Speed Queen

Vous connaissez sans aucun doute l’aphorisme : « la réalité dépasse la fiction ». En fait, on devrait plutôt affirmer que la fiction se nourrit de la réalité, au point parfois de la phagocyter.

Speed Queen se présente comme la confession bien réelle d’une jeune femme ordinaire. Elle s’appelle Marjorie mais aurait pu se prénommer tout autrement sans que ceci ne change grand-chose à son récit. Une succession d’événements malheureux l’ont conduite dans le couloir de la mort et, lorsque le roman commence, nous sommes à quelques heures de son exécution par injection létale. Pourtant si la réalité de sa confession s’impose dans toute sa crudité (pour sa véracité, c’est une affaire de point de vue), il ne faut surtout pas oublier que l’existence physique de Marjorie dépend de son propre récit. Ainsi, Marjorie ne vit pour nous, pauvre lecteur, qu’au travers de ce long monologue, enregistré sur deux cassettes, en réponse aux questions de Stephen King, le seul auteur qu’elle ait jamais lu, à qui son avocat a vendu son histoire pour qu’il en fasse un roman. D’ailleurs comme elle l’affirme elle-même d’emblée, son récit c’est « plus le genre Dolorès Clairborne mâtiné Ligne verte ».

Et c’est justement cette histoire que nous narre Stewart O’Nan, mise en abyme comprise.

Tous les grands conteurs sont de formidables menteurs. Stewart O’Nan

Le récit de Marjorie est évidemment fragmentaire. Marjorie n’avoue pas tout, ou seulement à demi-mot. S’est-elle avouée à elle-même ses propres torts ? Rien n’est moins sûr car, au cours de son long monologue, elle rejette à maintes reprises la responsabilité de ses actes sur autrui. Sa mère d’abord, son compagnon Lamont, Nathalie son amie puis amante… En fait, Marjorie livre une reconstruction idéalisée de son parcours, dans l’espoir de restituer à Gainey, son fils en bas âge, une image honorable de mère. Une confession énoncée dans un registre familier oral. Une déclaration percluse de non-dits, de digressions, de redites lui permettant de zapper l’essentiel : le crime.

Elle suggère ainsi à King quelques éléments biographiques pour débuter son histoire. Une maison à la campagne au bord de la route 66 avec les voitures comme principale distraction. Un goût partagé avec son père pour les grosses cylindrés américaines. Une scolarité bâclée, passons les détails. Son chien Jody-Jo, mort de vieillesse et passé au broyeur du camion-benne des éboueurs. Une multitude d’emplois précaires en des lieux de passage où elle ne fait elle-même que passer. Sa première relation sexuelle dans un drive-in (elle a vomi). Sa rencontre avec Lamont et la naissance de son fils Gainey. Et puis, l’alcoolisme sans rémission, les clopes alignées comme autant de clous de cercueil, le désœuvrement comblé à coup de virées au fast-food ou sur les aires de repos des autoroutes. L’acculturation érigé en mode de vie, avec comme palliatif à l’ennui, la drogue, la baise, les violences conjugales. Enfin, un court séjour en maison de redressement (à cause de sa mère), où elle rencontre Nathalie… Bref, un quotidien en forme de circonstances exténuantes mais nullement atténuantes.

Jusqu’au jour où tout dérape. Dans le criminel, le macabre bien sordide. Mais là-dessus, Marjorie ne semble pas avoir davantage de prise que sur le reste de sa vie. Le rôle qu’elle a joué dans la tuerie (une demi-douzaine de personnes et un flic abattus) se trouve ainsi atténué, ravalé au rang d’incident regrettable. Même sa tentative d’assassinat de Nathalie, sa complice de cavale, apparaît comme un événement anodin. De toute façon, c’est de sa faute si Lamont a été tué. Alors, il était naturel qu’elle paie. Finalement, Marjorie est innocente. Elle était là et c’est tout.

Cependant, l’apparente sincérité de ses propos, sa valse-hésitation lorsqu’il s’agit de définir exactement son rôle dans l’affaire, se trouvent démasqués lorsqu’elle avoue à Stephen King : « Vous avez probablement déjà lu le bouquin de Nathalie. Laissez-moi vous dire qu’il y a très peu de vrai dedans, et aucune des choses qui comptent. » Plus loin, elle ajoute : « Une fois que les gens auront lu le vôtre, personne ne croira le sien. »  Marjorie agit donc par calcul. Vengeance, volonté de rétablir sa vérité… Qui sait ?

Bref, Marjorie est définitivement une paumée, incapable de prendre une décision pour elle-même, de reconnaître sa part de responsabilité ou de se projeter dans l’avenir. Son histoire n’a rien d’exceptionnel et elle en est consciente. Est-elle exemplaire ? Pas sûr que la possibilité lui a traversé l’esprit. Elle espère juste que King en fera « une bonne histoire ». Et c’est finalement la fiction qui en ressort plus puissante que la réalité. A moins que la réalité ne se nourrisse de la fiction ? Je ne sais plus…

speed-queenSpeed Queen (The Speed Queen, 1997) de Stewart O’Nan – Éditions de l’Olivier, 1998 – réédition Le Seuil/Points, 1998 (traduit de l’Anglais [États-Unis] par Philippe Garnier)
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