Passage

On meurt tous un jour, il faut s’y résigner. Pourtant, le plus terrifiant dans la mort, ce n’est pas le fait de mourir, mais la perspective de ne plus exister. Ce qui suit le trépas échappe à la compréhension de l’esprit humain faute de témoignages fiables ou d’éléments objectifs à analyser. Pour des raisons d’équilibre psychologique, les hommes ont secrété diverses parades pour meubler l’éventuel néant existentiel. Au-delà paradisiaque, réincarnation, immortalité de l’âme… Les propositions abondent, ne parvenant cependant pas à éliminer totalement le doute qui pèse sur la conscience. Un doute exploité par toutes les religions ; les charlatans, spirites, gourous et autres faiseurs de philosophie n’ayant pas manqué aussi de se ruer dans cette brèche métaphysique.

A la fin des années 1970, la mode s’est focalisé pendant un temps sur l’EMI (l’expérience de mort imminente). Nouveau Graal pour des pseudos scientifiques perclus de mysticisme, le phénomène a ouvert un boulevard aux hypothèses les plus fantaisistes. La littérature et le cinéma (je me souviens d’un film avec Julia Roberts) ont évidemment épuisé le filon. Et puis, Connie Willis
Que le lecteur se rassure, l’auteure américaine n’écrit pas ici une énième variation pseudo-philosophique ou mystico-n’importe quoi, à la manière des Thanatonautes de Bernard Werber. Bien au contraire, aucun présupposé surnaturel, philosophique ou religieux ne vient entacher un récit impeccable auquel on ne peut guère reprocher que la longueur.

Quid de l’histoire ?

Joanna Lander travaille comme médecin psychologue à l’hôpital Mercy General de Denver. Inlassablement, elle y collecte des données auprès des EMIstes, pauvres bougres ayant échappé à la mort, écoutant leurs récits afin d’élaborer une théorie sur ce phénomène. Une tâche difficile, car la scientifique doit se garder d’influencer les réponses de ses patients par des questions trop précises, sans omettre de séparer leurs sensations réelles des affabulations inspirées par leur mémoire.
Entre les interrogatoires et leur transcription, ses visites à Maisie, une fillette attachante atteinte d’une cardiomyopathie, dont le seul plaisir consiste à écouter des récits de catastrophe, notamment le naufrage du Titanic, la jeune femme n’a pas un instant de liberté. Et puis, ses collègues ne se montrent guère indulgents pour sa recherche qu’ils considèrent comme une perte de temps. Sans oublier le harcèlement permanent du professeur Mandrake qui croit que l’Au-delà est peuplé d’anges et de défunts apaisés. Bref, tout ceci confine au sacerdoce…

Aussi, lorsque le professeur Richard Wright lui propose de collaborer sur un projet de simulation artificielle d’EMI, Joanna n’hésite pas un seul instant.

Sans déflorer davantage l’intrigue d’un roman bien documenté sur le milieu médical et les EMI, relevons d’emblée un bon point. Connie Willis ne s’enferme pas dans les codes du thriller métaphysique, comme peut le laisser craindre la quatrième de couverture. Elle écrit un texte chaleureux, profondément optimiste, en dépit de sa matière morbide, ne basculant à aucun moment dans le mysticisme de pacotille ou dans le mélodrame sirupeux. En fait, on est happé sans transition dans une histoire au rythme irrésistible où tous les détails ont leur importance à plus ou moins longue échéance. Une sorte de puzzle malicieux rehaussé d’une pointe d’humour léger.
Les personnages de Connie Willis courent sans cesse. Dans les couloirs encombrés du Mercy General Hospital, dont l’architecture tarabiscotée confère au bâtiment le statut de personnage à part entière, ils courent autant pour rattraper le temps perdu que pour échapper à l’entropie. Un tâche guère aisée, car la géographie des lieux rend le moindre déplacement aléatoire. En fait, les couloirs forment comme un labyrinthe dont les circonvolutions semblent répondre aux errements de leur esprit. Régulièrement, lorsque Joanna s’apprête à mettre le doigt sur un fait capital, la solution lui échappe à cause d’une rencontre fâcheuse, d’un détour ou d’un imprévu qui vient tout remettre en question et relancer le processus.

A la longue, le procédé génère de la lassitude. La répétition des situations peut même agacer. L’intrigue accuse d’ailleurs un sérieux coup de mou vers le milieu du roman. Mais, tout ceci n’empêche pas Passage de demeurer un redoutable page-turner doté d’un supplément d’âme tenant tout entier dans ce mélange si particulier d’humour et de tragédie.

 « Dans très peu de temps je serai parti, même si je ne sais pas pour où. Nous venons de nulle part et nous n’allons nulle part. Qu’est-ce que la vie ? Le papillonnement d’une luciole dans la nuit.  »

Passage de Connie Willis (Passage, 2001) – Éditions J’ai lu/ Millénaires, 2003 – Réédition J’ai lu /poche, mai 2007

 

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4 réflexions au sujet de « Passage »

  1. Vous devriez lire Blitz de Connie Willis (son dernier livre en français, il y a deux tomes) bien meilleur que cet opus qui me parait son moins bon livre. Il est curieux que son agent ne lui ait pas dit d’écrire plus dense.

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