Langues étrangères

Premier et unique roman traduit en France de Paul Di Filippo, Langues étrangères apparaît comme le seul moyen pour les lecteurs réfractaires aux nouvelles (on les plaint) de faire connaissance avec un auteur dont l’œuvre se limite par ailleurs dans l’Hexagone à deux recueils : La trilogie steampunk et Pages perdues. Autant dire la portion congrue.

Réputé difficile à traduire, un obstacle rédhibitoire lorsqu’un auteur étranger ne rencontre pas le succès, on doit se contenter de lire Di Filippo dans sa langue natale, ou sur l’excellent blog qu’il co-anime ici.

Ne tergiversons pas. Quelle entrée en matière pour le néophyte que ce roman dont l’histoire (que dire de la couverture en forme de test d’ EROrSchach) aborde des fantasmes dont la description a de quoi stimuler la libido poussive du lecteur de Science-fiction moyen, endormi par l’intégrale de Fondation.

En 223 pages, Paul Di FiIippo nous livre un condensé intense de lascivité vénéneuse, de pulsions moites, de désir animal, de sensualité perverse, d’échauffements voluptueux, de transgressions morales, morphologiques et j’en passe…

Enfin…Bon… reprenons et résumons.

Chaque nuit, Kerry Hackett fait le même rêve. Perdue nue au cœur d’une jungle inconnue, elle est épiée par les yeux de braise d’un jaguar noir. Mais gare à la bête ! Traquée par celle-ci, Kerry tente de fuir, mais la poursuite se termine invariablement par une étreinte sensuelle et sauvage. Ce rêve, qui a son importance, constitue le fil conducteur d’un récit organisé en trois parties. La première et la troisième partie se situent dans un univers plutôt dystopique. Kerry y est employée dans un laboratoire de recherche génétique. Elle partage un appartement avec son ami, sous traitement, car frappé d’une maladie sexuellement transmissible, dans une ville en proie à la misère, la déliquescence et la guerre civile. Une autre jungle en quelque sorte. Cependant, cette existence prend un autre cours le jour où son patron, par désir pervers ou pour l’épater et obtenir ainsi quelques faveurs spéciales, lui donne accès à la chambre où est conservé le benthique, créature génétiquement créée au pouvoir hypnotique. Cette découverte bouleverse la vie de Kerry. Elle entraîne le basculement du roman dans une deuxième partie faisant exploser les frontières de la réalité et de la sexualité.

Autant l’affirmer haut et fort, Langues étrangères est un roman à la fois fascinant et repoussant, selon le point de vue que l’on adopte. Dans un crescendo de descriptions crues, son intrigue nous entraîne dans un enchaînement d’actes sexuels, de fellations, de sodomies, zoophilie, inceste, rapports à deux, à trois, à vingt… jusqu’à une apothéose sous forme de fontaine de sperme (!)… Rien ne nous est épargné.

L’exercice pourrait s’avérer rapidement épuisant (il s’agit de lire, bien sûr, pas d’interprétation fallacieuse s’il vous plaît). Néanmoins, on perçoit que Paul Di Filippo prend un malin plaisir à repousser les limites du convenable/concevable avec son personnage polymorphe. On éprouve une réelle jubilation à lire l’écriture élégante et délicieusement imagée de l’auteur. On se laisse alanguir par l’atmosphère moite et nonchalante de sa Bahia rétro où se situe l’essentiel du roman et, le moins que l’on puisse dire, c’est que les Tropiques ne sont pas tristes…

A la virtuosité stylistique, l’auteur américain ajoute l’intelligence. Il poursuit l’œuvre de Philip José Farmer et de Samuel R. Delany,  inversant ici le rapport de possession homme/femme. Au départ, en position dominée, Kerry devient ainsi la grande dominatrice, pliant la réalité et ses partenaires à ses désirs insatiables.  « Jusqu’à cet extrême où la volupté et le dégoût coïncident et s’annulent » (dixit Georges Bataille).

Bref, voici une expérience textuelle radicale, à une époque ou Ailleurs & Demain osait encore. Pas sûr qu’elle ne soit du goût de tout le monde.

Langues_etrangeresLangues étrangères (A Mouthfull of Tongues, 2002) – Éditions Robert Laffont, collection Ailleurs & Demain, 2004 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

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7 réflexions au sujet de « Langues étrangères »

  1. Je dois avouer que, comme souvent avec cette collection, la couverture constitue un élément plus que dissuasif pour moi, aussi superficiel que soit cet argument (mais sérieusement, comment peut-on même envisager d’utiliser une telle illustration? O_O Ça me dépasse)(et je ne peux alors que me demander si un éditeur qui a des goûts si opposés aux miens au niveau de l’esthétique de la première pourrait choisir un texte qui saurait, lui, me plaire…).

    Par contre, j’aime beaucoup le titre anglais, qui fait naître des images… étranges ^_^.

    (voilà pour la participation inutile du jour, je peux retourner lire maintenant)

    • Don’t judge the book by its cover, comme on dit outre-Manche. Ceci dit, la période Jackie Paternoster chez A&D, c’est du lourd. La pire couverture qu’elle a commise, me semble être celle illustrant Eifelheim de Michael J. Flynn, un fort bon roman (faudra que je remette en ligne la chronique que j’ai produite à ce sujet).
      Bonne lecture.
      ps : Et je ne demande pas de parler de ces images étranges.

      • Oui et non pour les couvertures. Parce que comme je le disais, c’est l’éditeur qui les choisit dans les petites structures ou les petites collections. Le même éditeur qui choisit le contenu également. Alors les goûts en illustrations ne sont pas ceux en lecture mais quand même, j’ai du mal à imaginer qu’une personne capable de choisir ça comme couverture puisse avoir les mêmes goûts que moi pour quoi que ce soit d’autre ;-p.
        Effectivement, celle d’Eifelheim est encore plus terrifiante (comme quoi, c’était possible).

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