Né sous les coups

Coldwell, cité minière du Nord de l’Angleterre, 1984.

Tony est la gloire montante du coin. Sous contrat dans l’équipe de football de Newcastle, des étoiles plein les yeux, il essaie de tirer un trait sur son passé. Sur un passif contracté sur les docks, à mettre de côté des marchandises illégales. Une activité frauduleuse accomplie pour le compte de Tommy, petite frappe ultra-violente dont le boss domine le marché des putes, des jeux et de la drogue dans la région. Costume impeccable, un œil sur le poster du Rat Pack, Tommy n’incite pas vraiment à la fraternité. En fait, il fout la trouille à tous ceux qui le côtoie. Tombé amoureux de Louise, la sœur de Larkin, jeune journaliste engagé, la fleur au fusil, aux côtés des mineurs grévistes, Tony aimerait rompre les ponts avec ce furieux du couteau et son sbire bas du front. Pour pouvoir se construire un avenir pérenne, ailleurs.

Coldwell, friche minière du Nord de l’Angleterre, 2001.

Handicapé par une patte folle, Tony anime désormais le centre de réinsertion sociale, essayant de donner des raisons de vivre aux poivrots et toxicos qui sont légion en ville. De son côté, Tommy est devenu le boss. Mais, il demeure imperméable à toute émotion, sa vie lui apparaissant vide de sens. Louise a quitté Tony et fait sa vie avec un autre. Une vie moyenne à tous points de vue comme le découvre son frère Larkin, revenu sur sa terre natale avec l’intention d’écrire un livre. Un bouquin sur les dix-sept années qui ont suivi la fermeture de la mine et sur leurs conséquences.

 « Il y a peu de choses plus déprimantes qu’une station balnéaire hors saison, songea Larkin, et Whitley Bay ne faisait ps exception. Le front de mer semblait à des années-lumière du petit quartier douillet de Louise. Sur le ciel printanier – qui prenait à l’approche du crépuscule une couleur boueuse, vide de promesses, riche de menaces – se découpait une rangée sordide de salles de jeux vidéo aux façades en phase terminale de décrépitude, vides à l’intérieur ; des labos de guerre bactériologique déguisés en fast-foods ; des stands de fruits de mer condamnés, qui devaient être phosphorescents dans le noir et des pubs dangereux. La Ville espagnole, avec ses murs en stuc jaune, ses dômes et ses minarets qui tombaient en ruine et ses montagnes russes qui donnaient l’impression de ne pas pouvoir encaisser le moindre tour supplémentaire, n’avaient pas seulement l’air d’avoir connu des jours meilleurs : elle semblait plutôt leur avoir dit au revoir, en sachant très bien qu’ils ne reviendraient jamais. »

Un étrange tropisme me porte vers les périodes sombres. Celles propices aux effondrements, au bouleversement des repères, bref à la fin de toute illusion. Des moments forts, faisant tous le sel des drames humains et rappelant à juste titre l’absurdité de l’existence. Ceci explique sans doute mon goût pour les romans catastrophes, les joyeusetés post-apocalyptiques, la dystopie et le roman noir.

Comment justifier cet attrait que d’aucuns jugeront malsain ? Par un penchant pour la tragédie ? Peut-être. À cause d’une tournure d’esprit me portant vers le spleen ? Un penchant fort heureusement tempéré par l’humour et l’ironie, rassurons immédiatement les psychologues en herbe. Ou alors, plus prosaïquement, parce que les gens heureux n’ont pas d’histoire (formule consacrée n° 15) ?

Baste ! Laissons de côté l’introspection. Me voici une nouvelle fois en terre anglaise, durant les années 80. À croire que le climat de cette région du monde et la musique de cette époque encouragent la neurasthénie. Margaret TINA Thatcher y expérimente grandeur nature la doctrine néo-libérale, occultant la dimension humaine au profit du marché. Pour quel résultat ? Un désastre social comme en témoigne une grande partie de la filmographie de Ken Loach.

Deux tribus s’affrontent. Chicago Boys versus socialisme trade-unioniste. On connaît le nom des vainqueurs, dont des médias complaisants se sont empressés d’écrire l’Histoire. Maggie n’a pas plié. Les yuppies de la City ont sabré le champagne avant de vendre les bijoux de famille du pays. Depuis, la bulle spéculative a éclaté, accroissant davantage les inégalités.

« Le reste du monde ne comprend rien, et s’en fiche. »

Martyn Waites revient sur ce moment clé de l’Histoire du Royaume-Uni où le mouvement ouvrier se livre à un baroud d’honneur avant son effondrement complet. On le sait, la Dame de fer a vaincu. Les mines ont fermé. Les sociabilités se sont fissurées, la solidarité a disparu, cédant la place à la désillusion et à l’individualisme. Les lendemains se sont figés dans un présent éternel désenchanté. Un monde de prédateurs.

« La mémoire est trompeuse. Peu fiable. Moi, je n’ai jamais enjolivé le passé. »

La grande force du roman de Martyn Waites, c’est de ne pas se montrer trop complaisant avec le passé. Tout n’était pas forcément mieux avant. Bien au contraire, la vie pouvait se montrer aussi vacharde. Le chômage et la délinquance se partageaient déjà le quotidien du vulgum pecus. Toutefois, l’auteur britannique ne magnifie pas pour autant la période qui a suivi la casse sociale et humaine. Les zones d’ombre ont juste continué à s’étendre, comme une lèpre inexorable.

 « Tu ne peux pas regarder le passé comme si c’était une sorte d’âge d’or et le présent une simple aberration. Rien n’a jamais changé. Les riches ont toujours été riches. Les pauvres ont toujours été pauvres. Et moi, je sais ce que je préfère être. »

L’intrigue de Né sous les coups oscille entre « maintenant » (les années 2000) et « avant » (la décennie 80). Au son des groupes de l’époque, Waites évoque la Grande grève des mineurs et ses conséquences deux décennies plus tard, via une poignée de témoins dont les histoires animent le hors-champ de l’Histoire. Larkin, l’activiste idéaliste devenu journaliste désabusé. Charlotte, sa sœur, enferrée dans ses rêves de classe moyenne. Tony, la gloire déchue du football, condamné à consoler les vaincus. Tommy, la brute sans émotions en quête de rédemption. Et Mick, l’ancien mineur dont l’existence a été brisée par la grève. Né sous les coups apparaît comme le récit romancé de leurs espoirs, de leur combat, leur capitulation, leurs échecs et désillusions. Avec en ligne de mire, peut-être, une vraie fin, à défaut d’un nouveau départ.

Au fil de l’intrigue, l’écriture de l’auteur britannique se montre diablement évocatrice. Une qualité culminant avec le morceau de bravoure du livre : l’émeute et la répression policière de la deuxième partie. Elle permet d’oublier le caractère un tantinet cousu de fil blanc et convenu du dénouement.

Malgré ce bémol, Né sous les coups n’en demeure pas moins un roman convaincant et recommandable, même si deux bons crans en-dessous du monument de David Peace, GB 84, dont je reparlerai bientôt. Patience…

Aparté : Signalons également une surabondance de notes de bas de page dont certaines me sont apparues superflues. Mais faut dire que j’ai subi les années 80 durant mon adolescence.

Né sous les coups (Born under Punches, 2003) de Martyn Waites, Rivages/Thriller, septembre 2013 (roman inédit traduit de l’anglais par Alexis Nolent)

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