La Bombe

Lorsque le temps m’en laisse le loisir, j’aime bien me sortir un peu de la fiction. Les lecteurs assidus de ce blog, chevelues y comprises, connaissent déjà mon goût pour l’Histoire, un centre d’intérêt qui m’a permis de découvrir Howard Zinn.

Professeur de science politique à l’université de Boston, historien des résistances et de l’incidence des mouvements populaires sur la société américaine, le bonhomme a joué un rôle important dans le courant radical nord-américain. On lui doit notamment la fameuse Histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours, ouvrage proposant rien de moins qu’une relecture de l’histoire de l’Oncle Sam via le point de vue des vaincus.

Pourfendeur de l’impérialisme américain, défenseur des libertés, on retrouve chez Zinn bien des caractéristiques présentes chez d’autres intellectuels, tels James Morrow ou Noam Chomsky. En cela, il s’inscrit de plain pied dans cette tradition américaine de contestation. Celle d’esprits libres utilisant leur raison et leur liberté d’expression pour démasquer les dogmes et dénoncer la fausseté des idéologies.

La bombe résulte d’une prise de conscience dictée à la lumière de la commémoration du 50e anniversaire du bombardement d’Hiroshima aux États-Unis en 1995. à ce premier texte s’ajoute une brève enquête sur le bombardement de Royan auquel Zinn a participé lui-même en tant que bombardier d’un B-17.

« Nous pourrions refuser le dogme, universellement invoqué pour justifier la guerre, voulant que la violence de masse soit acceptable si elle sert une noble cause, car, malgré la lenteur de notre apprentissage, nous devrions maintenant savoir que l’horreur des moyens est toujours certaine tandis que la pertinence des fins ne l’est jamais. »

Selon Howard Zinn, la guerre s’avère un acte fondamentalement immoral. Un fait dont les gouvernements cherchent à s’affranchir en diabolisant l’ennemi. Pour autant, il ne cherche pas à exonérer cet ennemi de la responsabilité d’actes qui ne sont pas moins tolérables ou acceptables que ceux commis par des gouvernements agissant pour le bien commun et la liberté.

Pas de malentendu toutefois. Howard Zinn ne renvoie pas dos à dos le régime nazi (ou celui du Japon) et la démocratie américaine. Il se contente de pointer la proximité des méthodes et des moyens des deux systèmes étatiques, rappelant qu’à ses yeux, il n’existe guère de différence entre les violences de masse puisque toutes se justifient au regard du système qui les légitime et les rend acceptable par un savant travail de déshumanisation de l’ennemi.

À travers les exemples d’Hiroshima et de Royan, l’historien américain démontre que les bombardements répondent plus à des impératifs politiques qu’à des considérations stratégiques ou militaires dont l’efficacité reste à prouver. Pour lui, la capitulation du Japon était certaine à plus ou moins brève échéance. L’usage de la Bombe A ne satisfaisait qu’à la volonté d’impressionner Staline par une démonstration de la suprématie américaine. Car si les temps n’étaient pas encore à la Guerre froide, les négociations à Yalta et Postdam avaient déjà donné lieu à d’âpres négociations pour définir les sphères d’influence des vainqueurs. Dans ce contexte, il fallait marquer son territoire. Et tant pis pour les habitants d’Hiroshima (et de Nagasaki) !

Quant au bombardement de Royan, il résulte d’un enchaînement de causes et d’acteurs différents plaçant l’obéissance, le devoir et l’orgueil au-dessus des valeurs humaines les plus élémentaires. Le bombardement de la cité balnéaire illustrerait ainsi une division du travail appliquée à la destruction. Un gâchis total inspiré par la fierté mal placée de quelques officiers français, mais aussi un exemple navrant du recours systématique aux tapis de bombes. Les alliés y ont vu une opportunité de tester une nouvelle arme : les bombes à essence gélifiée, autrement plus connues sous leur dénomination ultérieure de napalm. Les Français, un moyen de s’affirmer et de prendre leur revanche.

De son investigation sur ces deux exemples de violence de masse, Howard Zinn tire une conclusion évidente. L’usage du bombardement massif et son ersatz « fréquentable » la frappe chirurgicale ne conduisent qu’à alimenter un cercle vicieux de violence. Ils n’ont aucun intérêt stratégique, si ce n’est celui de se venger sur les populations, comme si tous devait payer pour les actes nuisibles de certains.

Au final, si on peut discuter de l’argumentation d’Howard Zinn, La bombe n’en demeure pas moins un ouvrage salutaire que l’on peut rapprocher de La petite histoire de la voiture piégée de Mike Davis.

La bombe – De l’inutilité des bombardements aériens – Howard Zinn, Éditions Lux, collection « Mémoire des Amériques », avril 2011 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Nicolas Calvé)

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