La Fin – Allemagne 1944-1945

« Mieux vaut une fin dans l’horreur qu’une horreur sans fin. »

Bien connu pour ses travaux sur Hitler et le nazisme, l’historien britannique Ian Kershaw s’attaque avec ce solide essai à un des faits les plus incompréhensibles de la Seconde Guerre mondiale, du moins à nos yeux contemporains d’Européens ayant vécu dans la paix et le confort depuis près de 70 ans. Alors que les signes annonciateurs de la défaite semblaient incontestables dès le mois de juillet 1944, pourquoi l’Allemagne a-t-elle poursuivi le combat jusqu’à l’anéantissement presque total ? Pourquoi la population et les soldats ne se sont-ils pas révoltés, chassant Hitler et ses fidèles du pouvoir ? À ses questions, Ian Kershaw tente de répondre, et s’il n’a pas la prétention d’épuiser le sujet ou de lui apporter un terme définitif, il s’approche au plus près de ce qui semble être à ses yeux le faisceau de causes probables de cette autodestruction.

« A un moment donné au cours d’un conflit, un pays vaincu se résout presque toujours à capituler. »

Pourquoi l’Allemagne nazie n’a-t-elle pas choisie cette option ? La question embrasse un vaste domaine englobant à la fois les structures nazies et les mentalités allemandes. Elle embrasse aussi sans doute une part d’indicible relevant du champ de la psychologie individuelle. Bref, il n’est pas aisé d’appréhender exactement les raisons d’un destin aussi funeste.
En optant pour une approche narrative et chronologique, Ian Kershaw nous fait le récit d’un drame. La tragédie d’un peuple dévoué à son führer, que la propagande, la terreur et les victoires irrésistibles du début de la guerre ont porté à croire qu’il était appelé à dominer le monde.

Après le débarquement en Normandie, alors que l’Armée rouge s’apprête à achever la reconquête de ses territoires perdus, menaçant désormais directement le Reich et ses alliés de l’Est, les Alliés commencent à entrevoir la victoire. Pourtant, l’Allemagne n’envisage pas un instant de négocier la paix. Bien au contraire, les dirigeants nazis nourrissent l’espoir de faire durer le conflit coûte que coûte, espérant l’explosion de l’alliance contre-nature des États-Unis et de l’URSS. C’est cet espoir qui motive von Stauffenberg et ses complices lorsqu’ils fomentent l’attentat contre Hitler. Mais, celui-ci échappe miraculeusement à la bombe censée le tuer. Cet événement conduit le dictateur à adopter une politique de guerre totale, conforté en-cela par l’exigence de capitulation sans condition des Alliés. En Allemagne, il n’existe désormais plus qu’une seule alternative : tenir ou mourir. L’attentat resserre également pour un temps les liens entre le führer et la population, renforçant l’emprise de son charisme sur les habitants. Il soude les Allemands autour de l’idée d’un redressement toujours possible. Des armes miracles seraient sur le point d’être utilisées pour redonner l’avantage à la Wehrmach et à la Luftwaffe. En attendant, on puise dans les réserves humaines, retirant de l’industrie, des transports, de l’administration, de la Marine de quoi former une armée de remplacement. On mobilise le peuple, accouchant d’un Volksturm dont l’efficacité éventuelle ne trompe personne. On rationne, on réquisitionne, on déploie des trésors d’invention pour faire fonctionner l’industrie de guerre malgré les bombardements, bref on taille dans le vif, sur la bête, pour entretenir l’illusion.
L’action de von Stauffenberg fournit enfin le prétexte pour épurer la Wehrmach de ses éléments les plus douteux au regard du régime, scellant en quelque sorte le destin de l’Allemagne.

Mais tout cela ne dure pas, car lorsque le front s’effondre en Normandie et lorsque l’invasion survient à l’Est, le désespoir cède la place à un fatalisme teinté de peur. Une peur entretenue par les bombardements massifs, les témoignages sur les viols et les massacres perpétrés par l’armée Rouge en Prusse orientale et en Pologne. Officiellement, il n’est plus question d’enrayer l’invasion, mais de mourir fièrement pour l’Allemagne, si possible en emportant avec soi autant d’ennemis que possible. Les catastrophes s’enchaînent et engagent le pays dans une spirale d’autodestruction. Car, loin de se résigner, Hitler et les nazis les plus fanatiques multiplient les actes de répression, préconisant même un politique de terre brûlée. Le régime s’enfonce dans les atrocités, retournant sa pratique répressive contre sa propre population. On traque les soldats déserteurs, on élimine les défaitistes. On pend, on décapite, on fusille, le plus souvent sans procès ou après une parodie de justice. On se venge, on solde les comptes. Les opposants sont exécutés car ils ne doivent pas survivre pour assister à la déconfiture du nazisme. Mais, on n’oublie pas de sauver sa peau. Rares sont les dirigeants nazis qui ne cherchent pas une échappatoire, abandonnant leur poste lorsque l’ennemi arrive, au grand dam de la population laissée à sa merci. Sur ce point, les Allemands ne se font d’ailleurs guère d’illusion. Ils connaissent les crimes de guerre commis par la Wehrmach en Russie. Ils s’attendent donc à vivre la même chose.
Face à l’avancée des Soviétiques, le Reich est assailli par les réfugiés, du moins ceux qui sont parvenus à fuir. Face à leur afflux, le chacun pour soi prévaut au détriment de la solidarité nationale.
Bien entendu, le désastre n’épargne pas les déportés, contraints de rejoindre leur nouveau lieu d’internement à marche forcée (les fameuses « Marches de la mort ») sous les yeux de la population allemande sans que celle-ci ne semble compatir à leur calvaire. L’endoctrinement, à grand renfort de stéréotypes raciaux, et la diabolisation orchestrée par les nazis semblent responsables de ce fait. Mais, les Allemands estiment surtout être les seules victimes de la folie d’Hitler et de ses sbires, excluant de leur communauté les vraies victimes du nazisme. Et puis, pourquoi risquer sa peau pour des êtres déshumanisés auxquels on ne s’identifie pas ?

Avec l’implosion du régime, durant le mois d’avril et au début de mai 1945, on atteint le summum de l’absurdité criminelle. On assiste à une atomisation de l’État où le moindre subalterne, garde, SS, membre du Volksturm, devient le détenteur de l’autorité publique appliquant les ultimes directives meurtrières du gouvernement.

« Si seulement le nazisme n’avait pas été à ce point dépravé ! En soi, c’était ce qu’il fallait au peuple allemand. »

Ian Kershaw ne fait l’impasse sur aucun aspect de cette tragédie morbide à laquelle seule la mort d’Hitler apporte un terme. Foisonnant, érudit et passionnant, l’essai de l’auteur britannique provoque le malaise. Plus que le nombre écrasant de morts ou que la description des destructions, des souffrances vécues par la population, les soldats et les déportés, c’est la résolution des dirigeants nazis à obéir aveuglément à Hitler afin d’accomplir sa volonté d’annihilation et le fatalisme autodestructeur de la population qui désespère et accable.

« Parmi toute les raisons expliquant que l’Allemagne ait pu et voulu combattre jusqu’à la fin, ces structures du pouvoir et les mentalités sous-jacentes sont les plus fondamentales. Tous les autres facteurs – le soutien persistant de la base à Hitler, la férocité de l’appareil de terreur, la domination accrue du Parti, le rôle éminent joué par le quadriumvirat Bormann, Goebbels, Himmler et Speer, l’« intégration négative » produite par la peur d’une occupation bolchevique ou l’empressement indéfectible des hauts fonctionnaires et des chefs militaires à continuer d’accomplir leur devoir quand tout était manifestement perdu – étaient, en fin de compte, subordonnés à la manière dont était structuré le régime charismatique du Führer et à son mode de fonctionnement dans sa phase d’agonie. Paradoxalement, ce n’était plus qu’un pouvoir charismatique sans charisme. L’attrait charismatique de Hitler auprès des masses s’était de longue date dissous, mais les mentalités et les structures de son pouvoir charismatique perdurèrent jusqu’à sa mort dans le bunker. »

La_FinLa Fin – Allemagne 1944-1945 (The End – Hitler’s Germany, 1944-1945) de Ian Kershaw – Réédition Points/histoire, mai 2014

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