Retour à Stonemouth

Plus connu dans nos contrées pour son œuvre science-fictive, en particulier le fameux cycle de la Culture, Iain Banks est aussi un auteur mainstream, comme on dit de l’autre côté de la Manche. La différence tient à peu de choses, l’absence de l’initiale de son second patronyme, car pour le reste, l’ironie et la qualité de plume, elles restent exemplaires comme en témoigne Retour à Stonemouth, son dernier titre paru dans l’Hexagone.

Situé quelque part sur l’épaule froide de l’Écosse, au Nord d’Aberdeen, non loin du Firth of Stoun, Stonemouth ne figure pas au programme des circuits touristiques. À vrai dire, la ville ne brille guère pour son caractère primesautier, l’hospitalité de ses habitants ou pour l’attrait de ses monuments, si l’on fait abstraction de son fameux pont à haubans, on va y revenir.
Natif du lieu, Stewart Gilmour n’y est pas revenu depuis son départ précipité, il y a cinq années. Interdit de séjour par les Murston, un des deux gangs faisant la pluie et le beau temps dans la communauté, le bonhomme a tracé sa route à Londres, travaillant pour une société qui l’envoie éclairer le mauvais goût des riches sur des chantiers aux quatre coins du monde. Mais cette réussite professionnelle ne le satisfait pas. Elle peine à masquer un échec intime. En quittant Stonemouth, Stewart n’a pas renoncé qu’à son idéalisme. Il a aussi abandonné l’amour de sa vie : Ellie Murston. Contraint à l’exil par son père et ses frères, il a longtemps craint leurs représailles pour sa trahison. Ne voyant rien venir, il a essayé d’oublier. Pure perte de temps : Ellie, c’est sa vie.
De retour dans la petite cité à l’occasion des funérailles du patriarche du clan Murston, le seul qui l’appréciait toujours dans la famille, Stewart espère secrètement réparer son erreur passée. Profitant du deuil, il espère revoir Ellie, s’excuser auprès d’elle et, qui sait, renouer les liens rompus jadis.

Inutile de chercher sur une carte Stonemouth. La ville n’existe pas. Mais, Iain Banks ne la sort pas ex-nihilo de son imagination. Il puise dans le substrat écossais pour en dresser le portrait jusque dans ses moindres détails. La cité paraît ainsi authentique à nos yeux de lecteur vaguement informé de la géographie de ce finisterre de la Grande-Bretagne. Son horizon fermé par la brume, ses plages de sable monotones et ses rues balayées par la pluie, où les pubs constituent des havres de chaleur bienvenus, évoquent des paysages déjà vus. Ses maisons assiégées par le vent et les tempêtes hivernales, où les habitants attendent la trêve de l’été, achèvent de nous en convaincre. Quant à son pont à haubans, ouvrage fort utile aux suicidaires comme le souligne Banks, il fait aussi office de gibet non déclaré. Car à Stonemouth, Murston et MacAvett se chargent de réguler la criminalité. A un niveau de violence acceptable par les forces de l’ordre. Juste en-dessous des radars de la loi. Loin de se préoccuper du bien commun, les deux clans agissent surtout dans l’intérêt de leurs trafics, réglant leurs comptes avec les éventuels concurrents ou les fâcheux d’une façon définitive. Et s’ils se cachent derrière une façade de respectabilité, leurs agissements ne trompent personne ; ni la police, ni la justice, ni les politiques, et encore moins les habitants de Stonemouth. Tout le monde s’accorde pour reconnaître qu’il vaut mieux éviter de jouer avec leur patience…

« – Nous sommes tous idéalistes, au départ. Moi, en tout cas, je l’étais. J’espère l’être encore, d’ailleurs, tout au fond. Mais l’idéalisme se heurte à la réalité, tôt ou tard, alors il faut juste… Faire avec. Se compromettre. (…) La démocratie parlementaire est une compromission.
Il a ricané.
– Peu importe, a-t-il ajouté avant de vider son verre. Soit on apprend à faire avec, soit on se résigne à agir en franc-tireur toute sa vie.
Il s’est tu un instant, songeur.
– Ou bien on s’arrange pour devenir dictateur. Il y a toujours cette possibilité, en effet. »

Dans ce décor évoquant par certains côtés le Far West, Iain Banks nous raconte une histoire empreinte d’une bonne dose de nostalgie, fort heureusement sans verser dans la sensiblerie. À bien des égards, Retour à Stonemouth fait figure de roman du temps qui passe et des occasions manquées. Trop tard ? Peut-être pas…
Derrière l’ironie et la décontraction apparente de Stewart Gilmour se cache des sentiments et un idéalisme que le cynisme du monde tel qu’il va mal ne parvient pas à éteindre. À ce titre, les mots que Banks met dans la bouche de l’eurodéputé, représentant local des intérêts de ses électeurs, apparaissent d’une causticité redoutable vis-à-vis de la classe politique.
De manière plus générale, l’auteur écossais excelle dans les séquences introspectives, jalonnées de piques, où Stewart juge son attitude passée et présente, celle de ses contemporains et du monde dans son ensemble. D’une finesse et d’une drôlerie irrésistible, Iain Banks y déploie ses talents de satiriste, brossant une galerie de portraits d’une délicieuse cruauté. Et si la tonalité du roman ne penche pas du côté de la franche gaité, Retour à Stonemouth fait pourtant du bien, et tant pis si certains trouvent sa fin ouverte un tantinet optimiste.

Au final, avec ou sans « M », Iain Banks me manquera. Il ne me paraît pas inutile de le rappeler.

StonemouthRetour à Stonemouth (Stonemouth, 2012) de Iain Banks – Éditions Calmann-Lévy, 2014 (roman traduit de l’anglais [Écosse] par Patrick Imbert)

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