Le Sang des Dalton

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À bien des égards, l’Histoire des États-Unis s’apparente à l’histoire d’une poignée d’individus dont les faits et gestes alimentent la chronique criminelle et étoffent la culture populaire de quelques épisodes bien sanglants. Des figures pas vraiment héroïques pourtant devenues illustres grâce au travail de la mémoire collective. Billy the Kid, les frères James et Younger, l’Amérique mythifie les outlaws leur conférant les vertus tragiques de la légende.

Parmi les figures criminelles de l’Ouest américain, les frères Dalton occupent une place à la mesure de leurs méfaits, même si ceux-ci ont été un tantinet grossis, comme c’est souvent le cas. Pourtant, rien ne prédestinait Robert (Bob), William (Bill), Grattam (Grat) et Emmett Dalton à devenir des outlaws, bien au contraire c’est sous l’étoile de Marshal qu’ils débutèrent leur carrière.
Nés dans une famille respectable, apparentés par leur mère aux frères Younger, les Dalton ont d’abord suivi les pas de leur aîné Frank. Nommés par les autorités afin de pourchasser les voleurs de chevaux et les trafiquants d’alcool abreuvant les Indiens en mauvais whisky, ils s’acquittèrent avec efficacité de leur mission, fermant à l’occasion les yeux sur quelques larcins ou gardant pour eux les amendes. La routine pour les représentants de la loi de cette époque. Il faut croire que la paie de misère, rarement versée dans les temps, l’inconfort des chevauchées interminables et le risque de se faire trouer la peau ne valait pas la peine de poursuivre une telle existence. Loué pour son courage, leur frère Frank n’avait eu droit qu’à un cercueil rempli de glace pour ramener sa dépouille défigurée auprès de sa famille. Bref, Bob, Grat et Emmett, rejoints par quelques autres cow-boys, ont jugé qu’il était plus rentable d’opter pour l’illégalité. Au moins pouvaient-ils désormais travailler pour leur propre compte. Une activité périlleuse, mais conçue comme un investissement pour l’avenir.
Avec la complicité de leur frère Bill, des petits fermiers dont ils rachetaient les dettes avec l’argent volé et de miss Moore, une ancienne institutrice qui les renseignait sur les horaires des trains, ils pillèrent quatre convois, amassant butin et mauvaise réputation au point de se voir accuser de crimes qu’ils n’avaient pu matériellement commettre. Entre 1890 et 1892, il devinrent ainsi les ennemis publics n°1 de la compagnie ferroviaire Southern Pacific, traqués à la fois par la police fédérale, l’agence Pinkerton et les quidams embauchés occasionnellement comme suppléants.
Deux années loin de leur famille, à se cacher entre deux coups, à déjouer les guets-apens des forces de l’ordre et à organiser un réseau de cache, histoire de voir venir et de planifier le coup suivant. Deux années pendant lesquelles l’étau se resserre peu à peu autour des bandits. À cet exercice, le gang excelle jusqu’au jour où il décide d’attaquer simultanément deux banques à Coffeyville. Si l’on ne peut nier la part de défi de ce projet, la possibilité de rafler le pactole a joué également un rôle important. À la date prévue, les Dalton applique leur plan, mais les événements tournent mal. Sans doute trahis par un de leur sbire, les hors-la-loi sont abattus en pleine rue, à l’exception d’Emmett, au cours d’une fusillade digne de la guerre civile. Un bain de sang dont Coffeyville garde toujours la mémoire.

« J’ai pour ma part coulé ces dernières années à Hollywood, en Californie, où, j’imagine, une de ces nuits, je passerai à la postérité dans mon sommeil, en pyjama rayé, la bouche ouverte, avec une dizaine de flacons de médicaments sur ma table de chevet. Nous sommes en 1937, j’ai soixante-cinq ans et je ne suis pas l’homme que j’étais parti pour être ; je suis agent immobilier, entrepreneur en bâtiment, scénariste de westerns ; pratiquant, rotarien et membre de l’ordre de Moose, une société de secours mutuel : châtiment plus que mérité pour un desperado de l’Ouest d’antan et pour le petit Emmett que j’étais autrefois, et qui me fournissait matière à penser ce soir-là, planté au milieu de ma pelouse verdoyante, avec un verre de soda au gingembre qui tintait dans ma main tavelée tremblotante. »

Auteur réputé pour son style réaliste, Ron Hansen nous livre avec Le Sang des Dalton sa vision de l’épopée du gang, si tant est que l’on puisse qualifier d’épopée une longue liste d’attaques de train, de banque et la tuerie finale. Il donne la parole à Emmett, seul survivant de la bande. Condamné à perpétuité, le bougre a effectué quatorze année de prison avant d’être libéré pour bonne conduite. À sa sortie, il a refait sa vie à Hollywood, écrivant notamment deux livres consacrés à la bande (Beyond the Law, traduit en français sous le titre Le gang des Dalton : notre véritable histoire, et When the Daltons Rode, adapté au cinéma en 1940 par George Marshall). Passé une entrée en matière teintée de nostalgie, l’auteur américain plonge dans la mémoire de l’ex-outlaw, prenant son temps pour poser le cadre et camper les différents personnages de l’ascension et la chute du gang.

L’histoire des Dalton ne ressemble pas à un thriller haletant (formule consacrée n° 14), loin s’en faut, jalonné de gunfights et de morceaux de bravoure. On se situe plutôt dans le registre de la chronique, Hansen s’attardant surtout sur les temps morts composant l’ordinaire des criminels. Il trouve le ton juste pour relater le parcours de la bande, s’attachant à décrire chacun des membres de la famille Dalton. Entre Emmett, un tantinet inconscient au départ, l’aîné Grat, rustre et violent, Bill, roublard et calculateur, et Bob qui légitime ses actes en convoquant une morale où tout se vaut, l’auteur américain démasque toutes les facettes d’un groupe d’individus finalement très banals. Des monsieur Tout-le-monde ayant choisi l’illégalité par facilité et peut-être aussi par goût, mais ne se distinguant pas tellement des marshals et shérifs qui les pourchassent.
Sous sa plume, l’Ouest se pare d’authenticité dévoilant des aspects inédits à nos yeux contemporains d’Européens. Certes, on retrouve quelques uns des motifs classiques du Western. La lutte des petits agriculteurs contre le monopole des compagnies ferroviaires qui, par l’intermédiaire des banques et des tarifs de transport, imposent leur loi sur le pays. On se rend compte à quel point la violence et l’individualisme font partie de la culture américaine, ne posant que rarement des problèmes de conscience. Ron Hansen fait resurgir la frontière, période éphémère coincée entre la guerre civile et le XXe siècle, suscitant quelques réminiscences de Sergio Leone, de Sam Peckinpah ou de Michael Cimino.
Cependant, on s’étonne de découvrir encore quelques détails méconnus, notamment le culte dont les criminels font l’objet auprès de zélateurs n’hésitant pas à exposer les trophées récupérés, armes et même morceaux de corps. Du pain béni pour une culture populaire avide d’émotion à bon marché. Sans oublier, ces longues périodes d’inactivité où les outlaws renouent avec une existence normale, dans une ferme éloignée ou dans un ranch sous une fausse identité.

Bien loin des artifices manichéens colportés par la littérature et le cinéma classique, ou des outrances du western postmoderne, Ron Hansen convoque un autre aspect de l’Ouest. Une époque d’hommes, mais aussi de femmes, un temps de transition où le mythe de la frontière s’efface devant celui du progrès. Un réservoir de légendes prêtes à être recyclées par l’entertainment.

« Selon eux, nous étions des grands lions des plaines, des légendes vivantes, des saints, nous avions déjà surpassé la bande des frères James et nos noms figureraient en gros caractères dans les annales de l’histoire. »

Après cette découverte, je ne vous cache pas que je vais me ruer sur L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford .

DaltonLe Sang des Dalton (Desperadoes, 1979) de Ron Hansen – réédition Points, 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Vincent Hugon)

 

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2 réflexions au sujet de « Le Sang des Dalton »

  1. « Après cette découverte, je ne vous cache pas que je vais me ruer sur L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford . »

    Je n’ai vu que le film, que j’ai vraiment beaucoup aimé.

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