Morwenna

« Si vous aimez les livres, les livres vous aiment en retour »

À l’âge de douze ans, je suis tombé dans la science-fiction. Définitivement. Auparavant, je n’avais guère lu, au grand désespoir de mes parents. Essentiellement des bandes-dessinées, un peu de Bibliothèque verte, pas davantage. Mais de la SF, nada.
En m’inscrivant à la bibliothèque municipale, mon père ne pensait pas me pousser dans cette voie, ni me l’interdire d’ailleurs. Et pourtant, c’est dans cette direction que m’ont orienté mes premières lectures. Je me souviens de Christian Grenier. Le Soleil va mourir paru chez « Grand angle », une collection que j’ai fini par épuiser, m’a longtemps marqué. Maintenant que j’y songe, c’est aussi à cette occasion que j’ai lu ma première uchronie. Opération clik-clak de William Camus, auteur désormais un peu oublié sous nos longitudes. Et puis, je suis passé aux livres un peu plus adultes, dans un cadre scolaire, mais avec encore une once de liberté dans les choix. Le classique américain Fahrenheit 451 de Ray Bradbury m’a servi de sésame. Depuis, tout est foutu !
Au lycée, entre deux lectures obligatoires (et rébarbatives), je me suis inscrit à la bibliothèque d’Argentan. Un lieu impressionnant puisque les rayonnages prenaient place dans la chapelle du château. Dominé par un maître autel en bois sculpté, sur un parquet ciré, les livres étaient classés par ordre alphabétique, tous genres confondus. C’est là que j’ai découvert Le Seigneur des Anneaux (dans la collection « 1000 soleils » chez Gallimard), Le Monde du Fleuve de Farmer, Dune (en « Ailleurs & Demain » couverture métallisée, ça marque) et bien d’autres titres… Avec un copain qui connaissait par cœur les entrées de chapitre du cycle de Herbert, on discutait longuement des bouquins que nous empruntions. Il s’enthousiasmait pour Robert Forward qui j’avoue me laissait un peu froid.
Arrivé à ce stade, on peut dire que seuls la SF, le fantastique et dans une moindre mesure la fantasy composaient mon ordinaire littéraire. Deux à trois livres par semaine. Des nuits entières passées à lire, après les cours, entre deux sorties étudiantes. Du bon et du mauvais, mais cela ne comptait pas à l’époque. Je me rappelle même d’une conversation fiévreuse au restaurant universitaire où, avec un pote, l’on gribouillait sur la table pour comprendre le paradoxe mis en place par Christin et Mézière avec Les Foudres d’Hypsis.

Ahem…
Pourquoi une telle confession ? Certes, le format du blog est propice à ce genre d’épanchement égotiste, mais ce n’est pas le genre de la maison comme les trois lecteurs de mes élucubrations le savent déjà. La raison est tout autre : j’ai lu Morwenna de Jo Walton.

Sous son apparence de journal intime, chronique banale des faits et gestes d’une jeune fille de seize ans vivant à la charnière des années 1980, le livre de l’auteure galloise a titillé ma nostalgie. À vrai dire, ce roman m’a fait l’effet d’une vraie madeleine, celle de Proust pas de Jeannette, réveillant des réminiscences que je croyais perdues sous les préoccupations quotidiennes. Le Guin, Silverberg, Zelazny, McCaffrey, Delany, Tolkien et bien d’autres. C’est un peu comme si Jo Walton faisait resurgir une part de mes lectures passées, convoquant par la même occasion mon état d’esprit de l’époque. Un temps où je m’enthousiasmais pour des livres me laissant désormais dubitatif, où je ne voyais pas les ficelles et les recettes, m’agaçant du style insipide d’un auteur. Bref, une période où tout me semblait inédit et empreint de fraîcheur.

Interpellé par cette grille de lecture un tantinet personnelle, je ne suis toutefois pas resté insensible à l’aspect dramatique de l’histoire dont on découvre progressivement les tenants et aboutissants au fil des entrées du journal de Morwenna.

Devenue lectrice boulimique pour échapper à son quotidien, la jeune fille traîne de surcroît un passif familial très chargé. Sa sœur jumelle étant morte, tuée dans un accident qui l’a laissée elle-même estropiée, elle ne peut guère compter sur sa mère pour trouver le réconfort. Il s’avère même que sa génitrice constitue la principale menace contre sa vie, la contraignant à fuguer lorsque son grand-père est hospitalisé. Les services sociaux ne tardent pas à la confier à la garde de son père qui vit en Angleterre. Longtemps aux abonnés absents, celui-ci s’empresse, sur le conseil de ses sœurs, d’expédier Morwenna dans un pensionnat de jeunes filles. Projetée dans cet univers inconnu et hostile, où l’on se moque de son accent gallois et de sa démarche bancale, en proie aux remords – elle pense être responsable de la mort de sa sœur –, séparée de ses amies, de ses proches, exilée loin de sa terre natale, la jeune fille semble bien seule. Une solitude qu’elle combat par la lecture et la magie.
Elle échappe ainsi à l’air du temps. Le rock, le punk ne l’intéressent pas. La télé n’existe pas ou alors dans une dimension parallèle dont elle ne possède pas la clé. Elle s’enthousiasme pour les écrivains, seules vraies vedettes à ses yeux. Les événements n’ayant pas prise sur elle, le militantisme et l’activisme n’ont pas voix au chapitre. Elle vit la crise via le prisme de la magie, les sorts contribuant plus sûrement à fermer les usines que le choc pétrolier. Elle joue et se promène dans les friches industrielles nées de la dépression, lieux propices à la rencontre avec les fées. Les voies ferrées abandonnées deviennent des chemins secrets. Les anciennes fabriques se muent en vestiges grandioses de l’Ithilien où croissent les herbes folles.
Pourtant si Morwenna semble être d’ailleurs, elle n’en demeure pas moins une adolescente. Elle a soif de partager sur divers sujets d’importance mais ne se livre qu’avec parcimonie lorsqu’ils touchent à sa personne. Elle manifeste exubérance et pudeur dans une confusion touchante, brouillant les pistes à dessein. L’indépendance, l’amour, la sexualité l’inquiètent et l’attirent à la fois. Sur le troisième sujet, elle a sans doute un avis plus libéré que ses camarades, une maturité acquise dans la douleur et la mort. Un regard forgé à la lumière de ses lectures. L’injustice la crucifie, la cruauté la révolte, et si elle préfère la science-fiction à la fantasy, elle n’a pas pour autant complètement renoncé à la magie de l’enfance. Différente à tous points de vue et pourtant semblable à sa génération, Morwenna déroule sa petite musique intime sur des questions universelles et intemporelles.

Magnifique portrait de l’adolescence, hommage à la science-fiction et à ses territoires, Morwenna ne laisse donc pas insensible, loin s’en faut. Le roman de Jo Walton réveille des échos familiers, a fortiori chez le lecteur de science-fiction, mais aussi chez l’amoureux des livres en général. Il célèbre cette fraternité livresque, ces dangereux rêveurs qui ne peuvent concevoir la vie sans un livre, qui grandissent avec, et échangent avec autrui leur expérience.

MorwennaMorwenna [Among Others, 2010] de Jo Walton – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2014 (roman inédit traduit de l’anglais [Pays de Galles] par Luc Carissimo)

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7 réflexions au sujet de « Morwenna »

  1. Madeleine, oui, j’aime bien. ^_^

    Et j’ai constaté la même envie que toi, un truc qu’avait provoqué aussi, pour des raisons différentes, « Je me souviens » de Perec, cette envie de se repencher sur sa propre histoire de lecteur, sur son amour de la SF. Ce livre provoque l’envie de regarder en nous à travers Morwenna, non?

  2. C’est vrai que c’est un roman qui parle au lecteur de SF que je suis devenu (je lisais plutôt de la fantasy, adolescent). J’ai hâte de pouvoir en discuter avec ma compagne (elle s’y lance, dès qu’elle a fini « Tallula »), qui, elle, lit plutôt du mainstream.

    En tout cas, voilà bien un bouquin qui fait l’unanimité.

    A.C.

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