Le Dernier chasseur de sorcières

On a peine à imaginer qu’une des pages les plus noires de la chasse aux sorcières s’est écrite à l’époque où naissaient les sciences naturalistes et la rationalité. C’est pourtant à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, au temps de la Glorieuse révolution anglaise et de l’avènement des « Lumières », que l’on a instruit une quantité ahurissante de procès en sorcellerie et exécuté en masse de présumées sorcières. Ce n’est ni le premier, ni le dernier des paradoxes de l’esprit humain.
Jennet Stearne vit à cette époque dans ce que l’on considère encore comme les colonies de la Couronne britannique. Fille de piqueur, autrement dit fille de chasseur de sorcières, la jeune femme prend la décision de s’opposer à son père, opposant la science naturaliste à la démonologie.  Armée de sa seule raison, elle va ainsi consacrer sa vie à l’abolition de la loi contre la sorcellerie. Un combat contre l’obscurantisme mais également pour l’émancipation féminine.

Si le ressort science-fictif est accessoire, l’amateur du genre ne peut que se passionner pour ce roman historique où sont convoquées la géométrie, la philosophie naturaliste et la théologie. James Morrow nous convie en effet à un grand moment de plaisir intellectuel, d’érudition et de drôlerie, déployant tout son son art pour nous faire toucher du doigt une époque pétrie de religiosité, où la population est littéralement nourrie aux Évangiles. Entre la science, l’excentricité et les croyances païennes ou pire impies, la frontière demeure ténue. Malheur à celui dont la curiosité l’amène à flirter avec ce que d’aucuns considèrent comme de l’hérésie. Il lui en coûtera très cher, a fortiori s’il est de sexe féminin.

Mais la grande trouvaille de Morrow repose sur le choix de son narrateur. Car, le combat de Jennet Stearne nous est contée par un…. livre. Le fameux Principes mathématiques de philosophie naturelle écrit par Isaac Newton. On le sait, James Morrow n’est pas avare en facétie. Le célèbre livre du mathématicien britannique nous confie ainsi, au détour du récit, ses considérations affectives (le bougre est obsédé textuel), philosophiques, épistémologiques et militaires. Chef de guerre, il se trouve engagé dans un conflit sans pitié contre son ennemi mortel, l’incarnation de la superstition et du fanatisme, le non moins fameux Marteau des sorcières. Nous entrons ainsi dans les arcanes de la création intellectuelle et apprenons que certains livres sont les auteurs d’autres ouvrages par le truchement de scribes humains possédés par des forces bibliographiques !

Grâce à cette malicieuse mise en abyme, James Morrow nous transmet ainsi un message dont il témoigne dans la postface : les livres n’aspirent qu’à être lus.

le-dernier-chasseur-de-sorcieresLe dernier chasseur de sorcières (The Last Witchfinder, 2003) de James Morrow – Au diable vauvert, 2003 – Réédition poche 10/18, 2005 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard)

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