Dystopia Workshop

Dans le milieu confidentiel de la micro-édition, Dystopia se distingue de ses confrères par un catalogue éclectique et insolite dont les choix relèvent pour l’essentiel de l’exigence et de la qualité. Une démarche assumée jusque dans les illustrations de couverture des ouvrages (louons le travail de Stéphane Perger, Laurent Rivelaygue, Corinne Billon et Laure Afchain).

Au-delà de l’organisation d’événements en rapport avec la littérature (blanche ou de genre), Dystopia conjugue les vertus collaboratives du secteur associatif et la tradition du libraire-éditeur, accordant ainsi une visibilité à des titres qui autrement ne trouveraient pas (ou plus) d’éditeur. Pour le plus grand bonheur d’un lectorat que l’on souhaite le plus large possible.

Parmi les œuvres inscrites à son catalogue, j’ai eu le plaisir de lire deux textes. Deux générations d’auteurs à l’imaginaire puissant et au style dense et immersif.

Honneurs aux aînés, commençons par Yves et Ada Rémy. Pour les connaisseurs, le couple s’est illustré dans le registre du fantastique avec trois livres dont je me contenterai de recommander Les Soldats de la mer (le seul que j’ai lu). Avec Le Prophète et le vizir, ils puisent au meilleur du merveilleux musulman pour élaborer un conte oriental dont la cruauté, l’humour et la subtilité emportent l’adhésion.

L’ouvrage se compose de deux pièces indépendantes intimement liées comme on va le voir. L’ensemenceur relate l’histoire de Kemal bin Taïmoun, petit pêcheur de perles de l’île de Bahreïn dont une particularité anatomique (un sixième doigt à la main droite) lui vaut d’avoir le don de clairvoyance. Ainsi le veut Allah avec tous les infirmes et les autres curiosités de la nature. Mais ce bienfait du tout puissant se révèle au final un fardeau. Enlevé par des marchands, Kemal est vendu comme esclave à l’émir Nour al-Din Malek. Ce potentat prospecte en effet toute la péninsule arabique, à la recherche de boiteux, borgnes, sourds, muets, bègues, cul-de-jatte… Bref, tout monstre susceptible de prédire l’avenir. Réunis dans une sorte de puits de prescience, les éclopés y dévoilent le futur aux visiteurs contre monnaie sonnante et trébuchante. Des faits, des anecdotes qui contribuent pourtant à la renommée et à la fortune de l’émir. À leur contact, le pouvoir de Kemal est décuplé. Il perçoit désormais des événements situés à plus de vingt générations dans l’avenir. Une vision de peu d’intérêt pour des créatures à courte vue comme les hommes.

Vendu à d’autres maîtres, Kemal parcourt Proche-Orient et bassin méditerranéen, Islam et monde chrétien jusqu’à aboutir au Maghreb. Chemin faisant, il voit l’échéance de ses oracles se rapprocher. Mais, on ne révèle par leur proche avenir aux puissants sans encourir leur vindicte. Kemal en fait l’expérience lorsqu’il prédit la mort des huit enfants du vizir Fares Ibn Meïmoun.

Cette prédiction ouvre la seconde partie du roman où l’on découvre le stratagème du vizir pour déjouer le destin funeste réservé à ses enfants. Sur ce point du récit, Yves et Ada Rémy s’ingénient à brouiller les pistes. Ils écrivent et réécrivent l’histoire, entremêlant déterminisme et libre-arbitre avec une pointe de malice.

Poursuivons avec le roman de Léo Henry et Jacques Mucchielli. Sur le fleuve nous projette en Amazonie, à l’époque de la conquête espagnole. On accompagne une expédition de conquistadores, en quête du mythique Eldorado et des cités d’or. Un périple jalonné de morceaux de bravoure et accompli sous la menace constante de la forêt et de ses habitants, naturels ou non.

D’emblée, on ne peut que louer les grandes qualités de plume des auteurs qui nous immergent littéralement dans la Selva. Le traitement des personnages emporte également l’adhésion. On ne se trouve pas en effet devant des archétypes, vite troussés, mais devant des caractères complexes, ambivalents, taraudés par leurs démons intérieurs finement suggérés par les auteurs

Sur le fleuve a un petit quelque chose de Aguirre, la colère de Dieu. On y retrouve la même démesure du duo Kinski/Herzog, la même violence primaire, la même soif de richesse. Confrontés à la forêt, aux bêtes sauvages et aux dieux amérindiens, les hommes font corps pour mieux se déchirer par la suite. Le souffle de l’aventure traverse ce court roman. Un souffle pimenté d’une pointe de fantastique qui ne détonne à aucun moment.

Bref, vous l’aurez compris, je suis désormais un client indéfectible de Dystopia et le recueil de Lisa Tuttle vient de remonter sur le haut de ma pile à lire.


Le Prophète et le vizir de Yves et Ada Rémy – Éditions Dystopia, juin 2012

Sur le Fleuve de Léo Henry et Jacques Mucchielli – Éditions Dystopia, juin 2012

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2 réflexions au sujet de « Dystopia Workshop »

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