Une terre si froide

« L’émeute revêt une beauté particulière à présent. Arcs de flammes au-dessus des feux d’essence, sous le croissant de lune. Balises pourpre de paraboles mystiques. Phosphorescence des canons de fusils à balles en caoutchouc. Au loin, une clameur, comme venue d’un navire torpillé où les hommes seraient restés prisonniers des cales. Trombe écarlate, sifflements mouillés des cocktails monotov au contact de surfaces solides. Et partout, les hélicos, et leurs projecteurs qui se cherchent et se trouvent, tels des amants dans le ciel de l’au-delà. »

1981, Carrickfergus, dans la banlieue de Belfast. Les rues de la ville résonnent du fracas lointains des émeutes. Bobby Sands vient de mourir, victime de l’intransigeance du gouvernement Thatcher, et l’Ulster semble plus que jamais au bord de la guerre civile. Un conflit confessionnel jusque-là larvé, marqué par quelques épisodes violents comme le Bloody Sunday, mais dont les habitants avaient fini par faire leur quotidien, faisant leur deuil de la paix par la même occasion.

À bien des égards, Sean Duffy apparaît comme une exception dans ce paysage déserté par la raison. Catholique au milieu de Protestants et seul diplômé parmi la piétaille formée sur le terrain, il a fait un choix dangereux. Au lieu de partir comme bon nombre de ses compatriotes, il a opté pour l’action, rejoignant les rangs de la Royal Ulster Constabulary. Traître aux yeux de l’IRA et papiste pour les paramilitaires protestants, Duffy a choisi de servir le bien commun plutôt que d’obéir à une cause.

Conscient qu’il est une cible à abattre, l’administration l’a affecté dans une zone tranquille où il ne risque pas de s’exposer. Un fait qui ne l’empêche pas de vérifier tout les matins son véhicule, histoire de voir si on ne l’a pas piégé.

Appelé sur une scène de crime, il découvre un cadavre dont la main droite git coupée sur le sol. Cela ressemble beaucoup à une exécution, cependant l’hypothèse ne résiste pas à l’autopsie. La main n’est pas celle de la victime dont le rectum recèle de surcroît une belle surprise : une partition de musique. De quoi démentir la tradition voulant que l’Ulster n’ait jamais connu de tueur en série puisqu’il y est aisé de torturer et de tuer pour une « cause ».

Certains livres vous happent immédiatement, vous relâchant flasque comme une méduse échouée sur la plage. D’autres infusent, prenant leur temps pour vous imprégner.

En entamant la lecture d’Une terre si froide d’Adrian McKinty, la satisfaction était au rendez-vous. L’impression de lire un bon bouquin prévalait. Une histoire simple avec une chouette ambiance, des personnages attachants et une intrigue bien ficelée. Pas davantage. Pourtant, peu à peu, les divers éléments du roman ont infusé, faisant finalement frémir ma corde sensible. Vous savez, le machin au fond à gauche, près de cette chose molle et chuintante.

L’honnêteté me pousse toutefois à indiquer qu’Une terre si froide ne brille pas pour l’originalité de son histoire. Plutôt pour cette qualité particulière et rare qui surgit parfois au détour d’un roman. Quelque chose tenant au ton, à la sincérité ou à la volonté de l’auteur de faire du bien à son lectorat, sans chercher à l’arnaquer.

McKinty sait y faire pour camper des personnages auxquels on adhère. Il fait preuve de talent pour tisser une atmosphère et manie le changement de rythme avec maîtrise. Mais, il n’est surtout pas dupe des enjeux de la situation nord-irlandaise. Pour paraphraser Manchette, l’IRA et les paramilitaires protestants apparaissent ici comme les deux mâchoires du même piège à cons. Ils tiennent les quartiers, se substituant à la police, et rançonnent les commerçants. Ils se livrent à une guerre de routine sous le regard bienveillant du gouvernement Thatcher, plus soucieux de conserver l’Ulster dans le giron de la Couronne qu’à garantir le bien être de sa population. Il faut le regard dépourvu de cynisme et d’angélisme d’Adrian McKinty pour rendre compte de la complexité d’un conflit où on ne trouve guère de bien ou de mal.

Une terre si froide appartient à une trilogie dont le deuxième volet, Dans la rue, j’entends les sirènes, est paru à la fin de l’année 2013. Vous en entendrez causer bientôt.

Une terre si froide (Cold cold Ground, 2012) de Adrian McKinty – Editions Stock, « La Cosmopolite Noire », 2013 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Florence Vuarnesson)

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