Complications

Récompensé par un Grand Prix de l’Imaginaire, Complications n’est pas un recueil dont on parle aisément. À vrai dire, peut-on encore parler de recueil pour un ouvrage dont le contenu dépasse la simple somme de ses parties ?
Pas vraiment adepte des prix littéraires, le consensus n’ayant pas forcément que des qualités, j’ai longtemps reporté sa lecture. D’abord perplexe, du moins le temps de lire la première nouvelle, me voici désormais conquis par un ouvrage ouvrant des perspectives vertigineuses et dont le ton n’est pas sans évoquer un certain Christopher Priest.

« Un profane comme vous aurait tendance à envisager le temps comme un fil unique, un continuum ininterrompu reliant tous les événements passés comme des perles sur un collier. Nous sommes en train de découvrir que le temps n’est pas comme cela. C’est une masse informe, un fourre-tout à base d’Histoire. La chronostase vous donnerait peut-être accès à ce que vous croyez être le passé, mais ce ne serait pas le passé dont vous vous souvenez. Vous ne seriez pas la même personne et votre femme non plus. Il est probable que vous ne vous reconnaîtriez pas, et même si vous y parveniez, il n’y aurait guère de chances que vous ayez conservé le souvenir d’une histoire partagée. Ce serait comme l’impression qu’on a lorsqu’on rencontre quelqu’un dans une soirée et qu’on n’arrive pas à se rappeler son nom. On sait qu’on connaît cette personne, qu’on l’a déjà vue quelque part, mais on n’arrive pas à se souvenir où. »

À l’instar de l’horlogerie où elles permettent à une montre ou une pendule de donner autre chose que l’heure, les Complications de Nina Allan ne se contentent pas de décliner six histoires réunies autour d’une même thématique. Traversant cinq récits, les incarnations successives de Martin Newland entrent en résonance, impulsant par leurs actions une certaine dose d’instabilité. Personnage fictif d’un roman (on goûtera à la mise en abyme), Martin devient le narrateur des quatre histoires suivantes. « Le Char ailé du temps » le confronte à la mort cruelle de sa sœur Dora dont il est devenu l’amant juste avant son trépas. Puis dans « Gardien de mon frère », hanté par le fantôme de son frère aîné, il découvre le secret de sa naissance au cours d’une réunion de famille. « Le Vent d’argent », le voit ensuite vivre dans une Angleterre dystopique où l’armée traque les étrangers et les nains (?). N’étant pas parvenu à surmonter le décès de son épouse Dora (vous suivez toujours ?), il espère remonter le temps pour la retrouver. Et ceci continue avec « À Rebours » où, une nouvelle fois touché par la mort de sa sœur chérie, il doit faire face à un paradoxe temporel.

Au rythme des aiguilles de différentes montres, des dispositifs transtemporels devrait-on plutôt dire, Nina Allan brouille les repères et, à mesure que l’on s’enfonce dans son recueil, distille une atmosphère d’incertitude hantée de récurrences familières. Par touches subtiles, dans un registre autre que celui de l’illusion ou du rêve, elle lamine la conception commune de l’écoulement du temps, celle qui prévaut dans la littérature classique.
On est ainsi happé progressivement par une narration semblant calquer ses effets sur les principes de la physique quantique. Les fluctuations du flux de causalité induisent des variantes dans la distribution des personnages peuplant leur mémoire d’empreintes fantomatiques et des réminiscences d’une conscience résiduelle. Elles modifient leurs liens de parenté, d’amitié et le contexte qui les environne. Cependant, plus que le phénomène physique en lui-même, ce sont ses effets sur l’individu, sur sa psyché, sa mémoire et son identité qui figurent au cœur des préoccupation de Complications.
Qui n’a pas rêvé un jour de figer le temps pour vivre éternellement un instant de son passé comme sur la pellicule d’une photo ? Qui n’a pas souhaité remonter le temps jusqu’à un moment clé de son existence pour en goûter à nouveau toute la satisfaction ? Complications traduit l’impossibilité à le faire et l’irréversibilité du temps qui passe. Le recueil semble dire que dans un univers incertain, seule la sincérité des sentiments semblent pérenne, même si cela paraît une bien faible consolation.

Bref, je n’ai pas perdu mon temps à lire ce recueil qui rejoint immédiatement mes coups de cœur.

Complications-de-Nina-AllanComplications (The Silver Wing, 2011) de Nina Allan – Éditions Tristram, 2013 (recueil traduit de l’anglais par Bernard Sigaud)

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2 réflexions au sujet de « Complications »

  1. Ca reste un excellent souvenir, j’ai hâte de lire autre chose d’elle mais rien ne semble arriver (pourtant il me semblait avoir entendu parler d’un projet de traduction? Ou j’ai dû rêver?)…

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