Moxyland

En règle générale, je suis quelqu’un qui aime prendre son temps, refusant de céder aux sirènes de la nouveauté et de l’immédiateté. Est-ce une qualité ou un défaut ? Je laisse autrui apprécier le fait car personnellement j’aime le décalage qu’il introduit. J’ai donc attendu le troisième titre de Lauren Beukes pour découvrir l’univers de l’auteure Sud-Africaine. J’avais entendu du bien de ses précédents livres, mais je ne me souciais pas de rattraper mon retard sur la mode.
Selon un procédé éprouvé dont l’édition française est coutumière, je me suis aperçu que Moxyland était en réalité le premier roman de l’auteure. Tiens donc, me suis-je dis, ce n’est pas la première fois que ma nonchalance me place dans la perspective d’une lecture chronologique de l’œuvre d’un écrivain. Le hasard a ses raisons que j’ignore…
Évidemment, tout ceci n’est pas bien grave, d’autant plus que Moxyland se place d’emblée parmi mes dystopies préférées, ressuscitant le meilleur du cyberpunk, et que je n’hésite pas à le comparer à 1984 de George Orwell et à Orange mécanique de Anthony Burgess. Je ne vous cache pas que je suis fan…

Le Cap au XXIe siècle. Kendra, Lerato, Toby et Tendeka sont des jeunes plein d’avenir vivants dans le meilleur des mondes possibles. Artiste, programmateur, activiste et blogueur, ils sont complètement en phase avec leur environnement, jouant au chat et à la souris avec la police et les transnationales.
Kendra n’a pas choisi la facilité. Dans une société où la moindre technologie est protégée par toute une batterie d’interdictions, où il est proscrit de prendre des photos dans l’espace corporate, autant dire presque tout l’espace jadis public, elle n’a toujours pas renoncé à vivre de sa passion : la photographie. En attendant l’éventuel mécène qui lui permettra de vivre de son art, elle devient un bébé sponsorisé, faisant de son corps un outil de promotion pour l’un des produits phares d’une grande compagnie.
Lerato n’a pas les mêmes soucis. Orpheline élevée dans la pépinière à talent d’une mégacorpo, la jeune femme tape désormais du code pour le compte d’une autre société. Elle ne compte toutefois pas rester longtemps à ce poste subalterne. Trop douée pour jouer à la petite main, elle estime valoir mieux que cela, quitte à forcer un peu sa chance en truandant son employeur.
L’ambition de Tendeka se trouve ailleurs. Vivre dans une société qu’il considère liberticide et ségrégationniste lui paraît au-dessus de ses forces. Cette attitude lui vaut d’être exclu et confronté aux contrôles réguliers de la police. Pourtant, le bougre n’a pas pour autant renoncé à son idéal. Bien au contraire, il ne rêve que d’insurrection contre le système, multipliant les actions de sabotage pour dénoncer l’oppression et le lavage de cerveau généralisé. Poussé à l’action par un mystérieux inconnu rencontré dans un jeu de simulation en ligne, il n’a pas encore sauté le pas de la lutte armée, lui préférant toujours la subversion non-violente. Mais, sa résolution faiblit de plus en plus…
Dernier larron du quatuor, Toby ne s’inquiète guère d’être un glandeur inconséquent dont la seule ambition se réduit à animer un Weblog et à draguer les filles. Affublé de son camélémanteau, dont l’étoffe stocke et affiche les images qu’elle photographie ou filme, le bonhomme se prête à tous les coups fourrés, volant de la technologie corporate sous prétexte de la libérer ou participant aux actions de Tendeka.

« L’humanité est intrinsèquement ratée. Un défaut de conception. Nous sommes faillibles. Quelqu’un doit nous dire quoi faire, nous imposer l’ordre. »

À bien des égards, Moxyland se mérite, mais pour peu que l’on fasse l’effort nécessaire, le roman de Lauren Beukes se révèle passionnant. Nanotechnologie, objets connectés, manipulations génétiques, armes bactériologiques l’auteure Sud-Africaine nous offre un aperçu de la révolution économique et sociale impulsée par la généralisation de ces technologies. De ce foisonnement naît un futur complexe et crédible pour le meilleur de la cybernétique appliquée ici au détriment de la liberté.
L’Afrique du Sud de Lauren Beukes a en effet des airs de 1984 de George Orwell. Une version faussement adoucie, où Big Brother règne sans partage, par caméras de vidéosurveillance et puces RFID interposées, n’ayant même plus besoin de s’incarner dans une image pour rappeler son autorité. Au Cap, chaque habitant le porte désormais dans sa poche, enfiché dans son téléphone portable. L’appareil est à la fois le sésame d’une existence sociale pleine et épanouie, et l’instrument de la surveillance et de la répression. Il ouvre les portes des appartements et des véhicules, permet de circuler dans les transports en commun, sert pour toutes les transactions, les paiements et donne accès au réseau sans lequel l’individu se trouve ravalé à l’inexistence.
Revers de la médaille, il rend aisément disponible les données personnelles lors des contrôles de police, constituant une source d’information essentielle sur les goûts et les habitudes de chaque citoyen. Il permet la géolocalisation et le traçage des individus, et comble du raffinement policier, il s’impose comme un outil punitif, via le procédé du « désamorçage ». Bref, il est à la fois la carotte et le bâton d’une société de contrôle policée dans son apparence, mais impitoyable pour les déviants ou tout ceux qui contreviennent à la loi. Mais de tout cela, bien peu se soucient, du moins parmi les élites et ceux qui aspirent à se faire une place dans ce monde. De toute façon, la privation des libertés est perçue comme un mal nécessaire, parfaitement intégrée par la majorité. Elle offre la garantie de la sécurité et repousse dans les poubelles de l’Histoire les tentations révolutionnaires, sources de tant de souffrance par le passé.

Foutraque, intelligent, doté de surcroît d’un angle prospectif stimulant, Moxyland déborde d’une énergie rafraîchissante qui récompense les efforts accomplis pour s’immerger dans l’intrigue. Je ne vous cache pas que Zoo City figure dans ma liste à lire.

MoxylandMoxyland (Moxyland, 2008) de Lauren Beukes – Éditions Presse de la cité, mars 2014 (roman traduit de l’anglais [Afrique du Sud] par Laurent Philibert-Caillat)

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4 réflexions au sujet de « Moxyland »

  1. Salut camarade,
    tu voulais certainement dire Huxley …
    Et au passage bon anniversaire pour le nouveau blog.
    Quand bien même tu ne te sentirais pas l’âme d’un prescripteur, je suis avec attention tes chroniques. J’hésitais pour le Beukes mais pour le coup je crois que je vais me laissé tenter.
    PS : Pour ma part je fais plutôt parti des barbus, voire des chevelus …

    • Salut,
      Tu as raison, j’ai confondu avec Orange mécanique, mentionné sur la couverture du bouquin dans une belle accroche d’André Brink. Je corrige immédiatement.
      (Au passage, je me rends compte que je mélange beaucoup les titres actuellement. La fatigue, sans doute)
      Bonne découverte ! (En espérant ne pas être à l’origine d’une déception)

  2. Je découvrais l’auteur avec ce livre. J’ai aimé ses idées mais ses personnages m’ont par contre laissée indifférente. Je tenterai certainement aussi « Zoo City ».

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