façon très pointilliste, convenant très bien aux ambiances.

Avec Le crépuscule des mondes, l’occasion apparaît idéale pour approfondir sa connaissance d’un auteur confidentiel doté d’une voix, certes un tantinet old-school, mais bigrement attachante en fin de compte. L’amateur de Robert Charles Wilson, de Keith Roberts, voire de Christopher Priest – celui de L’archipel du rêve – devrait y trouver son compte.

crepusculephotoLe Crépuscule des mondes de Michael G. Coney – Omnibus se composant de Rax, Syzygie et Brontomek – Éditions Bragelonne, collection Les Trésors de la SF