Après la guerre

Après avoir lu Les Cœurs déchiquetés, je m’étais promis de poursuivre ma découverte de l’œuvre d’Hervé Lecorre avec L’Homme aux lèvres de saphir. Mais, on ne choisit pas une lecture, c’est elle qui vient vous ravir. Me voici donc Après la guerre.

Bordeaux, fin des années 1950. Alors que les conscrits embarquent pour la Mitidja et ses parages, les anciens soldent les comptes de la précédente guerre. Pendant que le Bordelais moyen continue à vaquer à ses activités, pestant contre le bougnoule qui vient réclamer son indépendance, les ex-collabos se font les partisans zélés de l’ordre, recyclant leur savoir faire répressif.
Dans ce climat délétère où flottent encore les relents de l’Occupation, les résistants sincères ne sont pas légion. Ils ne sont guère nombreux à s’afficher contre les opérations en Algérie ou contre les malins qui ont toujours su se trouver du bon côté du manche, voire de la matraque, rendant définitivement futile toute échelle des valeurs.
De ce point de vue, le commissaire Darlac a valeur d’exemple. Le bonhomme est un salaud de la plus belle eau disposant de ses entrées auprès de la pègre. Inspecteur de police pendant l’Occupation, il a profité de la situation sans aucun état d’âme, se servant au passage dans les biens des déportés. Serviteur de Vichy, il a participé avec une efficacité exemplaire aux rafles et aux arrestations de résistants. Serviteur de la République, il couvre désormais les scandales, faisant chanter à l’occasion le bourgeois tout en surveillant avec constance ses arrières.
Sur tous ses actes passés, Darlac ne manifeste aucun remord. Quant au présent, il apparaît comme la poursuite naturelle de ses méfaits. De toute manière, il n’éprouve que mépris pour l’espèce humaine. Un sentiment qu’il met en pratique au quotidien jusque dans ses relations avec son épouse, une pute à boches qu’il maltraite avec une perversion assumée.
Mais voilà, la mort n’oublie personne et les revenants ont la dent dure. Le passé vient se rappeler au mauvais souvenir de Darlac. On commence à assassiner dans son entourage. On menace sa fille adoptive et on pisse sur ses plate-bandes. Quelqu’un de malveillant et de bien informé œuvre dans l’ombre. Quelqu’un qui cherche sa perte. Même s’il ne connait pas l’identité du malfaisant, le commissaire retrouve vite les vieux réflexes. La gégène, c’est comme le vélo. Ça ne s’oublie pas…

Hervé Le Corre prend son temps pour écrire. Quelques romans et nouvelles en une vingtaine d’années, c’est peu. Mais là où d’aucuns opteraient pour la quantité, assommant avec la régularité d’un marteau-pilon le lectorat, l’auteur bordelais choisit la mesure et un classicisme formel, déroulant titre après titre une œuvre cohérente et forte. Du genre qui vous lamine, vous malmène et vous amène progressivement à reconsidérer l’être humain.

D’un point de vue historique, Après la guerre est brillant. L’auteur nous livre une reconstitution de Bordeaux frappée du sceau de l’authenticité. C’est bien simple, on est immergé d’entrée de jeu dans la métropole girondine. On évolue au cœur de ses quartiers populaires, de son port dont l’activité rythme encore pour un temps la Garonne. On fréquente ses bars avec la familiarité d’un natif du cru ou celle d’un marin en goguette. Au fil des pages, Hervé Le Corre dresse le portrait d’une ville encore marquée par l’Occupation. Une ville grise, triste, qui pue la vinasse et l’hypocrisie. Une cité où les résistants de la dernière heure, les ex-collabos tiennent le haut du pavé. Un marigot de combinards que rien ne distingue vraiment de la pègre, si ce n’est de se trouver du bon côté de la loi.

Du point de vue du roman noir, on n’est pas en reste non plus. Après la guerre apparaît comme le roman de la guerre. Celle que l’on veut oublier, comme un souvenir dont on n’est pas fier. Celle qui ne veut pas dire son nom. Pas encore. Un conflit lointain et honteux où les conscrits, fils des anciens occupés, deviennent les nouveaux occupants. Une guerre larvée où les enfants des victimes se muent en bourreaux par ennui, par peur, par plaisir, ou plus simplement par conviction. Un affrontement intime où l’on a bien du mal à distinguer le bien et le mal, à comprendre l’enchaînement des événements qui amènent le quidam à broyer l’existence d’autrui. À ses yeux, tous les choix paraissent mauvais, mais certains s’avèrent meilleurs que d’autres. Aussi doit-il continuer à les défendre, tout en buvant un coup, parce que c’est dur.
Après la guerre est ainsi traversé de personnages complexes, ambivalents, qui s’interrogent, doutent, souffrent et font souffrir. Ils tentent de donner un sens à leurs actes ou de les justifier. Hélas, même pour le plus immonde des salopards, la tâche demande de la discipline et une vigilance de tous les instants. Car s’il est aisé de tromper les autres, le plus difficile est d’arriver à se tromper soi-même.

Ni angélique, ni cynique, Hervé Le Corre révèle le monde tel qu’il va mal. C’est ainsi que les hommes vivent a-t-on envie de dire en paraphrasant le magistral roman de Pierre Pelot. Il ne faut pas compter sur Après la guerre pour contredire cette assertion, même si Le Corre semble garder foi dans l’être humain. Un tout petit peu. Pas grand chose…

apreslaguerreAprès la guerre de Hervé Le Corre – Éditions Rivages/Thriller, février 2014

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