Des Voleurs comme nous

Parmi les nombreuses tentatives de définition du roman noir, une seule me semble pertinente, ou du moins, une seule trouve suffisamment de crédit à mes yeux pour que je l’adopte aussitôt. On la doit à Jean-Patrick Manchette. Je la cite de mémoire, mais d’aucuns peuvent la retrouver dans ses Chroniques parues chez Rivages.

« Dans le roman noir, il n’y a pas de bien ou de mal, juste des gens qui disent non, et qui boivent un coup après, parce que c’est dur. »

T-Doub, Bowie et Chicamaw ont dit non. Ils ont dit non à la loi, à la police, aux banquiers et aux capitalistes qui spéculent sur le dos des petites gens, jouant avec leur travail et leur vie. Pour autant, cette opposition apparaît-elle comme une variation criminelle de la lutte des classes ? Une propagande par le fait qui prendrait pour cible les banques et les institutions de l’État ? Les choses ne sont pas si simples. Un examen plus approfondi révèle les limites de cette révolte qui semble en effet beaucoup moins franche sur le sujet des normes sociétales.

Lorsque le roman commence, T-Doub, Bowie et Chicamaw viennent de s’évader du pénitencier où ils purgeaient leur peine. Étrange évasion d’ailleurs puisque profitant d’une autorisation de sortie pour pêcher, ils prennent en otage un chauffeur de taxi avec lequel ils avaient l’habitude de trafiquer. Belle illustration d’un monde où tout s’achète, même la complicité et la connivence.

Déterminés et armés, les bougres ne fuient hélas pas loin. Leur véhicule crève en rase campagne. Qu’à cela ne tienne, ils en volent un second dans une ferme, prenant un nouvel otage. Mais la malchance les poursuit. Ils tombent cette fois-ci en panne, heureusement pas très loin de leur destination, une planque mise à leur disposition par le cousin de Chicamaw.

Ces diverses péripéties montrent d’emblée l’amateurisme du trio. Mais ce n’est pas très grave car ils savent improviser et, même s’ils ne se considèrent pas comme des tueurs, ils sont résolus à se défendre, à tout faire pour ne pas retourner en prison. En attendant, ils libèrent leurs otages dans la nature, en des lieux où l’on pourra les retrouver. Inutile de les tuer, ils préfèrent réserver leurs coups pour la police et pour les banques. Ils ont déjà quelques braquages à leur actif, des plans pas compliqués, rondement menés, et ils comptent bien profiter de leur liberté pour dévaliser encore deux ou trois établissements avant de vivre comme des nababs au Mexique. Et qui sait ? Peut-être trouveront-ils un avocat à acheter, histoire de se refaire une virginité auprès de la justice de leur pays.

Écrit en 1937, Des Voleurs comme nous n’est pas un ouvrage de première jeunesse. Pourtant, il se lit tout seul, n’accusant que de manière très superficielle son âge. Edward Anderson ne brille pas pour sa célébrité dans l’Hexagone. Son deuxième roman a cependant fait l’objet de deux adaptations au cinéma, sous des angles assez différents, celui de la romance et celui du roman criminel. L’une plus ancienne par Nicholas Ray (Les Amants de la nuit, 1949) et l’autre par Robert Altman (Nous sommes tous des voleurs, 1974). Un itinéraire étonnant pour un roman méconnu en France, si on le compare à des œuvres contemporaines comme celles de Dashiell Hammet, James M. Cain ou Raymond Chandler. Ce constat permet de rattacher Anderson à cette catégorie d’auteurs que l’on pourrait surnommer les grands oubliés, catégorie dans laquelle se trouve également P. J. Wolfson. Une bonne raison de saluer l’initiative de La manufacture des livres.

Le roman suscite moult réminiscences. On pense bien sûr à Bonnie and Clyde, mais aussi à ces figures d’outlaws américains (Baby Face Nelson, Pretty Boy Floyd ou John Dillinger) sillonnant les plaines du Middle West. Des types dont les méfaits alimentaient la chronique judiciaire provoquant auprès de la population un mélange d’effroi et d’admiration. Effroi des bourgeois et des notables, attachés à l’ordre et à un rapport de force leur étant favorable. Admiration du petit peuple, pour qui les crimes donnaient l’impression d’une vengeance par procuration.

Pour autant, peut-on parler de conscience politique ? Pas vraiment, car l’individualisme et l’intérêt privé, familial ou amical, prévalent effaçant toute possibilité de solidarité plus large. À la moindre occasion, le quidam se transforme en chasseur de primes prompt à livrer le larron à la police, ou n’importe qui d’autre, histoire de récupérer la récompense.

Sans chercher à excuser T-Doub, Bowie et Chicamaw, Edward Anderson dépeint ainsi une Amérique où prime un sentiment de justice assez frustre. Où rien n’est permis si l’on est pauvre et où tout est possible pour qui dispose d’argent et d’appuis. Un pays où le goût pour le sensationnel l’emporte sur la quête de vérité et où, conformément au principe de L’Homme qui tua Liberty Valance, la légende étant plus belle que la réalité, on imprime la légende.

Et s’il ne juge pas les actions du trio, il met en lumière leur médiocrité, leur goût pour le clinquant et l’embourgeoisement. Bien loin de l’image du bandit au grand cœur redistribuant ce qu’il a volé aux plus démunis ou agissant pour rétablir un tort.

Avec Des Voleurs comme nous, Edward Anderson écrit un formidable roman noir sur fond de dépression américaine. Bien loin de la figure du monstre criminel ou du bandit vengeant les pauvres, il montre que les voleurs sont juste des gens comme nous, avec des sentiments, des besoins et des préoccupations, au final très prosaïques. Maintenant, je vais boire un coup, parce que c’est dur.

Des Voleurs comme nous (Thieves like us, 1937) de Edward Anderson – La manufacture des livres, mars 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Emmanuèle de Lesseps)

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