Les Rois des sables

Pendant longtemps, j’ai ignoré tous les livres de George R.R. Martin. La faute à un stupide préjugé fondé sur le rejet viscéral de la saga du « Trône de fer ». Même sous la torture, je ne pourrais jamais dire du bien de cette série interminable, aussi boursoufflée et consistante qu’un soufflé. Du vent ! Déjà, à l’époque où je lisais de la fantasy au km, une habitude que j’ai perdu tant le sujet me paraît désormais galvaudé, je ne supportais pas cette œuvre de Martin, vouant aux gémonies son auteur (je sais, cela ne sert à rien, mais ça soulage).

Baste ! Plutôt que de livrer une énième fois ma détestation du « Trône de fer », un sujet sur lequel je peux me montrer intarissable en matière de mauvaise foi, revenons à l’objet du présent compte-rendu : « Les Rois des sables ».

Au compte-gouttes tout d’abord, puis de manière plus régulière, j’ai redécouvert Martin. Imaginez ma stupeur ! Le bougre, pardon pour cette familiarité, avait aussi écrit du fantastique et de la SF avant de succomber aux sirènes de la BCF. D’un genre tout à fait recommandable, c’est-à-dire fun sans cette naïveté adolescente plombant le sense of wonder. Et sans cette propension à la surenchère horrifique gratuite que l’on trouve parfois chez certains faiseurs. Bref, c’est un peu comme si je n’avais pas vu le bois de Birnam s’avancer pour me latter l’arrière-train.

« Les rois des sables » rassemble sept histoires. De la science-fiction divertissante, non exempte d’une touche de noirceur, comme en témoigne le texte donnant son titre au recueil, sans doute un de mes préférés. À vrai dire, il n’y a pas grand chose à jeter parmi les nouvelles figurant au sommaire qui, certes classiques dans leur forme, ont su réveiller dans ma mémoire l’émoi de mes lectures adolescentes. Que demande le peuple ! (qu’on ne me réponde pas d’être rasé gratis).

Écrites entre 1973 et 1979, la plupart d’entre-elles semble relever d’un même espace-temps formant une sorte de space opera relâché où les humains côtoient ou affrontent diverses espèces extra-terrestres dignes de figurer au casting de Starwars. Du nanan, vous dis-je, écrit avec juste ce qu’il faut de respect pour le lectorat. Mais voyons cela de plus près.

Par la croix et le dragon s’attache au voyage de Damien Har Veris, un des plus anciens chevaliers de l’Inquisition, envoyé par son supérieur sur la planète Arion afin d’y éradiquer une version hérétique de l’histoire de Judas Iscariote. Dans ce premier texte, l’auteur démonte habilement les concepts de foi et de religion, montrant que les hommes préfèreront toujours un beau mensonge à la vérité. Un dénouement somme toute décourageant, hélas assez lucide.

Après cette entrée en matière stimulante, Âprevères apparaît comme un des premiers points d’orgue du recueil. Avec grâce et délicatesse, George R.R. Martin nous narre un conte cruel empreint de mélancolie et de poésie, puisant son inspiration à la fois dans la SF et la légende. Sans doute est-ce un effet de mon cœur d’artichaut, mais longtemps après, je reste toujours sous le charme vénéneux de Morgane et de ses roses.

Plus classiques, Vifs-amis et La cité de pierre accomplissent leur office, effleurant quelques concepts scientifiques via une histoire d’amour impossible pour le premier, et une cité antique sise sur une planète lointaine oubliée de tous pour le second. Malheureusement, même si les enjeux de ces deux récits ne m’ont pas laissé insensible, ils n’ont toutefois pas emporté mon adhésion.

Avec La Dame des étoiles, on se situe un cran au-dessus. L’auteur américain remplit ici pleinement sa mission. Mettre en scène une histoire sans héros, dégagée de tout principe moral, si ce n’est celui de survivre à tout prix. La langue fertile en trouvailles langagières apporte un surcroît d’intérêt pour une intrigue dont le propos lorgne un tantinet du côté du polar.

Dans la Maison du ver marque l’esprit par son atmosphère crépusculaire et horrifique. On pénètre au sein d’un monde ossifié, stratifié selon un axe vertical. Une société décadente vivant au plus haut de tours cyclopéennes, exposée aux ultimes rayons d’un soleil mourant. Les bas-fonds, laissés à l’abandon, sont le territoire des grouns, race chassée pour sa viande et ennemi ancestral des hommes. Mais, un péril bien plus terrifiant se terre aux tréfonds des entrailles de ce monde. Dans ce texte, le plus long du recueil, George R.R. Martin jongle avec les éons, dressant le portrait d’un monde à bout de force. Il instille progressivement l’angoisse, accouchant d’un dénouement amusant pour qui apprécie l’humour noir.

Enfin pour clore cette recension, je dois faire part de mon coup de cœur pour Les rois des sables. On y fait la connaissance de Simon Kress, une crapule de la plus belle eau. Piranhas terriens, chouette-charogne, traînard carnivore, le bougre se plaît à collectionner les espèces ne suscitant guère l’empathie, organisant à l’occasion des combats pour distraire ses amis. Sa dernière trouvaille le laisse toutefois dubitatif. Des insectes sociaux animés par un esprit de ruche, capables d’adorer la main qui les nourrie. Dévoués à leur reine, une unique créature appelée la gueule, ils assurent sa défense, érigeant des châteaux et éradiquant les concurrents dans des batailles impitoyables. Devenu leur dieu, Kress ne tarde pas à organiser des conflits, poussant chaque clan, identifié par une couleur différente, à combattre l’adversaire. Peu-à-peu, il laisse libre cours à sa cruauté, recherchant d’autres créatures pour défier ses protégés et exciter davantage leur agressivité. Dans ce récit, au déroulement certes prévisible, Martin se montre juste parfait. Le rythme, un lent crescendo ponctué de crimes et d’actes inhumains, ou au contraire trop humains, n’accuse aucune faiblesse. L’auteur américain se montre délicieusement immoral jusqu’à une chute où Kress se voit déchu de sa position de dieu par un retournement de situation dont on goûtera toute l’ironie.

Ayant succombé au talent de George R.R. Martin, je suis condamné maintenant à continuer mon exploration de sa bibliographie. Une peine bénigne dont je devrais m’acquitter sans problème en piochant dans les rééditions et nouveautés d’éditeurs avides de glaner quelques miettes du succès du « Trône de fer ». Des heures de plaisir en perspective…

Les Rois de sables de George R.R. Martin – rééditions J’ai Lu, 2013 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke, Brigitte Ariel et Pierre-Paul Durastanti)

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14 réflexions au sujet de « Les Rois des sables »

  1. Je savais que tu n’aimais pas « A Song of Ice and Fire » (je me refuse à employer ce stupide titre français) mais pas que tu détestais l’œuvre à ce point ! J’ai moi-même eu ma période BCF et aujourd’hui je serais bien incapable de lire du Eddings, du Farland, ou du Tad Williams comme j’en lisais à la chaîne il y a des années. Je n’ai même plus aucune curiosité sur la manière dont se finit l’interminable Roue du Temps. Alors que « A Song of Ice and Fire », j’espère être toujours de ce monde quand le dernier tome sortira.

    Concernant « Les Rois des Sables », la nouvelle homonyme avait été adapté en un double épisode d’Au-delà du réel (la série des années 80) avec Beau Bridges dans le rôle de Kress. Ce téléfilm n’arrive pas à la cheville de la nouvelle mais à une époque où j’étais plus facilement impressionnable que maintenant, il m’avait impressionné. Et ce fut cette adaptation qui me poussa plus tard à acheter un vieux numéro de la revue Univers dans laquelle j’ai lu « Les Rois des Sables » pour la première fois.

    Algernon

    • Salut,
      Eddings, Farland, Tad Williams, Robert Jordan auxquels j’ajoute Donaldson et Guy Gavriel Kay (la tapisserie de Fionavar), il est étonnant de voir que nous avons eu les mêmes lectures. Mais là, j’avoue que je ne peux plus. La dernière fois où j’ai testé mon niveau de tolérance, c’était avec le cycle du Prince du Néant de R. Scott Bakker. Échec complet. Faut croire que les goûts changent vraiment avec l’âge.

  2. Je l’avais acheté en vue d’une lecture estivale et pour le moment c’est du tout bon. Là j’en suis à « Dans la maison du ver » et j’ai pris une méchante claque, dans le genre crépusculaire bien senti, cette nouvelle est grandement efficace.

      • Fini, bon je reste juste circonspect concernant « Vifs-amis », la nouvelle aurait pu être intéressante, mais la sauce ne prend pas. On s’en fout un peu de cette histoire d’amour impossible. En revanche « La dame des étoiles » est un excellent, texte, mon préféré avec « Dans la maison du ver » finalement. Au final, c’est un bon petit recueil, dont les nouvelles plongent avec délectation dans la science-fiction tendance pulp, on se croirait parfois dans Starwars, tant la faune extraterrestre est diversifiée et exotique, mais avec nettement plus de profondeur de champ. Vraiment sympa !

  3. Ceci dit, commercialement, les éditeurs auraient tort de se priver : J’ai Lu vient de m’envoyer la réédition de ce même recueil chez France-Loisirs… J’attends ma bouteille de champagne : c’est moi qui leur ai suggéré de publier ce bouquin. 😉

    • Que les éditeurs ne se privent pas si le procédé leur permet de traduire des livres réputés plus difficiles. Après tout, on ne va pas leur reprocher de faire leur boulot quand ils le font bien. quant aux traducteurs, si l’ivresse procurée par le champagne pouvait leur permettre de traduite du Paul Di Filippo par exemple, ils auraient ma reconnaissance éternelle 😉

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