Rouge est le sang

Les aficionados de ce blog (arrêtez les banderilles, SVP, elles m’irritent l’épiderme) connaissent mon goût pour le roman noir. Le genre, lorsqu’il ne s’enferre pas dans la routine ou la posture, s’avère un exercice salutaire, contribuant à dévoiler les angles morts de l’Histoire, des idéologies et de nos modes de vie auto-satisfaits.
Avec Sam Millar, on entre de plain-pied dans cette démarche. Je confesse (Dieu me tripote) que je ne connaissais pas l’auteur, aussi la réédition en poche de Redemption Factory sous le titre un tantinet plus emphatique de Rouge est le sang m’est apparue comme une opportunité à saisir. D’autant plus que la quatrième de couverture promettait monts et merveilles en matière de noir. Il faut avouer que l’Histoire contemporaine de l’Irlande, son passif religieux, social et sociétal fournissent une matière riche et variée. Sam Millar apparaît d’ailleurs comme un joyeux condensé de tout cela. Ancien de l’IRA ayant passé vingt ans en prison après avoir braqué un fourgon blindé, le bonhomme présente un pedigree à faire pâlir d’envie n’importe quel écrivain de salon ne connaissant la canaille qu’au travers de ses fantasmes. Bref, Sam Millar peut se targuer de connaître le sujet dont il parle. Avec Rouge est le sang, il nous brosse le portrait grinçant (celui de la feuille de boucher qui ripe sur un os) d’une Irlande n’étant pas sans nous rappeler la Rome de Affreux, sales et méchants de Ettore Scola, comme on va le voir tout de suite…

La Maison de la Rédemption fait partie des institutions de Belfast. Située en banlieue, non loin de Flaxman’s Row, la bâtisse accueille en son sein les abattoirs de la région, nourrissant au propre comme au figuré ses habitants. Les lieux sont tenus par Shank, un salaud de la pire espèce. Un maousse dont la carcasse a longtemps parcourue les rues des quartiers fauchés, faisant avaler leur extrait de naissance aux mauvais payeurs des usuriers. Il se murmure d’ailleurs que le bougre continuerait à tremper dans certaines affaires louches, avec estropiés et tués à la clé.
En pénétrant dans le ventre de Belfast, Paul Goodman découvre un univers doté de ses propres codes et rites dont il fait l’expérience dans sa chair au cours d’un bizutage musclé. Mais, le pire reste à venir. Le jeune homme s’entiche de Geordie, une des filles de Shank, au grand dam de sa sœur. Une passion un tantinet déviante puisque l’élu de son cœur officie à l’abattoir, où l’infirmité congénitale dont elle souffre ne l’empêche pas de massacrer les bêtes. Entre un père ayant toutes les apparences du croquemitaine et une sœur semblable à une harpie, on ne peut pas dire que Paul ait choisi une belle-famille paisible.

« Il est plus facile de pardonner à un ennemi qu’à un ami. »

Sur une trame classique, Sam Millar accouche d’un roman assez inclassable. L’histoire oscille entre conte macabre et roman noir à connotation sociale et politique, sans cesse sur le fil du tranchoir.
Le rouge mentionné dans le titre est celui du sang, omniprésent à l’abattoir. C’est aussi celui des liens du sang, celui de la famille et de l’engagement politique. Symbole de vie mais également de mort, il constitue le fil directeur, pour ne pas dire rouge, de l’intrigue.
D’emblée, on est saisi par la patte de l’auteur irlandais. Sa Truculence, son art pour camper les personnages, sa gouaille, on sent poindre l’urgence chez Millar. Le bougre n’a pas de temps à perdre, il découpe son récit plus qu’il ne le cisèle. Il assomme, rectifie et jette sur le papier ses tripes, osons la métaphore.
Le résultat ne manque pas de sel, même si l’on peut lui reprocher de verser dans le grand-guignol sur la fin du roman. À plusieurs reprises, on hésite à s’esclaffer tant les situations et les caractères paraissent énormes et grotesques. Mais sous la caricature, la bêtise et toute une gamme d’émotions diverses, affleurent la noirceur et le désespoir. La Maison de la Rédemption a toutes les apparences de l’enfer. Une géhenne décorée avec du William Blake, où l’on n’est jamais très loin de l’horreur. Et pourtant, c’est dans ce cadre que Millar fait naître une histoire d’amour pur. C’est en ce lieu que Paul Goodman va devoir faire son éducation au mal.

Au final, je ne suis pas mécontent d’avoir lu Rouge est le sang. Sans être complètement bouleversant ou inoubliable, Sam Millar propose un roman taraudé par l’envie d’en découdre et d’embrasser. Embrasser pour mieux étouffer. En découdre pour mieux se raccommoder.

Rouge_sangRouge est le sang (Redemption Factory, 2005) de Sam Millar – réédition Points policier, janvier 2014 (roman paru chez Fayard sous le titre Redemption Factory, traduit de l’anglais [Irlande] par Patrick Raynal)

Confessions d’un barjo

La réédition dans une nouvelle traduction de Confessions d’un barjo me procure l’opportunité de clamer une nouvelle fois mon addiction pour Philip K. Dick. Si ceci ne vous paraît pas raisonnable, tant pis. Il vous faudra le supporter…

« Je suis constitué d’eau. Ça ne se voit pas, parce que je la retiens. Mes amis sont comme moi. Tous. Le problème, c’est d’éviter que le sol nous absorbe à mesure que nous le foulons, sachant que nous devons aussi gagner notre vie. »

Jack Isidore est un barjo, un abruti, un crétin congénital, un idiot, enfin tout ce que vous voulez. Considéré comme tel par sa sœur cadette Fay et son mari Charley Hume, propriétaire d’une petite usine dans Marin County, Jack s’avère pourtant un observateur très fin de son microcosme familial.
Fay est un vrai garçon manqué n’ayant pas la langue dans sa poche, comme on dit. Une battante, une femme dominatrice, machiavélique qui, une fois mariée à Charley, lui a fait deux filles et l’a enchaîné dans de coûteuses dépenses afin de jouir d’une superbe maison moderne à la campagne. De son côté, Charley le lui rend bien. Individu mal dégrossi, il souffre du contrôle qu’exerce son épouse sur sa vie. Pour oublier ce qu’il considère comme une humiliation, il boit et bat Fay, histoire de rétablir l’ordre naturel des choses.
Lorsque Nathan Anteil s’installe avec sa jeune épouse Gwen dans la tranquille localité de Point Reyes où vit le couple Hume, la routine semble se briser. Homme raisonnable conscient des manigances de Fay, Anteil se laisse malgré tout entraîner dans une déraisonnable relation adultère.
Quant à savoir qui est vraiment le plus barjo dans cette histoire, tout est question de point de vue…

Confessions d’un barjo apparaît comme le plus dickien des romans hors genre de l’auteur. Dickien, par le procédé narratif de la multifocalisation, mise en place ici de manière magistrale. L’histoire se dévoile ainsi au travers du prisme (déformant ?) des points de vue de quatre individus : Jack, Fay, Charley et Nathan. Un récit dramatique où, derrière le ton humoristique, l’image du couple modèle vole en éclats.
Il n’y a pas pire menteur qu’un témoin oculaire affirme un dicton russe. Confessions d’un barjo ne propose pas de point de vue qui soit plus vrai qu’un autre. Tous sont fondés, sincères et pourtant biaisés par l’implication de chaque personnage dans le naufrage général.

Le thème abordé, celui de la folie, s’avère lui aussi très dickien. Qu’est-ce qu’être fou ?
Tout au long de l’histoire, Jack Isidore fait office de fou. Roi des barjos aux yeux de son beau-frère Charley, taré congénital pour sa sœur, son point de vue ouvre et clôt néanmoins le roman. Son compte rendu scientifique de faits prouvés,  selon ses dires, sert de fil conducteur au récit. De notre point de vue, Jack est complètement dingue. Ses raisonnements farfelus donnent lieu aux moments les plus délicieux du roman. Comment juger autrement un individu chapardant dans un supermarché une boîte de fourmis enrobées dans du chocolat dans l’espoir de les ramener à la vie. C’est d’ailleurs dingue d’imaginer que l’on puisse consommer ce genre de mets…
Mais, du point de vue de Jack, les autres apparaissent comme de dangereux barjes qu’il faut éviter absolument. Et lorsque la maisonnée part à vau l’eau, il reste le seul à agir avec logique pour faire face à l’adversité. Le monde pullule de cinglés, de quoi saper définitivement le moral déclare-t-il en conclusion de son expérience chez sa sœur. Les faits lui donnent amplement raison. En cela, Jack se rapproche davantage de l’idiot, ignorant de la réalité du monde extérieur et cherchant à l’ordonner en un cosmos compréhensible à ses yeux. Une attitude très sensée à bien y regarder.

Bref, vous l’aurez aisément compris, s’il y a un seul livre de Dick à lire, en-dehors du genre, Confessions d’un barjo semble incontournable… De mon point de vue.

confessions-dun-barjoConfessions d’un barjo (Confessions of a Crap Artist, 1959) – Éditions J’ai Lu, janvier 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nathalie Mège)

La Chasse sauvage du colonel Rels

Les lecteurs de ce blog connaissent mon goût pour l’Histoire. Évidemment, pas celle qui s’écrit comme un roman national dans le but de défendre une identité figée dans l’ambre des préjugés. Non, la véritable Histoire. Celle qui développe la connaissance de l’autre et permet de s’émanciper. Une enquête méticuleuse où l’analyse et la critique des sources permettent d’éclairer (un peu) les zones d’ombre du passé. Un lent travail d’élucidation sans cesse remis en question par de nouvelles sources, de nouvelles grilles de lecture et de nouvelles perspectives.
À bien des égards, la tâche paraît vouée à l’échec tant le passé de l’humanité reste en grande partie inconnu faute de sources suffisantes et fiables. Pourtant, loin de baisser les armes, l’historien s’échine à questionner le passé, mobilisant à la fois la rigueur de la science et son imagination. Dans sa démarche, il doit cependant se garder de la tentation de vouloir plier le passé à ses idées et accepter le débat.

Ahem !

Arrêtons-là le pensum, de peur de faire fuir les quelques curieux tombés sur ce blog par le hasard d’une recherche sur Armand Cabasson. Car, s’il y a bien un domaine dans lequel l’imagination prévaut, c’est celui de la fiction.
Étudiant en Histoire, j’ai toujours considéré l’uchronie, le roman historique, voire la fantasy historique comme un à-côté divertissant. J’en ai d’ailleurs lu beaucoup. Du médiocre, du n’importe nawak, du fun, de l’impressionnant et bien d’autres…
Avec Armand Cabasson, les mots me manquent. Mon opinion oscille entre un simple « bof » et un banal « ouais, pas mal ». Pour être plus explicite (et ainsi éviter les gros mots), à deux exceptions près, je n’ai pas grand chose à reprocher aux neuf nouvelles de l’auteur à part leur faiblesse globale et le caractère répétitif de leurs ressorts. C’est d’autant plus embêtant que j’ai apprécié leurs décors et leurs atmosphères.

Comme annoncé en quatrième de couverture, en cela il n’y a pas tromperie sur la marchandise, La Chasse sauvage du colonel Rels tente de concilier l’Histoire, le fantastique et la fantasy en lorgnant beaucoup du côté du folklore. Le procédé n’est pas nouveau. De nombreux auteurs l’ont déjà utilisé avec plus ou moins de bonheur (liste exhaustive non fournie).

Ici, Armand Cabasson se cantonne aux thématiques historiques et psychologiques, la part de l’Imaginaire demeurant tout au plus homéopathique.
On navigue ainsi entre le Moyen-âge et le XIXe siècle, via les États-Unis, l’Europe et le Japon. La Peste noire, les invasions vikings, la période de la guerre des provinces au Japon, la Russie à l’époque des invasions mongoles, la guerre civile américaine, l’Inquisition espagnole, l’auteur met son érudition au service de ses marottes : la guerre, la violence et la psychologie déviante.
Hélas, ses nouvelles manquent désespérément de chair. Les combats succèdent aux batailles et Armand Cabasson décline une galerie de portraits qui peinent à susciter l’enthousiasme. À vrai dire, c’est un peu toujours les mêmes personnages qui interviennent, quels que soient l’époque et le lieu…

Seuls deux textes échappent au désastre. Pour commencer, « Giacomo Mandeli » où l’on côtoie la perfection. La nouvelle nous emmène en Espagne au XVe siècle, époque où l’Inquisition fait régner la terreur sur la péninsule. Convoqué par l’institution, Giacomo Mandeli se voit confier la mission de peindre le Diable. Un portrait aussi réaliste que possible afin de fortifier la résolution des inquisiteurs. L’artiste se trouve ainsi contraint de fréquenter les culs-de-basse-fosse afin d’entendre les mensonges des suspects d’hérésie, tout en supportant la duplicité et l’impatience des religieux. Un défi qu’il prend très au sérieux, le bonhomme étant lui-même obsédé par la quête de la vérité dans l’art. Bien menée, l’histoire n’accuse aucune faiblesse, et en dépit d’une chute prévisible, on souffre littéralement au côté du peintre.
Plus contemporain et sans doute borderline par rapport à la thématique du recueil, « Les Mange-Sommeil » se déroule en Irlande. L’auteur y adopte le point de vue d’une petite fille frappée par la mort de son jeune frère. Récit de deuil matinée d’une pincée de féérie, ce texte est celui qui touche au plus juste d’une émotion pointant aux abonnés absents dans le reste du recueil.
Des autres nouvelles, je ne dirai rien, si ce n’est que je me plais à imaginer (hérésie !) ce qu’Armand Cabasson aurait pu faire avec davantage d’originalité.

Bref, la montagne accouche d’une souris. Dommage…

Chasse_sauvageLa Chasse sauvage du colonel Rels de Armand Cabasson – Éditions ActuSF, août 2013

Retour à Stonemouth

Plus connu dans nos contrées pour son œuvre science-fictive, en particulier le fameux cycle de la Culture, Iain Banks est aussi un auteur mainstream, comme on dit de l’autre côté de la Manche. La différence tient à peu de choses, l’absence de l’initiale de son second patronyme, car pour le reste, l’ironie et la qualité de plume, elles restent exemplaires comme en témoigne Retour à Stonemouth, son dernier titre paru dans l’Hexagone.

Situé quelque part sur l’épaule froide de l’Écosse, au Nord d’Aberdeen, non loin du Firth of Stoun, Stonemouth ne figure pas au programme des circuits touristiques. À vrai dire, la ville ne brille guère pour son caractère primesautier, l’hospitalité de ses habitants ou pour l’attrait de ses monuments, si l’on fait abstraction de son fameux pont à haubans, on va y revenir.
Natif du lieu, Stewart Gilmour n’y est pas revenu depuis son départ précipité, il y a cinq années. Interdit de séjour par les Murston, un des deux gangs faisant la pluie et le beau temps dans la communauté, le bonhomme a tracé sa route à Londres, travaillant pour une société qui l’envoie éclairer le mauvais goût des riches sur des chantiers aux quatre coins du monde. Mais cette réussite professionnelle ne le satisfait pas. Elle peine à masquer un échec intime. En quittant Stonemouth, Stewart n’a pas renoncé qu’à son idéalisme. Il a aussi abandonné l’amour de sa vie : Ellie Murston. Contraint à l’exil par son père et ses frères, il a longtemps craint leurs représailles pour sa trahison. Ne voyant rien venir, il a essayé d’oublier. Pure perte de temps : Ellie, c’est sa vie.
De retour dans la petite cité à l’occasion des funérailles du patriarche du clan Murston, le seul qui l’appréciait toujours dans la famille, Stewart espère secrètement réparer son erreur passée. Profitant du deuil, il espère revoir Ellie, s’excuser auprès d’elle et, qui sait, renouer les liens rompus jadis.

Inutile de chercher sur une carte Stonemouth. La ville n’existe pas. Mais, Iain Banks ne la sort pas ex-nihilo de son imagination. Il puise dans le substrat écossais pour en dresser le portrait jusque dans ses moindres détails. La cité paraît ainsi authentique à nos yeux de lecteur vaguement informé de la géographie de ce finisterre de la Grande-Bretagne. Son horizon fermé par la brume, ses plages de sable monotones et ses rues balayées par la pluie, où les pubs constituent des havres de chaleur bienvenus, évoquent des paysages déjà vus. Ses maisons assiégées par le vent et les tempêtes hivernales, où les habitants attendent la trêve de l’été, achèvent de nous en convaincre. Quant à son pont à haubans, ouvrage fort utile aux suicidaires comme le souligne Banks, il fait aussi office de gibet non déclaré. Car à Stonemouth, Murston et MacAvett se chargent de réguler la criminalité. A un niveau de violence acceptable par les forces de l’ordre. Juste en-dessous des radars de la loi. Loin de se préoccuper du bien commun, les deux clans agissent surtout dans l’intérêt de leurs trafics, réglant leurs comptes avec les éventuels concurrents ou les fâcheux d’une façon définitive. Et s’ils se cachent derrière une façade de respectabilité, leurs agissements ne trompent personne ; ni la police, ni la justice, ni les politiques, et encore moins les habitants de Stonemouth. Tout le monde s’accorde pour reconnaître qu’il vaut mieux éviter de jouer avec leur patience…

« – Nous sommes tous idéalistes, au départ. Moi, en tout cas, je l’étais. J’espère l’être encore, d’ailleurs, tout au fond. Mais l’idéalisme se heurte à la réalité, tôt ou tard, alors il faut juste… Faire avec. Se compromettre. (…) La démocratie parlementaire est une compromission.
Il a ricané.
– Peu importe, a-t-il ajouté avant de vider son verre. Soit on apprend à faire avec, soit on se résigne à agir en franc-tireur toute sa vie.
Il s’est tu un instant, songeur.
– Ou bien on s’arrange pour devenir dictateur. Il y a toujours cette possibilité, en effet. »

Dans ce décor évoquant par certains côtés le Far West, Iain Banks nous raconte une histoire empreinte d’une bonne dose de nostalgie, fort heureusement sans verser dans la sensiblerie. À bien des égards, Retour à Stonemouth fait figure de roman du temps qui passe et des occasions manquées. Trop tard ? Peut-être pas…
Derrière l’ironie et la décontraction apparente de Stewart Gilmour se cache des sentiments et un idéalisme que le cynisme du monde tel qu’il va mal ne parvient pas à éteindre. À ce titre, les mots que Banks met dans la bouche de l’eurodéputé, représentant local des intérêts de ses électeurs, apparaissent d’une causticité redoutable vis-à-vis de la classe politique.
De manière plus générale, l’auteur écossais excelle dans les séquences introspectives, jalonnées de piques, où Stewart juge son attitude passée et présente, celle de ses contemporains et du monde dans son ensemble. D’une finesse et d’une drôlerie irrésistible, Iain Banks y déploie ses talents de satiriste, brossant une galerie de portraits d’une délicieuse cruauté. Et si la tonalité du roman ne penche pas du côté de la franche gaité, Retour à Stonemouth fait pourtant du bien, et tant pis si certains trouvent sa fin ouverte un tantinet optimiste.

Au final, avec ou sans « M », Iain Banks me manquera. Il ne me paraît pas inutile de le rappeler.

StonemouthRetour à Stonemouth (Stonemouth, 2012) de Iain Banks – Éditions Calmann-Lévy, 2014 (roman traduit de l’anglais [Écosse] par Patrick Imbert)

Jeremiah Johnson – Le Mangeur de foie

« Brave, loyal et franc, il
N’a jamais fui son devoir
Jamais trahi un ami –
Jamais épargné l’ennemi »

John_Johnson

Je n’appartiens pas à cette catégorie du public tombant en pâmoison à la seule mention du nom de Robert Redford. Je n’appartiens pas davantage aux talibans verts (aucun rapport ici avec la couleur de l’islam) qui placent la nature par-dessus tout, y compris les droits des plus démunis, mais sans remettre en question leur propre confort personnel. Pourtant, je reconnais que Jeremiah Johnson fait partie des longs métrages qui m’ont durablement marqué. La vengeance de ce trappeur solitaire, sa guerre ouverte contre les Crows, les paysages somptueux des Rocheuses et un propos un tantinet pessimiste sur la sauvagerie et la civilisation, tout cela a contribué à propulser ce film dans le peloton de tête de mes westerns préférés.
Imaginez alors ma stupeur en apprenant que l’œuvre de Sydney Pollack s’inspirait d’un personnage bien réel, un homme de la Frontière dont les aventures furent collectées par un folkloriste, Raymond W. Thorp, puis mises en forme par un écrivain populaire, Robert Bunker. Un bonhomme à la stature légendaire, comparable en cela à d’autres figures de la Frontière, beaucoup moins glamour que Robert Redford. Un homme dont le film de Pollack n’a retenu qu’une partie des exploits, atténuant leurs aspects les plus rugueux (cannibalisme avéré, cruauté et barbarie).
Passé mon étonnement, la crainte s’est emparé rapidement de mon esprit. Celle de lire une compilation de témoignages décousus. Car pour retracer l’histoire de John Johnson, connu aussi sous le nom de John Johnston, Raymond W. Thorp a collecté les récits oraux à leur source : auprès des Montagnards survivants, cette fraternité de trappeurs, chasseurs et tueurs d’Indiens. Ceux qui avaient connu Johnson, mais aussi ceux qui avaient entendu l’histoire de ses aventures pendant les rendezvous où ils se rencontraient régulièrement. A posteriori, je me rends compte qu’il s’agissait d’un préjugé car le roman que Robert Bunker tire des recherches de Thorp s’avère à tout point de vue passionnant et même parfois fort drôle, en dépit des tueries d’une violence inouïe qui y sont mentionnées.

Jeremiah Johnson – Le Mangeur de foie dresse le portrait d’un Far West légendaire, assez proche en cela, du moins dans la manière de raconter, des sagas mythologiques scandinaves ou irlandaises. On se trouve ainsi projeté en terrain connu, celui de la culture orale où les faits se mélangent au merveilleux pour le plus grand profit des conteurs. Attention, ne nous méprenons pas. Il n’y a guère de magie et de créatures surnaturelles dans cette « saga ». En fait, il n’y a même aucune. Mais, à l’instar de Beowulf ou de Cuchulainn, John Johnson se voit doté de qualités héroïques. Par sa stature de géant, sa capacité à flairer les Indiens, lui permettant de déterminer leur nombre et leur tribu, sa poigne et son coup de pied redoutables, littéralement mortel pour le second dans les combats à mains nues, le Montagnard se montre l’égal de ces figures légendaires. Ajoutons à cela ses montures successives, toutes dotées d’une endurance exceptionnelles, et ses armes, un Army Colt calibre .45, un tomahawk en pierre et un couteau Bowie accroché à la ceinture, affûté de manière à trancher un cheveu flottant dans l’air.
Les aventures de Johnson se déclinent sous la forme d’une succession de quêtes. Passé l’apprentissage en compagnie d’un trappeur plus âgé, le héros s’engage dans un cycle de vengeance et de représailles contre la tribu des Crows. L’épisode qui dure quatorze années, contribue à forger sa réputation. Il devient Dapiek Absaroka, le tueur de Crows, ou Johnson le Mangeur de Foie.

« Il est indubitable que le récit de la totalité des vingt morts aurait illustré toute l’étendue des talents et surtout l’aptitude de Johnson à évaluer les capacités d’autrui et les modes de déplacement de ses adversaires. Mais l’accumulation de ces récits – dont la chute aurait invariablement été : Il arracha le scalp, fit une entaille sous les côtes et mangea le foie dégoulinant – serait devenue non seulement monotone mais aussi intolérablement écœurante. Apparemment, Johnson le Mangeur de Foie servit mieux sa légende en confiant ce chapitre à l’imagination de ses contemporains – et à la nôtre. »

Ainsi, l’absence de témoins et le silence de Johnson lui-même permettent de dresser un voile pudique sur les violences accomplies durant cette longue vendetta. Il n’en demeure pas moins qu’elle pose son homme. Désormais, la postérité du trappeur est garantie.
Pourtant, ce n’est pas l’unique exploit qu’il accomplit. Son évasion du camp Blackfoot où il a été emprisonné, se révèle un autre moment fort de son existence. Après avoir assommé son gardien, lui avoir pris son scalp et tranché une de ses jambes, Johnson parcourt près de 300 kilomètres à pied, torse nu, dans le blizzard, pour regagner sa cabane. Il survit à ce périple grâce à sa connaissance des lieux et à la jambe de l’Indien qui lui sert à la fois de casse-croute et de gourdin dans un combat contre un couguar, puis un grizzli.
Au cours de ses pérégrinations dans les Rocheuse, le Montagnard participe à bien d’autres aventures. Il prend part à la guerre civile, mais l’expérience lui déplaît, participe en compagnie d’autres Montagnards et d’autres tribus indiennes à des expéditions punitives, fait office d’éclaireur auprès de l’armée, puis de shérif. Sa longévité lui permet d’assister à la fin de la Frontière et à l’invasion des Pieds-tendres. Un fait qu’il déplore mais auquel il ne peut finalement rien. Et, c’est à l’âge respectable de 76 ans qu’il meurt, dans un foyer d’anciens combattants de Los Angeles.

Jeremiah Johnson – Le Mangeur de foie se révèle donc une lecture plaisante et indispensable pour qui souhaite effleurer ce Far West légendaire, mélange d’histoire populaire et de merveilleux dont le récit participe à l’Histoire de la conquête de l’Ouest.

Jeremiah-Johnson--Le-mangeur-de-foie_76Jeremiah Johnson – Le Mangeur de foie de Raymond W Thorp & Robert Bunker – Éditions Anacharsis, collection Famagouste, série « Au plus proche du Far West », mai 2014 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Frédéric Cotton)

Langues étrangères

Premier et unique roman traduit en France de Paul Di Filippo, Langues étrangères apparaît comme le seul moyen pour les lecteurs réfractaires aux nouvelles (on les plaint) de faire connaissance avec un auteur dont l’œuvre se limite par ailleurs dans l’Hexagone à deux recueils : La trilogie steampunk et Pages perdues. Autant dire la portion congrue.

Réputé difficile à traduire, un obstacle rédhibitoire lorsqu’un auteur étranger ne rencontre pas le succès, on doit se contenter de lire Di Filippo dans sa langue natale, ou sur l’excellent blog qu’il co-anime ici.

Ne tergiversons pas. Quelle entrée en matière pour le néophyte que ce roman dont l’histoire (que dire de la couverture en forme de test d’ EROrSchach) aborde des fantasmes dont la description a de quoi stimuler la libido poussive du lecteur de Science-fiction moyen, endormi par l’intégrale de Fondation.

En 223 pages, Paul Di FiIippo nous livre un condensé intense de lascivité vénéneuse, de pulsions moites, de désir animal, de sensualité perverse, d’échauffements voluptueux, de transgressions morales, morphologiques et j’en passe…

Enfin…Bon… reprenons et résumons.

Chaque nuit, Kerry Hackett fait le même rêve. Perdue nue au cœur d’une jungle inconnue, elle est épiée par les yeux de braise d’un jaguar noir. Mais gare à la bête ! Traquée par celle-ci, Kerry tente de fuir, mais la poursuite se termine invariablement par une étreinte sensuelle et sauvage. Ce rêve, qui a son importance, constitue le fil conducteur d’un récit organisé en trois parties. La première et la troisième partie se situent dans un univers plutôt dystopique. Kerry y est employée dans un laboratoire de recherche génétique. Elle partage un appartement avec son ami, sous traitement, car frappé d’une maladie sexuellement transmissible, dans une ville en proie à la misère, la déliquescence et la guerre civile. Une autre jungle en quelque sorte. Cependant, cette existence prend un autre cours le jour où son patron, par désir pervers ou pour l’épater et obtenir ainsi quelques faveurs spéciales, lui donne accès à la chambre où est conservé le benthique, créature génétiquement créée au pouvoir hypnotique. Cette découverte bouleverse la vie de Kerry. Elle entraîne le basculement du roman dans une deuxième partie faisant exploser les frontières de la réalité et de la sexualité.

Autant l’affirmer haut et fort, Langues étrangères est un roman à la fois fascinant et repoussant, selon le point de vue que l’on adopte. Dans un crescendo de descriptions crues, son intrigue nous entraîne dans un enchaînement d’actes sexuels, de fellations, de sodomies, zoophilie, inceste, rapports à deux, à trois, à vingt… jusqu’à une apothéose sous forme de fontaine de sperme (!)… Rien ne nous est épargné.

L’exercice pourrait s’avérer rapidement épuisant (il s’agit de lire, bien sûr, pas d’interprétation fallacieuse s’il vous plaît). Néanmoins, on perçoit que Paul Di Filippo prend un malin plaisir à repousser les limites du convenable/concevable avec son personnage polymorphe. On éprouve une réelle jubilation à lire l’écriture élégante et délicieusement imagée de l’auteur. On se laisse alanguir par l’atmosphère moite et nonchalante de sa Bahia rétro où se situe l’essentiel du roman et, le moins que l’on puisse dire, c’est que les Tropiques ne sont pas tristes…

A la virtuosité stylistique, l’auteur américain ajoute l’intelligence. Il poursuit l’œuvre de Philip José Farmer et de Samuel R. Delany,  inversant ici le rapport de possession homme/femme. Au départ, en position dominée, Kerry devient ainsi la grande dominatrice, pliant la réalité et ses partenaires à ses désirs insatiables.  « Jusqu’à cet extrême où la volupté et le dégoût coïncident et s’annulent » (dixit Georges Bataille).

Bref, voici une expérience textuelle radicale, à une époque ou Ailleurs & Demain osait encore. Pas sûr qu’elle ne soit du goût de tout le monde.

Langues_etrangeresLangues étrangères (A Mouthfull of Tongues, 2002) – Éditions Robert Laffont, collection Ailleurs & Demain, 2004 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Le Baiser de la femme-araignée

En faisant une recherche pour mettre à jour ma chronique de La Vie en temps de guerre, je suis tombé sur une interview de Lucius Shepard où il confiait son admiration pour Manuel Puig et son roman Le Baiser de la femme-araignée.
Moi qui croyait jusque-là, aiguillé sur cette fausse piste par la quatrième de couverture de La Vie en temps de guerre, que l’auteur américain écrivait sous l’influence de Gabriel Garcia Marquez, cette découverte m’a intrigué. Puisqu’il fallait creuser du côté de l’Argentine plutôt que vers la Colombie, je me suis empressé de me procurer l’ouvrage.
Maintenant, il me faut l’avouer. Non seulement Lucius Shepard est un auteur indispensable, mais de surcroît, il témoigne d’un goût très sûr pour la littérature. Car voyez-vous, Le Baiser de la femme-araignée s’avère un roman brillant, que dis-je, puissant et bouleversant. Qui en doutait ?

Années 1970, en Argentine. Molina l’homosexuel et Valentin le détenu politique vivent reclus entre les quatre murs d’une cellule, confiés à la garde de geôliers versatiles. Les deux hommes ne se connaissent pas. À vrai dire, ils ne fréquentent pas le même milieu et ne goûtent guère au même idéal. Valentin doute même de l’idéal de Molina. Ce dernier a en effet été condamné pour détournement de mineurs. Un acte méprisable aux yeux du militant qui considère que l’Homme, le vrai, se révèle dans le combat politique. Et puis, qu’y a-t-il de commun entre lui, soucieux de renverser la dictature, et cet individu efféminé aux manières viles ?
Bien qu’il s’en défende, après tout la révolution doit libérer le pays de toute oppression, y compris celle des idées préconçues, Valentin se méfie de Molina. Pourtant, jour après jour, et surtout nuit après nuit, le révolutionnaire revient sur ses préjugés. Il découvre un homme sensible, courageux et fraternel. Un homme très éloigné de l’image de l’inverti. Un homme passionné de cinéma qui lui raconte chaque soir un film puisé dans sa mémoire. Des longs métrages américains issus des mauvais genres et des films de propagande allemande tournés pendant la Seconde Guerre mondiale. Et petit à petit, grâce à la magie du grand écran,Valentin se surprend à accorder sa confiance à Molina. Ils deviennent amis et se confient mutuellement leurs secrets intimes, leurs doutes et leurs espoirs.

Amis du suspense haletant, passez votre chemin. Voici l’anti-thriller par excellence ! Et pourtant, on ne décroche pas un instant du Baiser de la femme-araignée. Le roman de Manuel Puig est conçu comme un long huis-clos, un dialogue entre deux hommes que tout oppose et qui, pourtant, vont se rapprocher par la grâce du cinéma, leur lucarne sur la liberté.
On se plait à rechercher le titre des films racontés par Molina. À titre personnel, je n’ai juste identifié que La Féline de Jacques Tourneur (1942), peut-être aussi Vaudou (I walked with a zombie, 1943) du même réalisateur, mais je suis moins sûr n’étant pas spécialiste des longs métrages américains des années 1940.
On se laisse porter par le récit que l’homosexuel fait de leurs intrigues stéréotypées. Les images transposées en mots se chargent des émotions du narrateur. Il magnifie en quelque sorte la matière cinématographique lui conférant une dimension supplémentaire, celle de son propre vécu. D’abord critique, Valentin finit par succomber à leur charme, au point de délaisser ses propres lectures idéologiques. Et progressivement, la fiction permet aux deux hommes de s’affranchir du réel, d’oublier leur condition de détenu et d’apprendre à se connaître pour surmonter leurs barrières mentales. Ainsi, tout en pudeur et en retenue, le plus naturellement du monde, Manuel Puig transforme l’amitié entre Molina et Valentin en histoire d’amour.

Vous l’aurez compris, le roman de Puig m’a fait un fort effet. Que l’on me permette toutefois de trouver les notes en bas de page lourdingues. Le discours psychanalytique sur les causes de l’homosexualité qu’elles exposent, constitue le parfait remède contre l’amour de la littérature. En dépit de ce léger bémol, Le Baiser de la femme-araignée me paraît une lecture indispensable. Au moins pour prendre conscience que toute révolution commence par soi-même.

Baiser_femme_araignéeLe Baiser de la femme-araignée (El beso de la mujer araña, 1976) de Manuel Puig – Réédition Points/Seuil, collection « Signatures », octobre 2012 (roman traduit de l’espagnol [Argentine] par Albert Bensoussan)