François Furet et l’antitotalitarisme

Je ne compte pas me livrer à un compte-rendu exhaustif de l’essai de Michael Scott Christofferson dont le titre Les intellectuels contre la Gauche sonne comme une invitation à débattre, ce dont je ne me plaindrai pas. Non, bien au contraire je saisi l’opportunité qu’il m’offre pour produire une petite note de lecture et ainsi inaugurer une nouvelle rubrique que je compte alimenter au gré de mes humeurs.
Les lecteurs de ce blog le savent bien, l’Histoire est un sport de combat. La parution de Penser la Révolution de François Furet en 1977 illustre bellement l’affirmation. Dans son ouvrage, Michael Scott Christofferson rattache l’historien et journaliste à l’idéologie antitotalitaire, en plein essor dans les années 1970. Il s’intéresse à l’homme puis à ses idées faisant émerger progressivement les lignes de force d’un engagement tourné vers la rupture avec le communisme et l’interprétation traditionnelle de la Révolution en France.

Furet est un enfant de la bourgeoisie, et bien qu’il se soit évertué par la suite à nuancer son engagement, il a adhéré comme bon nombre d’intellectuels de son époque au Parti communiste. Un choix sur lequel il revient en quittant le parti vers 1954-56 pour rejoindre le centre-gauche. On pourrait se demander pourquoi l’historien américain s’intéresse autant à cet aspect du personnage. On pourrait y déceler une volonté d’attiser la polémique. Bien au contraire, il montre que l’engagement de Furet, à l’époque de la Guerre froide, éclaire l’essentiel de ses recherches, toutes entières placées sous l’angle du politique.
À bien des égards, la carrière de Furet s’écrit en contre. Il ne passe pas son doctorat d’État, préférant le journalisme et l’École des hautes études en sciences sociales. On lui doit une réflexion critique de la Révolution française en complète opposition avec la grille de lecture sociale et marxiste défendue par Albert Soboul et Claude Mazauric.
Michael Scott Christofferson se livre à une très intéressante analyse du parcours et des écrits de l’historien français, replaçant l’homme dans son contexte, celui du développement de la pensée antitotalitaire en France. Un courant dans lequel les travaux de Furet vont se couler, apportant à celui-ci une légitimité non négligeable. Christofferson va même plus loin en affirmant que l’historien, en observateur politique avisé de l’air du temps, a su mettre à profit ce contexte pour proposer des écrits conformes à un lectorat lettré, de sensibilité réformiste, jusqu’à conquérir l’attention des plus hautes sphères de l’État. À ce titre, la commémoration du bicentenaire de la Révolution en 1989 sonne comme sa victoire totale sur l’histoire sociale et jacobine. Un triomphe annonçant celui de toute une génération d’historiens antitotalitaires, parmi lesquels figure Stéphane Courtois et son Livre noir du communisme.
Quid de l’interprétation historique de la Révolution française par François Furet ?
Michael Scott Christofferson montre bien que la position de l’historien français a évolué au fil du temps et qu’il n’a jamais craint d’user des méthodes qu’il dénonçait par ailleurs chez ses adversaires. Furet ne prétend pas être un historien objectif, néanmoins il estime que sa subjectivité est plus objective que celle des autres.
Le travail de l’homme a toujours été lié à des préoccupations politiques. Son analyse de la Révolution française semble guidé par un antitotalitarisme viscéral. Il n’hésite d’ailleurs pas à puiser dans l’historiographie libérale – Cochin et Tocqueville – pour étayer son propos. Pour François Furet, le projet révolutionnaire porte en lui les germes du totalitarisme. Ses excès ne sont pas simplement un accident découlant de circonstances contingentes, ils sont inscrits dans son programme. Dès lors, il s’agit de réviser l’Histoire pour démythifier l’évènement révolutionnaire et par voie de conséquence toutes les révolutions postérieures, y compris bolchévique.
Bien qu’il n’aie jamais cherché à éclaircir totalement ses intentions, se contentant de s’en tenir à son antitotalitarisme, Furet a fourni les armes aux historiens conservateurs pour abattre l’idée de révolution.
Pour Michael Scott Christofferson, il ne fait guère de doute que sa lecture de la Révolution française découle essentiellement du présent et de son expérience personnelle du communisme. L’historien américain avance l’hypothèse que Penser la Révolution serait une manière de catharsis pour lui-même et ses contemporains. Une façon de combattre la crédulité envers l’illusion communiste envisagée ici comme une conséquence de la culture européenne de la démocratie révolutionnaire dont l’origine se trouve dans la Révolution française elle-même.

Michael Scott Christofferson préparerait une biographie critique de François Furet. J’avoue être impatient de la lire. En attendant, on goûtera l’ironie de la situation. Voir les écrits de Furet passer au filtre de l’analyse historiographique, méthode dont il était un spécialiste.

antitotalitaireNote élaborée à partir de Les intellectuels contre la Gauche – L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981) de Michael Scott Christofferson – Réédition Agone/éléments, 2014 (essai traduit de l’anglais par André Merlot)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s