Les Proies

Connu surtout dans nos contrées pour son adaptation cinématographique, Les Proies offre une alternative délectable à la vision stéréotypée de la Guerre de Sécession, même si le conflit n’y apparaît qu’en toile de fond, et même si j’avoue avoir abandonné tout romantisme face à cette guerre civile meurtrière en lisant d’autres auteurs ou en me documentant un tantinet sur le sujet.

Dans un rôle à contre-emploi de celui de Dirty Harry, Clint Eastwood interprétait dans le film un soldat blessé de l’Union recueilli par les pensionnaires d’une école de jeunes filles isolée en territoire confédéré. Il y révélait des qualités autres que celles déployées dans les rôles de dur à cuire où il se cantonnait à l’époque. La mise en scène de Don Siegel y faisait d’ailleurs merveille ainsi que le personnage féminin incarné par Geraldine Page. Mais même s’il y a matière à dire, ceci n’est pas le sujet de cet article. Au passage, que l’on me permette d’affirmer une fois de plus (assertion N°15 bis) la supériorité du livre sur les images qui bougent, car même si le film conserve l’essentiel de l’histoire, à quelques différences notables près, le roman de Thomas Cullinan se montre beaucoup plus convaincant dans le domaine de la duplicité, des pulsions refoulées et de la manipulation psychologique. Ceci étant fait, place au livre.

Pour commencer, oublions tous les clichés encodés dans le cerveau par la lecture assidue d’Autant en emporte le vent ou par les fresques familiales autour de ce conflit fratricide, théâtre propice à un romantisme à l’emporte-pièce et à un manichéisme de bon aloi. L’ambiguïté et les faux-semblant prévalent de bout en bout dans Les Proies. Tous les caractères s’y montrent humains dans la pire et la meilleure acception du terme, à la fois admirables dans leurs principes, et au final méprisables pour leurs actes.

L’irruption de McBurney dans le microcosme féminin du pensionnat Farnsworth sert de révélateur à la veulerie, aux passions coupables, voire aux perversions, jusque-là cachées sous une bonne couche de puritanisme et un vernis de civilisation. Les cinq jeunes filles restées sous la tutelle des sœurs Farnworth sont rassemblées ici pour apprendre, malgré les combats se déroulant dans les environs de l’école. Elles vont effectivement beaucoup apprendre, à la fois sur elle-même, sur leur camarades et sur leurs enseignantes.

Incarnation de la bonne société sudiste, le pensionnat Farnworth se révèle ainsi comme un théâtre d’ombres où, derrière la façade des convenances, évoluent les non-dits, les secrets guère reluisants, les désirs troubles, voire la perversion toute nue. Un lieu gangrené par l’hypocrisie où chaque membre de la communauté s’évertue à entretenir des apparences policées. Une illusion dont Thomas Cullinan nous dévoile, avec un cynisme fort drôle, la réalité au cours d’un huis-clos tragique et glaçant.

Le dispositif choisi par l’auteur américain compte pour beaucoup dans la réussite du roman. Il permet la mise en place progressive de l’histoire dont on devine par avance le dénouement dramatique. Cullinan donne la parole à chacune des femmes, les chargeant de nous raconter leur cinq mois de vie en compagnie du caporal McBurney. Une parenthèse pendant laquelle le bougre occupe toute leur attention, leurs pensées, voire leurs désirs… Une situation dont l’homme semble tirer parti avant de le regretter. A aucun moment, Thomas Cullinan ne lui donne la parole, aussi ne sait-on rien de ses intentions exactes ou de son degré de sincérité.

L’ambiguïté du titre en anglais – The Beguiled – semble convenir davantage au propos du roman. Le pauvre McBurney croit pouvoir jouer des rivalités entre toutes ces femmes, plus ou moins jeunes, pour devenir en quelque sorte le coq de la basse-cour. Beau parleur, il se montre charmeur, cherchant à séduire l’ensemble de la communauté et ainsi échapper à la guerre qui se déchaîne dehors. Cruelle désillusion, il en déclenche une plus terrible entre les murs de l’école. Et le manipulateur, s’ingéniant à flatter les désirs de ses hôtes, voit ses stratagèmes s’effondrer un à un, jusqu’à devenir lui-même la victime de la vindicte féminine. Ne reste plus à cette communauté qu’à arranger les faits à son avantage pour revenir à la situation antérieure. Classer l’événement comme fâcheux mais négligeable. Un simple accroc à son quotidien qui ne vient pas changer d’un iota sa façon de vivre et d’appréhender le réel.

Voilà la grande force du roman de Thomas Cullinan. Nous faire toucher du doigt le caractère amoral d’un microcosme vivant retranché derrière des principes moraux factices qui lui tiennent lieu de raison d’être. Un image plus que jamais d’actualité.

ProiesLes Proies de Thomas Cullinan (The Beguiled, 1966) – Éditions Passage du Nord-Ouest, 2013, réédition Payot, collection Rivages/Noir, 2014 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Morgane Saysana)

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