Les Coeurs déchiquetés

J’ai des lacunes dans ma culture polardeuse. Si si ! Je l’avoue ici, haut et fort, je n’ai pas la science infuse. Je ne suis pas omniscient, omnipotent, ni immortel. Sur ce dernier point d’ailleurs, Dieu va prendre mon pied au cul. Bref, je n’avais pas encore lu de roman d’Hervé Le Corre jusqu’à présent. Et pourtant, mon petit doigt m’avait soufflé dans le creux du pavillon que L’Homme aux lèvres de saphir empapaoutait son cochon d’Inde. Comme je suis un tantinet influençable, j’ai fini par m’exécuter en lisant Les Cœurs déchiquetés… Pas contrariant le gars, hein ? Mais trêve de familiarité, entrons dans le vif du sujet.

 

Depuis qu’il a perdu son fils Pablo, le commandant de police Pierre Vilar file un sacré mauvais coton. Rongé par la douleur, hanté par les cauchemars, il est obsédé par cette disparition, survenue sur le chemin du retour de l’école. Cette obsession qui a déjà conduit son couple au naufrage, le pousse tous les matins à la sortie des classes. À l’abri dans son véhicule, il surveille la rue, à la recherche d’un individu louche, d’une personne au comportement insolite, un suspect, peut-être le ravisseur de son enfant, même s’il sait pertinemment qu’un prédateur n’agit jamais deux fois au même endroit. Et pour quoi faire ? Cette question le taraude, érodant peu à peu les dernières parcelles de sa conscience professionnelle. Jusqu’à présent il a tenu, aux limites de la bavure. Mais les fantômes sont tenaces…

Victor doit également faire son deuil. Celui de sa mère, retrouvée défigurée par les coups et assassinée lorsqu’il est rentré de l’école. Placé d’urgence dans un foyer, le jeune garçon intègre ensuite une famille d’accueil dans le vignoble bordelais. D’abord mutique, il s’ouvre à ce nouvel environnement familial. Mais sa mère, dont il conserve les cendres auprès de lui dans une urne funéraire, continue à hanter sa mémoire. Il lui parle, lui confie ses pensées. Il doit la protéger contre les menaces…

 

On l’aura compris à la lecture du résumé, Les Cœurs déchiquetés est un récit sur le deuil. Au travers de l’histoire de Pierre Vilar et de Victor, on suit jusqu’au seuil de la folie deux destins fracassés. On est ainsi malmené par une intrigue d’une noirceur tout bonnement étouffante. C’est glauque, viscéral, désespérant, et pourtant une infime lueur d’humanité finit par percer. Une bouffée d’air salutaire dans un récit hanté par l’absence, la perte et la solitude.

Hervé Le Corre tisse sa toile progressivement, d’une écriture s’attachant aux détails prosaïques du quotidien. On est happé par les tourments de Vilar et de Victor. On est immergé dans leur psyché, pour ainsi dire aux premières loges de leur dépression. Entre douleur et déraison, leurs états d’âme nous sont dévoilés. Pour le meilleur et pour le pire. Comme un écho lugubre d’un quotidien marqué par la mort et la souffrance.

À cette intrigue s’ajoute une trame plus policière. Un meurtrier erre dans le voisinage des deux personnages. Il les traque, les persécute, joue avec les nerfs de l’un et terrorise l’autre. Les cadavres s’amoncèlent autour d’eux. Ceux de pauvres filles- mères et d’enfants volés. Avec un art consommé, Hervé Le Corre tisse un lent crescendo, complexifiant le récit petit à petit. Une affaire plus ancienne menace de resurgir. Des perversions que d’aucuns auraient voulu taire. L’envers pourri d’un décor provincial très éloigné des clichés courant sur la région bordelaise. Bon, tout cela est parfois un peu prévisible, un peu facile, mais heureusement l’étude psychologique masque cet aspect de l’histoire que je ne peux m’empêcher de trouver faible.

Bref, vous l’aurez compris, je fais désormais partie des fans hard-core de Le Corre.

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Additif : Comme cet article recycle en grande partie celui que j’ai mis en ligne sur mon précédent blog, pas chien, j’ajoute une bibliographie de l’auteur, histoire de chauffer la salle en attendant la chronique de Après la guerre, son dernier roman.

La Douleur des morts, 1990 (roman)

Du Sable dans la bouche, 1993 (roman)

Les Effarés, 1996 (roman)

Copyright, 2001 (roman. A noter qu’il s’agit ici de science-fiction)

L’Homme aux lèvres de saphir, 2004 (roman)

Tango parano, 2006 (roman)

Trois de chute, 2007 (omnibus rassemblant les trois premiers romans de l’auteur)

Les Cœurs déchiquetés, 2009

Derniers retranchements, 2011 (recueil de nouvelles)

Après la guerre, 2014 (roman)

CoeursdéchiquetésLes Cœurs déchiquetés de Hervé Le Corre – Réédition Payot, collection Rivages/Noir, août 2012

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