Strummerville

1976, le fond de l’air est rouge. Le temps n’est plus au Flower Summer, à l’amour et aux rêveries psychédéliques. La dépression économique a ouvert les portes sur d’autres visions. Désindustrialisation, chômage, marasme social, fin des illusions et montée du racisme. L’heure est à la radicalisation pour une ultra-gauche préconisant le terrorisme et la lutte armée. Brigades rouges, Fraction armée rouge, Action directe adoptent les méthodes du grand banditisme pour libérer le prolétariat. En Angleterre, le mouvement punk scande no future sur les décombres du Labour Party pendant que Margaret Thatcher s’apprête à faire du pays le laboratoire du libéralisme prédateur.

Séduit par le radicalisme d’un ami, Patrick Thomas (aka Pat) participe au saccage d’un local du GUD. Mais, l’affaire tourne mal. Un facho reste sur le carreau. Pat n’a pas d’autre alternative que de filer à l’anglaise, direction Londres où la ville frémit au son des punks. Un fracas irrésistible enflammant les clubs et les pubs interlopes qui commence à rencontrer un certain écho auprès des majors du disque. Il y rencontre Joe Strummer, un ancien qui en pince pour l’énergie dégagée par le mouvement. Un type clamant que the future is unwritted. Avec deux autres gars, Mick Jones et Paul Simonon, il compte lever les foules pour mener une révolution rock. Un clash rageur et salvateur.

Roman écrit par un fan pour des fans, Strummerville* dégage une fougue juvénile rafraichissante. Celle de la jeunesse et de la naïveté. Récit fantasmé entrelardé de faits réels, le roman de Bruno Clément-Petremann nous emmène dans les coulisses d’un des plus grands groupes de rock anglais (assertion de fan non négociable).

Toute la deuxième partie est ainsi consacrée à la genèse et à la montée en puissance du trio Strummer, Jones et Simonon, bientôt rejoint par Topper Headon. On est immergé dans la création des différents albums du groupe, sessions intenses où les musiciens mettent en parole leur engagement politique, dénonçant les discriminations sociales, le racisme et la lente dérive conservatrice de la Gauche anglaise. Les Clash captent l’énergie du punk pour sortir le mouvement de son cul-de- sac nihiliste. Ils en font une arme de réflexion massive, absorbant toutes sortes d’influences musicales, rap, dub, reggae, pour les passer à la moulinette de leur rock furieux. Et tout en restant fidèles à leur volonté inébranlable de liberté, malgré les tensions internes, la drogue, l’alcool et la tentation du star système, ils tracent la route pour entrer dans la légende.

Moins frénétique, la troisième partie s’écarte du fantasme pour coller à a réalité. Pat finit par être rattrapé par la justice. Il est condamné à une peine de réclusion de vingt années. On suit son parcours dans le milieu carcéral des années 1980 et 90. Cette partie a un peu valeur de témoignage car Bruno Clément-Petremann appartient à la maison. Directeur de prison, on pourrait craindre que son regard ne soit biaisé, ou du moins entaché de partialité. Bien au contraire, il dresse un portrait des prisons françaises et de la justice qui ne peut pas être qualifié de complaisant. On est même surpris par certaines phrases sous sa plume.

«  La justice est hautaine, vaniteuse, elle n’aime rien tant qu’écraser et ne supporte pas qu’on la défie. A ses yeux, sa réputation et son prestige sont plus importants que la société dont elle est censée défendre l’intérêt. Un juge ne se trompe pas, on ne le conteste pas. »

Après cette parenthèse tout aussi intéressante que l’histoire des Clash, retour à la musique dans une dernière partie en forme d’épilogue gonflé. Joe Strummer mort, Pat libéré de prison, ne reste plus que les regrets sur le temps passé. Sur tout ce que le chanteur des Clash ne pourra plus réaliser. Et l’envie furieuse d’écouter, encore et encore, leurs albums. Voire de ressusciter, le temps d’une tournée imaginaire, la furia du groupe.

* Sans doute un clin d’œil à l’association à but non lucratif, fondée par la veuve de Joe Strummer après sa mort, apportant son soutien à des jeunes groupes et artistes.

Strummervillejpegweb_mStrummerville de Bruno Clément-Petremann – La Tengo éditions, août 2012

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