Driven

Je ne prise guère les suites. Pour tout dire, les trilogies m’horripilent et les séries me hérissent le poil. À la nouvelle de la parution de Driven, titre dont on goûtera avec délice le sens de l’à-propos, mon humeur a joué au yo-yo, oscillant entre l’incrédulité et l’agacement. J’ai pourtant cédé à la curiosité, le nom de James Sallis n’étant pas étranger à ce fait.

Peu d’auteurs suscitent en effet chez moi ce réflexe compulsif d’achat, du genre à me faire agir les yeux fermés. Sallis appartient incontestablement à cette catégorie. Mais compte-tenu du préjugé mentionné plus haut, il ne partait pas gagnant. Au final, si Driven ne m’incite pas à crier au chef-d’œuvre, il ne s’avère pas non plus dépourvu de tout intérêt.

 « Ils le coincèrent un samedi matin juste après onze heures, à deux. »

Et on retrouve le chauffeur quelques années plus tard. Le bougre a refait surface à Phœnix où il tente de se racheter une conduite sans faire de vagues. Raté. Deux types l’attendent en embuscade. Elsa, sa compagne du moment, trépasse. Pour le chauffeur, le fait sonne comme un avertissement. C’est le signe qu’il lui faut à nouveau s’adapter. Rentrer le périscope et agir sans état d’âme.

L’intrigue de Driven ne brille guère par son originalité. L’histoire du type rattrapé par son passé – la mémoire a la dent dure – et pourchassé par des tueurs payés par un commanditaire inconnu. Tout ceci confine au lieu commun, à l’exercice de style, ce qui était déjà un peu le cas avec Drive.

Mais à la lecture de ce roman, court récit de 175 pages, il s’avère que James Sallis se contrefiche de ce fil directeur. Non, une fois de plus, ce qui fait l’intérêt de Driven se trouve à la marge, curieux pied de nez d’un auteur prenant pour héros un marginal. Ce sont les paysages urbains désolés d’une Amérique en déshérence qui focalise son attention. Cette suburbs terne et bon marché recouvrant comme une lèpre sournoise les espaces naturels. Des motels ayant connu des jours meilleurs, des pavillons délabrés ou recouverts de peinture cache-misère, des restaurants où errent les fantômes de plats cuisinés dans le passé, avant le changement de propriétaire ou de style. En ces lieux, une population de gagne-petit, de laborieux, use sa vie avec l’illusion de l’avoir choisie.

« Dans d’autres vies, le Butch’s avait été un Steak Pit, un Hamburger Palace, un restaurant mexicain, et très probablement un drive-in bancaire. Certains éléments de ces vies antérieures – le plan d’ensemble, les odeurs, les logos et le carrelage, un système complet de voies de circulation – subsistaient. »

Sans attache, dégagé de toute responsabilité, le chauffeur passe, libre. Il traverse ce monde où rien ne dure et tout se consomme. Un monde en toc où le capitalisme fait son miel de toutes les opportunités. Un monde où résonne les échos de Katrina, de la crise des subprimes, de la guerre en Afghanistan. Un monde désenchanté, parfaite illustration pour un morceau de blues.

« Les grandes idées, voilà ce qu’on nous apprend à l’école. Que ce sont les grandes idées qui font avancer l’humanité. En vieillissant, tu te rends compte qu’aucune nation n’a été formée, ni aucune guerre livrée au nom de grandes idées, tout ça n’arrive que parce que les gens ne veulent pas que les choses changent. »

Avec Driven, James Sallis continue d’ausculter les coulisses de l’American Way of Life. Il l’effleure d’une plume empreinte d’une poésie douce amère. C’est sans doute léger pour en faire un bouquin incontournable. Mais, cela suffit à passer un bon moment. On a les plaisirs régressifs que l’on veut…

Driven de James Sallis – Éditions Payot, collection Rivages/Noir, octobre 2013 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Hubert Tézenas)

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9 réflexions au sujet de « Driven »

  1. J’ai pas osé l’acheter de peur d’être affreusement déçu, et même si le bouquin a l’air d’être honnête je préfère rester sur l’excellente impression que m’avait laissé Drive, de toute façon j’ai plein d’autres livres de Sallis à lire avant.

    • Effectivement, vu comme ça, le choix paraît logique, d’autant plus que Sallis a dit qu’il avait écrit ce bouquin en pensant très fort au film que l’on pourrait en tirer. Une suite, avec Ryan Gosling dans le rôle titre…
      Tout est foutu !

  2. Presque terminé « La mort aura tes yeux », extraordinaire comme roman. Il y a du Drive dans cet histoire de solitaire qui travers l’Amérique des petites gens, à la fois proie et prédateur, à ceci près que David, le héros, est un personnage profondément humain. Voilà, c’est un roman bref, mais profond et percutant.

  3. Ta chronique me rassure. Le bouquin est dans ma PAL et il attend bien sagement que je me décide… Après « Drive », je me demandais si une suite n’était pas de trop et, même si c’est le cas, elle semble avoir un certain intérêt.
    D’un autre côté avec James Sallis, ça n’est pas une surprise !

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