Sous le Soleil

En-dehors du cercle restreint des érudits, le nom de Mikhaïl Artsybachev suscite sans doute moins l’effervescence que celui de son contemporain Ievgueni Zamiatine. À vrai dire, je ne connaissais pas du tout l’auteur avant que Viktoriya et Patrice Lajoye ne se décident à rééditer ce court texte.
La découverte a le mérite de dévoiler une de ces voix russes tombées dans l’oubli après les années 1920 si l’on excepte quelques rééditions confidentielles. Une voix s’exprimant dans un registre sombre à une époque où la science-fiction oscillait encore entre le conte philosophique et la prospective.
Sous le Soleil reprend à son compte l’antienne de l’Ecclésiaste « rien de neuf sous le soleil ». Qui n’a pas usé au moins une fois de la formule pour illustrer une réflexion désabusée ou un constat empreint de pessimisme ? L’auteur russe nous projette ainsi dans l’avenir, à une époque indéterminée. L’Europe semble être retombée dans la barbarie, oubliant jusqu’aux ultimes raffinements de la civilisation. Une involution conduisant à l’oubli de l’écriture et de la science. Ici, point de bons sauvages. Juste des groupes humains, sur la défensive, collectant les vestiges du passé sans en comprendre l’usage.
Ce passé se manifeste sous la forme d’un message dans une bouteille retrouvée parmi les détritus apportés par le ressac. Un message que les survivants jettent au feu, le récipient ayant plus de valeur que le carnet indéchiffrable qu’il recèle.
Par le procédé du récit enchâssé, développé ici de manière un peu artificielle je trouve, Artsybachev nous en révèle la substance, offrant un contrepoint nihiliste à la situation présence des survivants. S’il est fréquent dans la littérature post-apocalyptique de ne pouvoir imaginer une fin définitive à l’homme, l’auteur russe n’hésite pas un instant à nous livrer le récit de la fin définitive de la civilisation. L’avenir imaginé s’apparente à un monde de prédateurs dominé par les instincts les plus vils de l’animalité.
On pense bien sûr à Quinzinzinzili de Régis Messac, l’ironie grinçante en moins. On se remémore aussi les espoirs soulevés par la révolution bolchévique, espoirs qu’Artsybachev entreprend de laminer. Il n’accable pourtant pas l’utopie communiste et ne dévalorise pas le combat des opprimés face à leurs oppresseurs. L’auteur russe considère plutôt que l’homme n’est définitivement pas prêt à assumer l’idéal de justice et d’égalité promis. Le sera-t-il un jour ? Le dénouement de la nouvelle tend à répondre par la négative. Rien de neuf sous le soleil…

Ps : Merci à Patrice et Viktoriya Lajoye pour cette redécouverte. Plus de renseignements ici

Sous le Soleil de Mikhaïl Artsybachev – nouvelle traduite du russe par Louis Durieux – traduction révisée et présentation par Viktoriya et Patrice Lajoye, 2014

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