Un Pied au Paradis

Début des années 1950. Ike brigue la présidence et les États-Unis exultent dans la prospérité, mais la vallée de la Jocassee figure parmi les oubliés. Situé au cœur des Appalaches, du côté de la Caroline du Sud, le lieu ne semble pas avoir évolué depuis le temps des pionniers. Pendant des décennies, sous un soleil de plomb l’été, les mêmes familles d’hillbillies y ont cultivé quelques arpents de tabac et de choux, histoire de tirer leur subsistance de cette terre ingrate. Le plus souvent sans électricité, dépourvus de tout confort moderne, avec guère plus qu’un canasson pour tracter la charrue, ils ont bravé le froid glacial de l’hiver et les crues scélérates, disputant leur pitance à la vermine, jamais sûr du lendemain, mais toujours fiers de leurs racines et avec le sentiment de ne devoir rien à personne.

Oubliés du progrès, ils ne le sont cependant pas des changements qui s’annoncent en aval, sous la forme d’un barrage. De quoi alimenter tout le comté en électricité en effaçant la vallée sous les eaux d’un lac de retenue. D’ailleurs, peut-être, cela vaut-il mieux…

Premier roman de l’auteur, Un Pied au Paradis semble le titre idéal pour découvrir Ron Rash. Œuvre dense, sans une once de gras, elle porte en germe toutes les thématiques chères à un auteur se qualifiant lui-même d’écrivain du Sud. Et même si la prose paraît encore timide, du moins comparée aux titres ultérieurs, on retrouve bien son lyrisme lorsqu’il s’agit de dépeindre la nature.

Un pied au Paradis impressionne d’abord par la qualité de son atmosphère. Un fatalisme pétri de religiosité imprègne les pages du roman. Celui de ses caractères, hommes et femmes implantés depuis des générations dans leur vallée reculée, loin de tout mais pas des soucis quotidiens, vivant dans le giron impavide des montagnes, auprès de la rivière et de la forêt.

D’emblée, le roman se fait tragédie. Un drame s’étendant sur deux générations, énoncé par cinq voix : le shérif, la femme et son époux, leur fils, et l’adjoint du shérif. Cinq personnes unies par la mort d’un homme. Un sale type, bagarreur revenu de la guerre de Corée avec son fardeau et une breloque en guise de remerciements de l’oncle Sam. Un pauvre bougre se révélant utile pour de mauvaises raisons. De ses œuvres naît un fils. L’enfant du péché. Et de cette graine germe un meurtre. Mais les meurtriers ne sont pas quitte pour ce crime. À l’instar de l’œil de Caïn, le regard du fils pèse sur ses parents, leur rappelant les circonstances de sa conception, les renvoyant à leur culpabilité.

Ainsi, le récit oscille constamment entre le temps long, celui des aïeuls, des superstitions, de la mémoire, et le temps court (éphémère ?) des changements qui s’opèrent, du crime originel et de ses conséquences. Le drame intime ouvre les perspectives vers d’autres territoires, d’autres interrogations, de nature plus universelle. Les enfants héritent-ils des péchés de leurs parents ? La transmission des valeurs implique-t-elle aussi de transmettre les rancunes et les fautes anciennes, sans espoir de rédemption ? Ne vaut-il pas mieux tout oublier sous une chape liquide ? Un déluge pour un bien. Un mal pour un bien. La nature souveraine ne juge pas. Quant aux hommes, c’est ainsi qu’ils vivent.

En dépit de quelques tournures argotiques forcées, et même si la plume de Ron Rash n’atteint pas encore les sommets à venir, cet équilibre apaisant entre poésie et fiction romanesque, entre nature majestueuse et humanité triviale, Un Pied au Paradis n’en demeure pas moins un roman qui vous marque. Qui vous hante. Pour longtemps.

« J’approchais du rivage à présent et j’ai lâché l’accélérateur. J’ai regardé la berge et je me suis aperçu que je zieutais le sommet de Licklog Mountain. Au fond de l’eau, je voyais une route et je savais que ça pouvait être qu’une seule route. Tout était si clair que j’avais l’impression de regarder par une fenêtre. J’ai coupé le moteur et laissé la barque dériver au-dessus de l’ancien lit de la rivière, l’ombre de la barque traînait sur le fond du lac comme un filet.

Voilà comment Dieu voit le monde, j’ai pensé. Bientôt j’ai aperçu le pick-up, toujours embourbé comme il l’avait été six mois plus tôt, ensuite une boîte aux lettres, et finalement la maison, l’écurie et la remise que moi et le shérif on avait fouillées y avait si longtemps.

La porte de la maison était ouverte et j’arrivais pas à chasser l’impression que d’une seconde à l’autre quelqu’un pourrait sortir sur la galerie et lever les yeux vers moi de la même façon que je pourrais lever les yeux vers un avion – quelqu’un qui savait même pas qu’il était mort et enseveli sous un lac. »

Un_piedUn Pied au Paradis (One Foot in Eden, 2002) de Ron Rash – Éditions du Masque, 2009 – réédition Le Livre de poche, 2011 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Reinharez)

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