Une Chanson pour Lya et autres nouvelles

J’entretiens avec les écrits de George R.R. Martin une relation d’amour et de détestation franche et décomplexée. La faute à « Game of Thrones », ne revenons pas sur le sujet… Pourtant, le succès de ce cycle de fantasy dans nos contrées est sans doute responsable de la réédition et de la parution, parfois (souvent) opportuniste, d’une ribambelle de recueils et d’autres romans de l’auteur, avec à la clé quelques bonnes surprises. Un corpus de textes dans lequel j’ai puisé sans vergogne, oubliant au passage mes préjugés (tout est foutu !).
Cette démarche a contribué à modifier petit à petit mon jugement sur Martin. Malheureusement, on n’est jamais à l’abri d’une déconvenue. « Les Rois des sables » m’avait plutôt réjoui, hélas « Une Chanson pour Lya » m’a semblé beaucoup plus anodin, en-dehors de la novella éponyme, récompensée à juste titre par un Hugo.

Dix textes figurent au sommaire de cette réédition augmentée d’un inédit. Pas de quoi sauter au plafond puisque ledit texte (Le run aux étoiles) est tout à fait oubliable. Reste huit nouvelles, certes loin d’être honteuses, mais entachées d’intrigues prévisibles au développement assez terne. À vrai dire, elles baignent dans un état d’esprit old-school qui relève d’une science-fiction archétypale héritée de l’âge d’or. Je ne peux pas dire que je me suis ennuyé en les lisant, mais c’est tout comme…
Parmi ces nouvelles, retenons quand même Au Matin tombe la brume, courte histoire empreinte de poésie, qui voit s’affronter la raison froide de la logique scientifique et les rêveries romantiques de l’imagination. Le texte démontre, s’il est encore besoin de le faire, que le mystère génère amplement plus d’émotions que la vérité toute nue. Ce ne sont pas les défenseurs de Nessie qui me contrediront.

Mais, venons-en au morceau de bravoure du recueil qui justifie à lui tout seul son achat (choisissez une édition d’occasion, c’est moins cher). Chanson pour Lya appartient à cette catégorie d’histoire qui marque durablement. On suit un couple d’humains télépathes engagés pour enquêter sur un culte extra-terrestre. Sur Ch’kéan, les indigènes prônent en effet l’Union des esprits au cours d’une cérémonie aboutissant au suicide rituel du croyant. La pratique serait considérée comme une curiosité macabre si elle ne faisait pas de plus en plus d’émules parmi les colons.
Chargé de comprendre les motifs présidant aux conversions malgré leur issue fatale, Lya et Robb se vont se frotter à l’altérité d’une autre civilisation. Ils disposent toutefois d’un talent supplémentaire afin d’appréhender l’autre : leur capacité à sonder les esprits, à percer les pensée et à ressentir les émotions. Grâce à ce don, ils ne doutent pas de parvenir à leurs fins, procurant ainsi aux autorités terriennes le moyen d’endiguer les adhésions.
George R.R. Martin touche au plus juste de l’émotion avec cette novella où il convoque l’un des plus vieux thème de la littérature, celui de l’amour absolu. Grâce à leur faculté de télépathe, Lya et son compagnon pensent vivre une union absolue ne ménageant aucun secret l’un pour l’autre. Une situation où le partage des expériences et des sentiments, en outrepassant le carcan des cinq sens, permet d’atteindre un stade supérieur d’amour. La découverte du culte des Ch’kéens remet pourtant en question leurs certitudes. L’Union des esprits offre en effet une qualité de partage faisant paraître bien fade toute autre relation. Elle démasque les faux-semblant du lien télépathique et laisse entrevoir une communion totale, proche de l’adoration religieuse, rendant caduque à jamais le sentiment de solitude existentielle. À la condition d’abandonner son intégrité physique, son individualité pour pouvoir jouir éternellement d’une sorte de nirvana.

Dans cette novella où se mêlent la tragédie et la quête d’absolu, George R.R. Martin a le bon goût de ménager une fin ouverte, poussant le choix de ses personnages jusqu’à leur conclusion logique sans nous assener de point de vue moral sur la question. Bref, voici un grand texte ! Dommage qu’il figure dans un recueil globalement médiocre.

LyaUne Chanson pour Lya et autres nouvelles (A Song for Lya and other Stories, 1976) de George R.R. Martin – Réédition J’ai lu, juillet 2013 (Recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Monique Cartanas, M.-C. Luong et Pierre-Paul Durastanti. Traductions harmonisées et complétées par Sébastien Guillot)

 

 

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2 réflexions au sujet de « Une Chanson pour Lya et autres nouvelles »

  1. Je partage un peu le même sentiment que toi sur Martin, notamment à cause de sa volumineuse série !
    Mais la découverte de l’excellent « Armageddon rag » m’a fait me précipiter sur son oeuvre, et notamment ses nouvelles.

    Plus qu’old school, j’avais trouvé ces nouvelles plutôt vertes : l’auteur était encore très jeune quand il les a écrites. Mais je garde un bon souvenir de celle sur les voitures, que j’avais trouvé emprunte d’une belle mélancolie.
    Porté par mon élan, j’avais lu « Des astres et des ombres » et franchement, il aurait mieux valu l’appeler « Desastres et des ombres » !
    Seul « Un luth constellé de mélancolie » (traduction infidèle mais joli clin d’oeil à Nerval) sortait du lot. De l’excellente science-fantasy, plus fantasy même que science. Tout le reste était à chier, en particulier sa nouvelle écrite avec Waldrop : près de 50 pages alors qu’au bout de deux pages, on a déjà tout compris !
    Je pensais qu’on avait éclusé les fonds de tiroir avec ce recueil, jusqu’à ce que je tente de lire « Au fil du temps », qui est vraiment d’une insigne médiocrité.
    Par contre, « Dragon de glace est vraiment excellent, quoique d’avantage orienté fantastique/horreur. S’il n’y a qu’un autre recueil que je conseille, c’est assurément celui-ci.

    Boujous !

    • Franchement, ce que tu dis sur Des astres et des ombres m’inquiète beaucoup, vu que le recueil figure dans ma PAL et que j’escomptai en tirer plaisir. Heureusement, Dragon de glace fait partie aussi de mes prochaines lectures.

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