Le Crépuscule des mondes

Pour inaugurer la nouvelle mouture de ma blogomanie, recyclons une vieillerie. Voici un petit maître de la SF, comme on dit, à ranger en compagnie des immenses Keith Roberts, James Ballard et Christopher Priest.
Mais que les lecteurs assidus de mes bafouilles ne s’inquiètent pas, je reviens avec des choses plus récentes, dès que je peux…

Par définition, la Science-fiction est un genre qui spécule sur l’avenir. Que ce soit pour divertir ou pour faire réfléchir (voire les deux à la fois), elle fait du futur le territoire de préoccupations conjuguées au présent. Genre littéraire doté d’une réelle épaisseur historique, elle fait l’objet de rééditions régulières, notamment pour des grands classiques.

La collection Terra Incognita chez Terre de brume (désormais passée à la trappe) et la Bibliothèque voltaïque des Moutons électriques se sont attachées à (re)mettre en valeur un corpus trop souvent oublié ou méconnu. A leur tour, les éditions Bragelonne ont déployé leur ADM (armes de diffusion massive) afin d’exploiter le marché de la nostalgie ; un marché dont je me garderai bien d’avancer qu’il résulte d’une vraie demande, d’un réel intérêt patrimonial ou d’un plus prosaïque opportunisme commercial. Deux premiers titres sont venus ouvrir leur catalogue : La Terre sauvage de Julia Verlanger aka Gilles Thomas et Le crépuscule des mondes de Michael G. Coney dont je vais vous causer. (Depuis, Bragelonne a rangé ses ADM, le flambeau semblant être passé du côté d’éditeurs plus confidentiels, comme Critic et Ad Astra)
Ceci n'est pas la créature du Lac
Michael G. Coney bénéficie dans l’Hexagone d’un coup de projecteur bienvenu. Grâce aux Moutons électriques, on a eu l’occasion de (re)découvrir cet auteur britannique avec Péninsule, élégant volume regroupant un court roman et quatre nouvelles. Je renvoie les curieux à sa réédition en poche.
La collection Les Trésors de la SF (en sommeil maintenant) enfonce le clou en lui consacrant un omnibus, pas moins de trois titres, parus jadis chez Ailleurs & Demain et dans la collection Super fiction, composent cet épais volume affublé d’un titre générique. Pour une fois, le cœur de cible n’est pas le lectorat prépubère friand de BCF ou le geek accro au NSO. Je sais, j’exagère… Pour une fois, la cible est le lecteur nostalgique ou celui souhaitant parfaire sa connaissance des classiques et des œuvres considérées comme telles.

Rax, Syzygie et Brontomek (aka Les Brontosaures mécaniques) sont trois romans d’un classicisme formel. On ne peut pas affirmer que l’on ressort bouleversé par leur lecture. L’écriture de Michael G. Coney y apparaît très simple et ses intrigues ne brillent pas par leur originalité. A vrai dire, les qualités de l’auteur sont à rechercher ailleurs. Pour commencer, dans la pertinence dont il fait preuve lorsqu’il s’agit de traiter la psychologie des personnages (nous y reviendrons plus loin). Puis, dans l’unité qui se dégage de ces trois romans.

Unité de ton d’abord. Rax, Syzygie et Brontomek se révèlent des récits à hauteur d’homme, imprégnés par une petite musique intime. Une mélodie jouant sur les passions humaines. Les personnages dépeints par Michael G. Coney sont des êtres ordinaires que rien ne distingue du commun des mortels. Ils nourrissent des préjugés et brillent par leur générosité ou se laissent aller aux petites lâchetés quotidiennes. Humain, trop humain se désespère-t-on. Ils éprouvent les mêmes sentiments que tout un chacun : peur, jalousie, colère, haine, joie, amour. Sur ce dernier point, il est difficile de ne pas relever le sentimentalisme exacerbé de l’auteur lorsqu’il questionne la relation amoureuse. Rax, Syzygie et Brontomek racontent aussi trois histoires d’amour qui offrent, en quelque sorte, un contrepoint à un regard par ailleurs très lucide sur les relations humaines en général.

Unité de lieu ensuite. Michael G. Coney s’avère un conteur des mondes pionniers. Des mondes isolés, enclavés et placés à l’écart des courants de l’Histoire. Il nous décrit des communautés low-tech installées au bord de la mer (une constante de cet omnibus), dans lesquelles l’instinct grégaire et la fierté de clocher l’emportent sur toute autre considération. Des lieux où le groupe se doit de montrer son attachement aux traditions sans que cela nuise pour autant à l’initiative personnelle et à l’esprit d’indépendance. Bref, quelque chose qui rappelle beaucoup l’insularité britannique et l’état d’esprit particulier qu’elle génère…

L’essentiel de Rax se déroule dans le village côtier de Pallahaxi situé sur une planète semblant elle-même avoir été oubliée du reste de l’Humanité. L’action de Syzygie et de Brontomek prend place dans la colonie côtière de Rivebourg sur la planète pionnière Arcadia. Ces lieux clos offrent à Michael G. Coney l’opportunité de faire vivre des microcosmes humains, tout en restituant sans illusion aucune les jalousies, les rumeurs, les rancœurs et les querelles qui les animent.
Par ailleurs, il pose la problématique du rapport à l’autre dans différents combinaisons : l’étranger à la communauté (à la fois dans Rax, Syzygie et Brontomek), l’étranger à sa catégorie sociale (dans Rax), le partenaire amoureux (dans les trois romans) et l’autre dans son acception la plus radicale, comprendre ici l’extra-terrestre (les amorphes de Brontomek).

Unité narrative enfin. Les trois romans se ressemblent dans leur déroulement. Michael G. Coney décrit trois bouleversements venant déséquilibrer des microcosmes apparemment paisibles. Le bouleversement, qu’il soit de nature cosmique (l’entrée dans une période de glaciation), environnemental (les marées exceptionnelles et l’effet relais de Syzygie) ou sociétal, ne donne pas lieu à un déchaînement spectaculaire. Il s’agit plutôt d’apocalypses calmes et lentes, où l’écrivain britannique s’attache à décrire leur impact sur le quotidien des habitants. A l’instar de Robert Charles Wilson, Coney s’intéresse aux détails des mœurs et relate, au jour le jour, les réactions et les tensions suscitées par l’irruption de l’exceptionnel.
Pour autant, la part science-fictive n’est pas réduite à la portion congrue. Rax, Syzygie et Brontomek brillent par l’étrangeté de leur faune et de leur flore, Michael G. Coney n’hésitant pas à manier quelques-uns des thèmes les plus classiques de la science-fiction. Si ses histoires s’inscrivent totalement dans les codes du genre, il en use sans surenchère, d’une façon très pointilliste, convenant très bien aux ambiances.

Avec Le crépuscule des mondes, l’occasion apparaît idéale pour approfondir sa connaissance d’un auteur confidentiel doté d’une voix, certes un tantinet old-school, mais bigrement attachante en fin de compte. L’amateur de Robert Charles Wilson, de Keith Roberts, voire de Christopher Priest – celui de L’archipel du rêve – devrait y trouver son compte.

crepusculephotoLe Crépuscule des mondes de Michael G. Coney – Omnibus se composant de Rax, Syzygie et Brontomek – Éditions Bragelonne, collection Les Trésors de la SF

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5 réflexions au sujet de « Le Crépuscule des mondes »

  1. Oh, tu as migré toi zaussi? (je t’évite la blague à deux francs sur le printemps, toussa)(ne me remercie pas)
    Et donc, auteur que je ne connais pas du tout du tout (enfin un peu plus maintenant quand même). Mais en même temps, je ne connais pas non plus Keith Roberts, alors…

    • Yep ! J’ai migré et je ne m’en porte que mieux. Je découvre petit à petit des fonctionnalités qui me ravissent.
      Si tu souhaites découvrir Coney, il me semble que Folio SF a réédité Péninsule. C’est pas mal pour commencer.

  2. Je ne sais pas pourquoi ton article m’a fait penser à Michael BISHOP, qui n’a rien à voir, sauf son prénom, et dont me revient en mémoire (assistée par Internet) sa nouvelle  » Ce qui se passa rue des Serpents ou l’assassinat du président Mao tel que l’a commis l’auteur à Séville au printemps de l’An 1992 (sous réserve de l’incertitude historique quant à la datation)  » parue dans le premier numéro de la revue Univers aux Editions J’ai Lu (Frémion et Sadoul rédac-chefs) que j’avais lue en toute innocence lycéenne alors que je tétais encore la mamelle d’Asimov, Lovecraft, Matheson et Sturgeon, et qui m’en avait foutu un coup au moral, c’était le début des déconstructions littéraires dans la SF comme dans les z’autres z’ailleurs de la littérature, et je n’y avais rien pompé.
    Me v’la beau pour commenter ta réminiscence De Michael G. Coney, dont je n’ai rien lu.
    Ca m’apprendra à fréquenter des blogs SF.
    Je repasserai néanmoins, l’auberge est accueillante et bien achalandée.

  3. Magie de l’inconscient : au sommaire de ce désormais mythique puisqu’introuvable numéro 02 (et non 1) de la revue Univers, il y avait des nouvelles de Ballard et de Priest, que tu cites en début d’article, je m’en suis rendu compte en matant sa couverture, aisément disponible dans Google.
    D’où sans doute ma réminiscence, puisque l’info n’était pas oubliée mais sa remémoration inhibée.
    Bien content de t’avoir filé le virus, tiens, y’a pas de raison qu’y ait que toi pour faire rêver sur des auteurs non lus !

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