Les Yeux électriques

« Je transformais des terrains vagues en centres commerciaux, des banlieues plantées d’arbres en débauche de néon. J’avalais des quartiers tranquilles et chiais des zones industrielles. J’étais le malin génie des conseils d’administration ! Je maraudais à travers le monde avec du sang plein les crocs et un panonceau de notaire sur l’œil gauche ! Et quand je descendrai en enfer, je vendrai au diable deux chambres plus une salle de bains donnant sur la Terre promise et reprendrai pour moi ce maudit endroit… »

À Shadows, on ressuscite les morts. Dans cette ancienne plantation de Louisiane, des dépouilles fraîchement décédées sont ranimées grâce à une injection de bactéries d’une variété spécifique issue de la terre autour de certains cimetières. Par cet acte ressemblant fortement au cérémonial vaudou, les défunts se voient dotés d’une nouvelle personnalité et de talents exceptionnels. Mais, les ressuscités ne profitent pas longtemps de cette seconde vie. Leur existence est courte, l’instabilité mentale les gagnant à mesure que les bactéries colonisent leur cerveau. Un processus inexorable visible dans leur regard progressivement conquis par une fluorescence verte. Cette vie brève ne décourage pas les scientifiques du projet qui escomptent bien tirer profit de la longévité accrue procurée par les dernières souches bactériennes. Une démarche dont les zombies ne sont pas dupes.

Loin de se résigner à sa condition de Personnalité Artificielle Induite Bactériologiquement, Donnell Harrison entend bien reprendre sa liberté. Personnage brillant et charismatique dans sa nouvelle incarnation, il séduit sa thérapeute pour s’évader de Shadows et ainsi échapper à son destin tragique.

Lucius Shepard est mort mais son œuvre lui survit, continuant à hanter mes étagères et ma mémoire. Il est peut-être temps qu’elle en sorte pour conquérir la place qui lui revient.
Premier roman de l’auteur, Les Yeux électriques (yeux verts électriques en fait) s’aventure sur les terres du folklore haïtien, dont les rites ont infusé au-delà (euphémisme) des frontières de l’île des Caraïbes, colonisant jusqu’aux marges méridionales des États-Unis.

Lire Lucius Shepard demeure une expérience inoubliable. Il ne faut guère de temps à l’auteur pour nous happer dans les filets d’une intrigue où chaque méandres modifie sous nos yeux la perspective des événements et les enjeux du récit. Si l’argument de départ du roman se pare des attributs de la science-fiction, Shepard use surtout du registre de la transgression. Progressivement, le surnaturel contamine la science, opérant un décalage de la rationalité vers la superstition. Le récit accomplit un lent glissement des frontières du réel vers des contrées plus fantasmagoriques. L’histoire semble se conformer à d’autres règles et la géographie se confond avec une zone interlope où la magie apparaît comme une composante naturelle. Ainsi, les docteurs en microbiologie deviennent-ils des prêtres vaudous et les médecins psychologues des rois magiciens, détenteurs d’arcanes inquiétantes.

« L’étagère derrière sa tête présentait un choix de crânes humains jaunis poussiéreux, suggérant à Jocundra qu’il était le dernier d’une lignée de rois de la psychologie et que sa propre boîte crânienne irait rejoindre un jour celle de ses prédécesseurs. »

De même sous sa plume, les vieilles familles de l’aristocratie locale se muent en clans de sorciers prédateurs, adeptes de magie noire, en affaire avec des officines secrètes du gouvernement pour dessiner un monde à leur convenance. Un monde où les fins de race sans morale flirtent avec la folie et l’insatisfaction des passions non contentées.

L’auteur n’a pas son pareil pour décrire les effets de l’entropie sur un paysage. Chambres crasseuses où persiste la présence des occupants précédents, rues hantée par la décrépitude, friches jonchées des cadavres de la société de consommation, boutiques à la façade usée jusqu’à la trame, maisons encombrées de vieilleries, Lucius Shepard excelle dans ces ambiances émaillées de détails sordides où une humanité colorée, saisie sur le vif, accomplit les gestes d’un quotidien prosaïque devenu extraordinaire sous sa plume. Il s’impose comme un écrivain de l’indicible, faisant surgir ce que les yeux s’évertuent à ignorer, ce que les convenances sociales s’ingénient à effacer, repoussant le tout dans les angles morts. En dépit des assauts du temps, cette âme des lieux, à défaut d’un autre terme, perdure. Elle imprègne les objets, l’environnement et les gens, présence intangible n’attendant que la plume de l’auteur pour être révélée.

Malgré un passage à vide, façon road movie, Les Yeux électriques marque le lecteur par sa prose incandescente. Oscillant entre science-fiction et fantastique, Lucius Shepard nous raconte une histoire où des forces occultes, à la fois étatiques et familiales, luttent pour obtenir le pouvoir absolu : celui de l’immortalité.

les-yeux-electriquesLes yeux électriques (Green Eyes, 1984) de Lucius Shepard – Réédition Le Livre de poche SF, 1987 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Delord)

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5 réflexions au sujet de « Les Yeux électriques »

      • Initiative salutaire, je trouve. Pour ma part, je n’ai lu de lui que « La vie en tant de guerre » (son second, donc, dans une traduction un peu aléatoire) et une partie du recueil « Aztechs » (oui, une partie parce qu’un gougnafier m’a volé le sac dans lequel le bouquin se trouvait). Le peu que j’ai lu, j’ai adoré. Et le Bifrost qui lui était consacré donnait beaucoup envie…

        A.C.

  1. Je lis en ce moment le recueil « Sous des cieux étrangers » et je regrette de ne pas avoir lu « Les Yeux électriques ». Le deuxième texte « Dead Money » reprend plusieurs éléments de ce roman, ainsi que le personnage de Jocundra Verret. Bien que l’intrigue de la nouvelle se suffise à elle-même, je me suis senti sorti de l’histoire, c’est vraiment dommage.

    • Désolé. Je viens de jeter un œil au recueil que je n’ai toujours pas lu, à ma plus grande honte, et effectivement, on retrouve des éléments du pitch des Yeux électriques.
      ps : Tu vois que tu fais plus que me lire sans laisser de commentaire 😉

      A plus

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