L’été des noyés

« Les gens comme Kyrre Optahl, et peut-être aussi Ryvold, à sa manière, restaient ou choisissaient de vivre ici parce qu’ils savaient qu’ici, seules duraient les histoires. Les histoires, et le territoire d’où elles venaient. Si différents qu’ils se croient l’un de l’autre, ces deux solitaires ne se seraient pas seulement entendus sur le fait qu’il n’y a que les histoires et que tout le reste n’est qu’illusion, ils auraient aussi affirmé, comme Ryvold le fit un jour devant l’assemblée des prétendants, un samedi matin, que les histoires individuelles, les vies distinctes que nous pensons vivre et les récits que nous en faisons, sont continuellement inclus dans une plus vaste narration qui n’appartient à personne en particulier et englobe non seulement tout ce qui se passe, mais tout ce qui aurait pu être. »

Liv se remémore l’été où l’on a retrouvé les frères Sigfridson, noyés dans le détroit de Malangen. Une mort inexpliquée venue s’ajouter aux nombreuses légendes de la région. À cette époque, elle vivait avec sa mère Angelika dans une maison isolée sur une île située au nord du Cercle polaire arctique. Elle avait dix huit ans et ne savait quoi faire de son avenir. Entre l’indifférence de sa mère, venue ici pour la solitude des lieux et cette lumière si particulière l’été, au moment des nuits blanches, et l’amitié paternelle de Kyrre Opthal, l’homme à tout faire et le seul voisin de la maisonnée, Liv s’était bâti sa propre image du monde, loin de la fraternité bruyante des autres adolescents, un monde dans lequel elle se sentait comme absente.
Dix années plus tard, un sentiment d’urgence l’étreint désormais. Elle sent que le moment est venu de raconter sa propre version de l’histoire de la mort des frères Sigfridson, de dévoiler la vision dont elle a été le témoin et qui depuis la hante au point de lui faire dessiner inlassablement des cartes. Des cartes détaillées englobant l’univers visible jusqu’au moindre galet ou caillou et l’invisible, celui des histoires et légendes. Car, au cœur des nuits de l’été arctique, elle sait que le soleil de minuit confère aux couleurs des nuances surnaturelles donnant de la substance aux mythes dont il convient de délimiter le territoire de crainte qu’ils ne reviennent revendiquer leur droit d’exister.

Parfois, souvent devrais-je même avouer, je ne sais que dire d’un roman sans en affadir la prose ou le propos. Loin de renoncer, il me faut pourtant coucher sur l’écran les impressions suscitées par sa lecture, au moins pour tenter de mettre en mots le sentiment diffus qui me taraude. Celui d’avoir lu un livre important sans réussir toujours à en appréhender la raison. Le nouveau roman de John Burnside entre dans cette catégorie.
De l’auteur écossais, La Maison muette m’avait profondément marqué. Le récit de cette expérience perverse menée par un père sur ses enfants m’avait glacé. Je me rappelle encore de l’écriture au scalpel, écartant tout affect et tout sentiment humain.
L’argument de départ de L’été des noyés ressort du genre policier. La quatrième de couverture évoque d’ailleurs le registre du thriller. Évitons immédiatement tout malentendu, si l’on frémit à la lecture du roman de John Burnside, ce n’est pas parce qu’il nous bombarde de cliffhangers ou parce qu’il égraine une longue liste de crimes atroces commis par un être monstrueux. Ce n’est pas non plus parce qu’il dévoile les arcanes d’une organisation secrète dont les agissements font ou défont l’Histoire. Bien au contraire, le frémissement se rapproche ici davantage de celui provoqué par une tension psychologique insoutenable, celle que l’on retrouve dans le fantastique, genre avec lequel flirte ce roman.

D’entrée de jeu, l’auteur écossais tisse une atmosphère lourde de sous-entendus, de faits étranges, voire surnaturels, dont le narrateur, la jeune Liv, nous fait le récit rétrospectif. Mais, au lieu de se concentrer tout de suite sur l’événement incompréhensible et terrifiant dont elle a été le témoin, la jeune fille prend son temps pour poser le cadre de sa solitude, décrivant les paysages déserts environnant sa maison, ses relations particulières avec sa mère et une vie sociale réduite à la fréquentation d’un vieil homme, que d’aucuns considèrent comme un original. Bref, le parfait remède contre la lecture aux yeux d’un adepte de thriller épileptique.
Et pourtant, peu-à-peu, j’ai lâché prise, succombant à la prose de l’auteur, à l’atmosphère si singulière qu’il met en place et à son propos. Car, au-delà du thriller, L’été des noyés me semble être un roman sur l’illusion et la réalité, sur l’art de dire le monde ou de le peindre dans toute sa complexité sans en oublier une seule part ou nuance. Autant dire, une tâche vouée à l’échec, mais un échec magnifique.
Même si la narration peut paraître difficile, L’été des noyés mérite que l’on persévère dans ses efforts. John Burnside nous immerge au cœur des paysages et des mystères du grand Nord norvégien. Il en fait ressentir toutes les odeurs, les couleurs et les sons, conférant à ses descriptions une poésie brute, pour ne pas dire primitive. Sous sa plume, le temps s’étire au point de ne plus exister, à l’image des nuits blanches de l’été arctique propices aux illusions et aux mythes, et qui favorisent le sentiment d’angoisse étreignant Liv et le lecteur. Accompagnant la jeune fille dans son cheminement mental, on s’interroge sur la faculté des conteurs à dévoiler la part obscure du monde, cet irrationnel bien vivant au cœur des mythes et légendes.

Bref, vous l’aurez compris, parmi les romans de la rentrée littéraire, L’été des noyés vient de conquérir une place de choix dans mon panthéon personnel.

ete-des-noyes-burnsideL’été des noyés (A Summer of Drowning, 2012) de John Burnside – Éditions Métailié, septembre 2014 (roman inédit traduit de l’anglais [Écosse] par Catherine Richard)

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