Arthur

J’ai des marottes comme tout un chacun. Du moins, j’imagine partager avec beaucoup de monde ce penchant pour des petites choses amusantes. Le genre dont on ne se lasse pas, même si le sujet paraît épuisé de longue date, usé jusqu’à la corde.

Bercé dans mon enfance par le film Merlin l’enchanteur de Walt Disney (librement adapté de T.H. White), puis plus tard, à un âge plus mature dira-t-on, fasciné par le Excalibur de John Boorman, j’ai basculé sans coup férir dans les romans arthuriens. Chrétien de Troyes, T.H. White, Thomas Malory, Geoffroy de Monmouth, Wace, Bradley et tutti quanti, j’avoue avoir lu tout ce qui me tombait sous la main et qui touchait, de près ou de loin, à la « Matière de Bretagne ». Et puis, je suis passé aux essais parce qu’il faut bien l’avouer, Arthur et ses épigones, c’est un beau foutoir. Une superposition d’inventions, d’ajouts, de réécritures dont l’accumulation a concouru à enjoliver et à flouter une réalité historique pour le moins nébuleuse.

Je n’avais jusque-là pas trouvé l’ouvrage synthétique et simple, permettant de faire le point sur le sujet sans trop céder à la vulgarisation ou aux élucubrations celtiques. Ma quête est désormais achevée. Avec son essai, Alban Gautier comble mes attentes, démontrant que l’on peut produire un ouvrage à la fois exigeant et accessible.

Comme le rappelle Alban Gautier, Geoffroy de Monmouth apparaît comme le créateur du personnage d’Arthur. En écrivant au XIIe siècle son Histoire des rois de Bretagne, il donne naissance à Arthur, héros breton populaire, lui conférant l’historicité qui lui manquait jusque-là. Quelles que soient les intentions de Geoffroy, son ouvrage tient toutefois davantage de la fiction historique que de l’essai historique. Car même s’il affirme s’inspirer d’un livre plus ancien, peut-être contemporain de l’époque d’Arthur – en gros, aux alentours des Ve et VIe siècle – l’ouvrage du clerc anglo-normand peut être comparé aux romans écrits par Alexandre Dumas au XIXe siècle. Un savant mélange d’imagination et de vraisemblance historique. Dans quelle proportion ? C’est ce qu’Alban Gautier s’efforce d’élucider.

Prouver qu’Arthur a réellement existé ne semble en effet pas une tâche aisée. On ne dispose d’aucune source directe et celles qui s’approchent au plus près, s’avèrent au mieux incertaines, au pire contradictoires. Entre la laconique Historia Brittonum attribuée à Nennius et le De Excidio et conquestu Britanniae de Gildas, où il n’est même pas fait mention d’Arthur, le corpus documentaire manque quelque peu de substance. Si les problèmes de datation, les non-dits et les diverses interprétations linguistiques ne tendent pas à nier l’existence d’un héros breton, elles ne permettent pas davantage d’en prouver l’existence. On reste dans le flou, dont l’étude de la période sub-romaine ou de l’époque anglo-saxonne par le biais de l’archéologie ne permet pas de sortir. On demeure donc dans l’expectative, condamné à échafauder les hypothèses, à parier sur la probable existence d’Arthur, et à rechercher les éléments pouvant falsifier celle-ci.

Héros folklorique historicisé ou personnage historique récupéré par la légende ? Arthur semble échapper à la science. Pourtant, son étude reste passionnante. Elle permet de mettre en exergue la démarche de l’historien, patient travail sur les sources épaulé par les sciences auxiliaires : archéologie, linguistique…

Alban Gautier use de pédagogie pour démontrer que l’Histoire se construit peu à peu, par un examen attentif des sources, par leur critique interne et externe et par la confrontation des informations qu’elles délivrent. Une fois cette tâche accomplie, l’historien avance ses hypothèses. Il les met en récit afin de convaincre son lectorat. Mais rien n’est définitif. Une nouvelle source, une manière différente d’interpréter les sources existantes peuvent venir remettre en question la vision que l’on se faisait du passé. Elles peuvent provoquer le débat, la controverse. Tout au long d’une première partie consacrée à l’Arthur « historique », Alban Gautier nous donne ainsi une brillante leçon sur le métier d’historien.

Dans un second temps, il s’attache à la figure littéraire du roi breton. Celle construite peu à peu par les continuateurs de Geoffroy de Monmouth. Arthur échappe au monde breton. Il conquiert l’espace anglo-saxon, français puis européen, devenant une figure quasi-universelle du monde chrétien et chevaleresque. Parmi les nombreux textes post-galfridiens (après Geoffroy), on trouve évidemment les poèmes et récits gallois (Mabinogion et autres). Arthur y apparaît comme un grand souverain, chasseur de monstres accomplissant moult exploits en compagnie de ses compagnons. Puis, le héros breton se francise et se christianise, en particulier dans les romans courtois de Chrétien de Troyes, et de manière plus générale dans les récits de la « Matière de Bretagne ». Sa cour, calquée sur celles des XIIIe et XIVe siècles devient le cadre d’aventures où le roi apparaît désormais comme un personnage secondaire. C’est Gauvain, Lancelot, Perceval et Galaad qui occupent la première place. À travers l’étude de ces textes, Alban Gautier montre bien que les romans arthuriens, rassemblés ensuite en cycles, épousent les idéaux de l’élite guerrière où ils rencontrent un grand succès. L’œuvre devient aussi un outil de propagande, au service de l’Empire Plantagenêt à la recherche d’une légitimité face à l’État capétien. Elle justifie les prétentions hégémoniques d’Édouard Ier sur toute la Grande-Bretagne et l’Irlande. Bref, Arthur échappe définitivement à l’Histoire pour basculer dans le domaine de l’imaginaire national ou collectif.

Après un long hiatus correspondant en gros aux temps modernes, Arthur revient sur le devant de la scène, faisant l’objet de réécritures. Cela commence au XIXe siècle avec Tennyson, Wagner et les préraphaélites, puis continue au XXe siècle où le mythe investi le cinéma et la bande dessinée, un peu délaissée par Alban Gautier dans son essai. Plusieurs générations d’auteurs s’emparent du personnage d’Arthur et de la « Matière de Bretagne ».

Sans entrer dans les détails, on renverra les curieux à l’essai, Gautier identifie trois tendances dans cette renaissance. Pour certains auteurs, le monde arthurien fournit un cadre où développer des visions oniriques, voire fantastiques. Merlin y joue souvent un rôle déterminant et les récits apparaissent fréquemment entachés de new age hippie teinté de celtisme. La deuxième tendance cherche à retrouver un Arthur plus « historique », du moins plus en phase avec l’époque où il est censé avoir vécu. Reste les autres, ceux qui mettent Arthur au service d’un propos, se servant de son épopée pour défendre des idées féministes, pacifistes ou plus satiriques. Dans tous les cas, tous ces romans, films, ou feuilletons en disent plus long sur leur propre époque.

Au final, on ne peut que s’incliner devant l’étude d’Alban Gautier. Documenté et clairvoyant, l’historien produit un essai passionnant et clair sur un sujet qui n’a pas fini de fertiliser l’imagination. Si l’on ajoute que l’ouvrage est doté d’un paratexte copieux (cartes, généalogies, glossaire, sources, bibliographie…), on comprend bien qu’il s’agit ici d’un must-read. Alors amis arthurophiles de tous poils, vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Arthur de Alban Gautier – Réédition Ellipses poche, septembre 2013

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