Deadwood

Après Paperboy et Spooner (dont il faudrait que je dise un mot), je poursuis mon exploration de l’œuvre de Pete Dexter, sans éprouver ni lassitude, ni déception. En fait, ce serait plutôt même le contraire.

D’aucuns connaissent peut-être Deadwood via la série télévisée ayant contribué à imposer le ton HBO dans le monde du petit écran. Mais avant de faire les beaux jours de cette chaîne, Deadwood était un roman, plus exactement un western, genre popularisé par les dimes novels puis par le cinéma. Un genre qui semble retrouver un peu de souffle dans nos contrées. Un fait attesté par les nombreuses rééditions et nouveautés actuelles.

En revisitant le western, Pete Dexter fait de la cité de Deadwood le point focal de quatre parcours individuels. Quatre destins ayant marqué l’Histoire, celle que l’on appelle poliment la petite, dans laquelle l’anecdote et l’intime se mêlent aux enjeux plus universels et abstraits ne touchant guère le quidam. Une Histoire non dénuée de légende, mais comme on dit, quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende.

De ce riche terreau, Dexter tire un livre émouvant qui, s’il ne correspond pas à l’exacte vérité historique, n’en demeure pas moins authentique et sincère. Il y instille une forte dose de roman noir et d’émotion par le truchement d’un regard naturaliste, loin du formalisme classique, manichéen et divertissant, ou de sa version transalpine, postmoderne, lyrique et violente. Grâce à un style simple, composé d’anecdotes, de détails prosaïques, à la fois cocasses et dramatiques, il restitue ainsi une sorte de Far West à hauteur d’homme, boueux, mesquin, pétri de toutes les qualités et défauts de l’humanité.

Quid de l’histoire ?

Nous sommes dans les Black Hills, autour de la fin des années 1870, dans le futur État du Dakota du Sud. Deadwood émerge à peine de la boue, accueillant dans ses tripots et son cimetière les hordes de prospecteurs, d’aventuriers et de ruffians attirés par l’or qui, dit-on, abonde dans les rivières. Une ruée désordonnée où prévaut, sous une apparence légale, le droit du plus fort. C’est en ce lieu que débarquent, un peu poussés dehors par les progrès de l’ordre dans les territoires voisins, Wild Bill Hickok, la légende, et Charlie Utter, son ami. Les deux compagnons ont bravé la menace des Indiens qui viennent de massacrer Custer et son septième de cavalerie, pour rejoindre la cité pionnière.

Précédé par sa réputation, Wild Bill prend quartier dans un bar, jouant aux cartes en compagnie d’une bouteille et d’un chien bagarreur, pendant que Charley lie connaissance avec le fou s’occupant des bains publics près de leur campement. Mais, la présence des deux hommes suscite l’inquiétude et la haine. L’inquiétude de Seth Bullock craignant de perdre son poste de shérif. La haine de Boone May, chasseur de primes guère soucieux d’humanisme, et celle de Al Swearengen, patron du Gem Theater.

En dépit des apparences, des prémisses ne pouvant se conclure que par un duel, Pete Dexter ne se soucie guère des codes du western. Il prend son temps pour installer ses personnages et dresser le cadre de leurs aventures. Des aventures assez éloignées des chevauchées impitoyables et des gunfight. En fait, la violence apparaît de manière périphérique, ne donnant pas lieu à de longs développements ou à une surexposition complaisante. Elle se révèle inhérente au mode de vie des pionniers. Comme un mal nécessaire, aussi gênant que les puces ou une chaude-pisse. Dexter s’intéresse bien davantage à la psychologie de ses personnages, faisant la part belle à l’introspection et ne laissant guère de place à l’action, ce dont on ne se plaindra pas.

Deadwood nous dresse surtout le portrait de quatre figures « historiques » et d’une nébuleuse de personnages secondaires, fictifs ou réels. Wild Bill Hickok, la gâchette légendaire dont la renommée, en grande partie enjolivée pour complaire à ses admirateurs, masque une réalité toute autre, celle d’un homme fini, malade et alcoolique. Charlie Utter, alias Colorado Charley, dandy d’apparence impitoyable à qui tout réussi, mais au cœur indulgent. Agnès Lake, acrobate et épouse de Bill, femme forte et sincère. Et Martha Canary, alias Calamity Jane, écorchée vive oscillant sans cesse entre entre un état d’esprit bravache et une dépression soignée à l’alcool.

Le roman de Pete Dexter est également le portrait d’une Amérique naissante. Celle des villes champignons peuplées de pionniers, durs à la peine et âpres au gain. Un melting-pot de saltimbanques, de prêcheurs hallucinés, de capitalistes, de prostituées, de tenanciers de bar, de prospecteurs, de brutes et de tueurs. Une Amérique couleur boue, violente et primitive.

Bref, si vous ne l’avez pas fait, il est urgent de lire Deadwood.

Deadwood (Deadwood, 1986) de Pete Dexter – Éditions Gallimard, collection « Folio policier » (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Martine Leroy-Battistelli)

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5 réflexions au sujet de « Deadwood »

  1. Bonsoir. enballé par paperboy .. un peu refroidi par god’s pocket … tu me tentes vraiment là. Western, introspection, psychologie…. beau mélange. Merci.

    • Salutations,
      Je n’ai pas lu God’s pocket. Pas d’avis dessus. Dans le genre chronique familiale (avec des morceaux d’autobiographie dedans), Spooner vaut le détour. Paperboy est effectivement un très bon roman noir, mais mon petit doigt me dit que Train est meilleur. En ce qui concerne Deadwood, c’est vraiment un bouquin attachant. Je crois qu’il serait dommage de le négliger, d’autant plus qu’on le trouve à pas cher en poche.

      • Je lis le roman après avoir vu la série, ce qui m’en pollue un peu la lecture. La série surenchérit et extrapole sur l’esprit du livre, bien frôlé par l’ange du Bizarre comme je le disais chez Nébal, tout en s’éloignant à cent lieues de l’intrigue du bouquin. Tout cela après être allé pisser sur la tombe de Seth Bullock cet été, souhaitant en vain prendre une aussi grosse claque qu’à la lecture de Lonesome Dove. Pauvre tchoupinou.

  2. Salut camarade,
    on ne peut que s’incliner devant une telle Dexter(ité). Pour être ‘à hauteur d’homme’ nous aussi, pourquoi pas …

    Un bouquin qui se dévore mais qu’on ne voudrait pas finir, pour garder cette saveur inimitable des êtres qui le peuplent. Dans ce Middle-West où l’Amérique se créé alors que la Côte Est reste encore trop la Nouvelle-Angleterre.

    Dexter met toujours les pieds dans le plat et aucun sujet de la vie quotidienne n’est pour lui tabou. Et même lorsqu’il cède légèrement au formalisme, comme dans « Cotton point » par exemple, le politiquement correct n’est clairement pas son credo.

    En bref, je l’adore et pour paraphaser le titre d’un film, je dirais : ceux qui l’aiment prendront le Train …

    Ps : Et toujours une chronique aux p’tits oignons, bien sûr.

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