Diptyque Jensen

« L’alerte fut donnée à 13 h 02 précises. Le directeur de la police en personne téléphona au poste du seizième district et, quatre-vingt-dix secondes plus tard, les sonneries retentirent dans les salles et les bureaux du rez-de-chaussée. Elles vibraient encore lorsque le commissaire Jensen descendit. C’était un officier de police d’âge moyen, de corpulence ordinaire, au visage lisse et inexpressif. »

Meurtre31Dévoué serviteur de l’État, le commissaire Jensen travaille au seizième district où son quotidien semble bien morne. Tous les matins, il quitte son appartement et emprunte l’autoroute encombrée par la circulation pour rejoindre son bureau. Tous les matins, il jette un œil sur les poivrots arrêtés pendant la nuit que l’on met dehors afin de pouvoir nettoyer les cellules de dégrisement maculées de vomissures et de pisse. Parfois, il aperçoit un cadavre, empaqueté dans sa housse. La routine, l’alcoolisme étant devenu avec les suicides et la dénatalité, un fléau social.

« La lettre arriva au courrier du matin. Jensen s’était levé tôt. Il avait préparé sa valise et se tenait déjà dans l’entrée, avec son chapeau et son pardessus, quand il entendit le claquement de la boîte aux lettres. Il se pencha pour ramasser l’enveloppe. Quand il se redressa, il sentit une vive douleur au diaphragme, du côté droit, comme si une perceuse avait tourné à grande vitesse dans ses entrailles. Il était tellement habitué à la douleur qu’il ne s’en soucia pas. »

ArchedacierJensen va mourir. À moins qu’une opération de la dernière chance ne lui sauve la vie. Pour cela, il doit quitter son pays, migrer à l’étranger et y demeurer le temps de la convalescence. À son habitude, il agit sans état d’âme, fait sa valise et prend l’avion, abandonnant le service sans un regard. Il ne sait pas si ce départ sera temporaire ou définitif…

Parallèlement au projet « Le roman du crime » conçu avec sa compagne Maj Sjöwall, Per Wahlöö mène une carrière en solo. Auteur de quelques romans très politiques, à la limite du pamphlet, activité qui lui vaudra d’être expulsé de l’Espagne franquiste, il fait paraître, entre 1964 et 1968, un diptyque prenant pour personnage un enquêteur guère loquace : le commissaire Peter Jensen.
Méthodique jusqu’à l’excès, tenace, Jensen est un laborieux. Armé de son bloc-note et d’un crayon, il se fait fort d’élucider les dossiers obscurs dont on le charge, poussant ses investigations jusqu’à leur terme, quitte à déplaire aux autorités.
Sans esbroufe, ni pression violente, à un train de sénateur, Jensen interroge sans passion les suspects. Il dévoile ainsi les non-dits et fait émerger la vision d’un futur puisant ses racines dans la social-démocratie des années 1960. Car Meurtre au 31e étage et Arche d’acier flirte avec la science-fiction. L’enquête sert une anticipation où affleure un discours très critique dont certains aspects semblent désormais prémonitoires.

La vision du futur de Per Wahlöö lorgne nettement en direction de la dystopie. Il s’agit d’amplifier les dérives dont il perçoit les germes dans les années 1960. L’essor effréné de l’automobile individuelle, source de pollution et de surconsommation de l’espace au détriment des autres usagers. L’architecture urbaine rationnelle, conçue pour uniformiser l’espace afin de gommer les tensions, mais qui tue la sociabilité et les solidarités. La concentration des médias entre les mains de grands groupes capitalistes, ici poussée à l’extrême puisqu’une seule entreprise détient plus de 400 titres de presse. Une offre d’information stéréotypée, évitant d’aborder les sujets d’inquiétude ou de stress. La fusion de tous les partis politiques et de tous les syndicats en un large consensus (l’Entente) privilégiant un discours lénifiant axée sur la rentabilité, le bien être, les loisirs et la sécurité, processus aboutissant à l’abstentionnisme. L’usage de la drogue (on pense au LSD) pour contrôler la population. Bref, le futur imaginé par Per Wahlöö a toutes les apparences d’un cauchemar aseptisé.

arche_acierCertes, on ne manquera pas de rétorquer à bon droit que certains aspects de cette dystopie sont désormais datés, notamment le contexte de Guerre froide. Sans doute plus gênant, on n’aperçoit pas l’ombre d’un ordinateur ou d’un téléphone cellulaire, Jensen se contentant d’un bon vieux téléphone à cadran. L’auteur suédois ne semble guère enclin à se soucier de l’évolution technologique. De même, il n’a pas pressenti la mondialisation, l’effondrement du communisme, le terrorisme islamiste, l’instrumentalisation des émotions pour justifier un discours sécuritaire et liberticide. Toutefois, on ne peut s’empêcher de saluer la lucidité de sa vision concernant la conversion de la social-démocratie au social-libéralisme.

Pour autant, Per Wahlöö n’est pas dupe des promesses du camp adverse, comme en témoigne l’ambiguïté de l’ultime dialogue de Arche d’acier.

« Alors maintenant, vous allez socialiser notre société ?
Ça, vous pouvez en être sûr, Jensen. Et ce ne sera pas facile. Nous n’allons pas agir en toute innocence, nous. »

Bref, ce diptyque sans doute méconnu dans le lectorat de la SF, me semble tout à fait digne d’intérêt, malgré ses quelques détails obsolètes. Avis aux amateurs.

Meurtre au 31e étage [Mord pa 31 : a Vaningen, 1964] de Per Wahlöö – Réédition Payot, collection Rivages/Noir, 2010 (roman traduit du suédois par Philippe Bouquet et Joëlle Sanchez)

Arche d’acier [Stalspranget, 1968] de Per Wahlöö – Réédition Payot, collection Rivages/Noir, 2010 (roman traduit du suédois par Joëlle Sanchez)

La Saga des Völsungar

À l’occasion de ma participation à un dossier pour la revue Bifrost, j’ai renoué avec un de mes amours de jeunesse : les récits nordiques. La réédition des Sagas légendaires islandaises chez les excellentes éditions Anacharsis m’a grandement facilité la tâche. Loué soit Odinn !
Pour ceux qui ne connaissent pas ou nourrissent quelques préjugés sur le sujet, je les invite à lire ce qui suit…

Au sommaire de l’ouvrage traduit et présenté par Régis Boyer avec le concours de Jean Renaud figurent pas moins de vingt histoires, de la méconnue Saga des hommes de Holmr à la plus célèbre, la Saga des Völsungar. Voilà d’ailleurs sans doute un des récits les plus fameux, classique des classiques de l’art lyrique et pompier, matrice de la Germania. La faute à Richard Wagner et à sa trétralogie « L’Anneau du Nibelung » dont les envolées nationalistes annexent sans coup férir une œuvre médiévale dont le projet se cantonnait au divertissement. Mais revenons aux sources…

Entre les XIe et XIVe siècles, l’Islande a connu un véritable âge d’or littéraire dominé par la personnalité de Snorri Sturluson. Durant cette époque ont été compilées les Eddas et un vaste corpus de récits en prose : les sagas.
Parmi ces textes, la Saga des Völsungar tient une place à part. Ce récit apparaît en effet comme une des sagas les plus aboutie tant par sa forme que pour sa matière, dont les motifs ont été repris et transformés pour composer une des œuvres les plus connues, à l’instar de Beowulf, du légendaire germanique, à savoir le fameux Nibelungenlied, source d’inspiration principale de Wagner (la boucle ou l’anneau est ainsi bouclé).
Et pourtant, rien n’est plus éloigné de la pompe allemande que ce récit nous contant les origines de Sigurdr Fáfnisbani – tueur du dragon Fáfnir –, ses mésaventures amoureuses, sa fin tragique et les séquelles de celle-ci. Rien n’est plus étranger de l’épopée que cette histoire au style rapide, économe de ses moyens, offrant une vision factuelle et simple du destin du héros nordique. Bref, voici un des chefs-d’œuvre de la littérature des peuples du Nord. Assertion non négociable.

« Chevauche donc jusque-là où tu trouveras tant d’or qu’il y en aura suffisamment pour toute ta vie, mais ce même or sera ta mort et celle de tout autre qui le possèdera. »

La Saga des Völsungar appartient aux Fornaldarsögur, récits des temps anciens mêlant des éléments « historiques » aux légendes et mythes. Elle dédouble, voire complète les grands poèmes épiques de l’Edda poétique. Sans entrer dans le débat sur l’historicité du texte, certains y voyant une récupération de faits et personnages historiques par la légende, on fera juste remarquer que le respect de la temporalité ne fait pas partie des préoccupations premières du récit. Les ellipses et raccourcis y foisonnent aux côtés de digressions poétiques ou ressortissant au conte.
À bien des égards, l’élaboration de l’œuvre révèle plusieurs strates et traditions différentes dévoilant ainsi sa nature composite. Le récit réserve une grande place au registre fantastique, voire surnaturel. Au fil des divers arcs narratifs, on y croise des magiciennes et des loups-garou. Les personnages y changent de forme et sont pourvus d’armes ou de chevaux merveilleux. Pour compléter le tout, la frontière avec le monde des dieux s’avère plus que poreuse facilitant les interventions divines au cœur du récit.
Tous ces éléments concourent à nous donner une vision, certes parcellaire, de la weltanschauung des peuples nordiques et, pour peu que l’on prenne garde aux anachronismes et déformations liées à la période d’écriture, ils se révèlent une source précieuse pour appréhender les contours de la société scandinave des temps archaïques.

Même s’il n’apparaît pas dès le début du récit, Sigurdr domine de son aura la Saga des Völsungar. Le personnage vit sous le joug du destin voulu par Odinn et imposé à toute sa famille. Ainsi, malédictions, trahisons et batailles semblent découler de la volonté du dieu borgne. Contrairement aux apparence, Sigurdr n’est pas un héros. Plutôt un anti-héros, respectueux de sa parole jusqu’à la mort, dont les vertus ne se fondent pas sur les prouesses ou une prétendue supériorité ethnique, mais sur un fatum qui le dépasse. En cela, il ne correspond pas du tout à l’image colportée par les romantiques, pas plus qu’il n’incarne les valeurs d’un idéal martial. Désolé pour ceux qui comptaient sur lui pour envahir la Pologne…

« On ensevelit donc le cadavre de Sigurdr selon l’ancienne coutume et l’on fit un grand bûcher. Quand il flamba bien, on plaça dessus le cadavre de Sigurdr Meurtrier de Fáfnir et celui de son fils de trois hiver que Brynhildr avait fait occire, ainsi que celui de GuÞormr. Quand le bûcher fut tout embrasé, Brynhildr y monta et dit à ses suivantes de prendre l’or qu’elle voulait leur donner. Après cela, Brynhildr mourut et brûla avec Sigurdr, et leur vie s’acheva ainsi. »

Bref, je ne saurais trop recommander aux éventuels curieux cette lecture, et ce d’autant plus qu’elle a inspiré des auteurs comme J.R.R. Tolkien ou Poul Anderson. Et puis, ça les changera des romans de la matière de Bretagne ou de la BCF à la triste figure…

Sagas_legendairesSaga des Völsungar – Éditions Anacharsis, mai 2014 (Texte traduit et présenté par Régis Boyer, avec le concours de Jean Renaud)