Le détroit de Behring

Naguère, je n’avais pas encore de poils dans les oreilles ni de mèches grisonnantes, j’ai lu la biographie romancée écrite par Emmanuel Carrère sur l’auteur américain Philip K. Dick. Allez savoir pourquoi, je me suis enquillé d’une seule traite Je suis vivant et vous êtes morts. Peut-être le titre et une attirance naissante pour le bonhomme, l’Américain pas le Français, expliquent mon choix. Bref, j’ai dévoré l’ouvrage avec au moins autant de fascination pour le personnage de Dick qu’Emmanuel Carrère, du moins est-ce l’impression que j’en retire. Car bien entendu, c’est le personnage contaminé par ses obsessions et non l’être de chair et de sang qui constitue le cœur de l’ouvrage, comme je l’ai appris par la suite.
Toutefois, ceci a rendu Emmanuel Carrère sympathique à mes yeux. Un auteur français, a fortiori loué par l’intelligentsia parisienne, appréciant un écrivain américain de science-fiction, genre voué aux gémonies par les mêmes prescripteurs, un tel individu ne pouvait pas être complètement mauvais, d’autant plus s’il avait écrit auparavant un essai sur l’uchronie, une des mes marottes, comme le savent les lecteurs de ce blog.
L’ouvrage intitulé Le détroit de Behring, allusion à l’éviction de Béria de la grande Encyclopédie soviétique après son exécution en 1953, mais aussi au roman du poète belge Marcel Numeraere, Vers le détroit de Behring, me lorgnait depuis longtemps du haut de ma pile à lire. Le temps était venu de lui faire un sort.

Assurément, Le détroit de Behring n’est pas un roman, mais bien un essai, considéré par son auteur comme une introduction à l’uchronie. Emmanuel Carrère ne s’amuse pas avec le procédé de l’histoire alternative, de même qu’il jouait avec Dick, liant les épisodes de sa vie avec à questionnement obsessionnel sur la nature de la réalité.
Le détroit de Behring n’apparaît pas davantage comme une somme, un ouvrage amené à servir de référence aux éventuels curieux, leur indiquant de nombreuses pistes de lecture. Emmanuel Carrère ne cherche pas à faire montre d’exhaustivité. Bien au contraire, il se livre à une réflexion personnelle sur l’uchronie dont il nous dévoile les fruits à l’aune d’une connaissance se limitant à quelques ouvrages de référence, Jacques van Herp et Pierre Versins, et à une liste de romans disparates glanés au cours de ses recherches.

« Soit donc le passé, la somme de tous les événements réputés s’être produits jusqu’à l’instant où l’uchroniste prend la plume – et, à mesure qu’il écrit, ce passé se charge d’instants supplémentaires, pèse davantage sur ses épaules et augmente d’autant le champ de son intervention. Dans ce territoire immense, borné seulement par le fugace présent et par les limites de la connaissance historique, il s’agit d’opérer une modification, et qu’elle soit lourde de conséquences. »

Après avoir rappelé dans une courte préface les motivations, l’étymologie et le contexte présidant à la naissance du concept d’uchronie, Emmanuel Carrère explore par l’exemple les tenants et aboutissants du procédé. Ce faisant, il pointe successivement les parentés existant entre l’uchronie, le roman historique, l’histoire secrète et le révisionnisme.
De son point de vue, l’histoire alternative est un jeu de l’esprit, simple divertissement inutile et mélancolique. Cependant, même si son propos se cantonne à modifier ce qui a été, l’uchronie soulève des questions loin d’être négligeables. Qu’est-ce qui est déterminant dans l’Histoire ? Comment les hommes se représentent-ils la chaîne de causes et d’effets dont dépend son déroulement ? Et d’ailleurs, l’Histoire n’est-elle que causalité ? A-t-elle un sens dont les historiens seraient les gardiens ?
Comme on le voit, on s’éloigne des préoccupations des feuilletonistes, davantage intéressés par le viol de l’Histoire, en espérant lui faire de beaux enfants (dixit Alexandre Dumas). De même, si elle flirte avec l’histoire secrète, puisqu’il s’agit de substituer à l’Histoire telle qu’elle est écrite, une version plus conforme au désir de l’auteur, l’uchronie ne cherche en fin de compte qu’à instiller le doute, laissant entendre que l’Histoire est mensongère. Cependant, il ne s’agit pas de réviser l’Histoire en truquant ou en abolissant la mémoire des faits, mais bien de la réécrire, en gardant à l’œil et à l’esprit les événements tels qu’ils se sont déroulés. En conséquence, les ressorts de l’uchronie restent affectifs. Ils révèlent une préférence jouant soit sur la nostalgie, soit sur le soulagement de la conscience. Ainsi, aux catégories du faux et du vrai, utiles à l’historien, se superposent celles du mauvais et du bon.

Mais alors, n’existe-t-il pas d’histoire alternative neutre ? Emmanuel Carrère tente d’y répondre, convoquant Charles Renouvier, l’inventeur du terme uchronie, et Roger Caillois. Ces deux écrivains ont essayé de produire une uchronie désintéressée, se limitant à l’expérimentation et à la spéculation. De vaines tentatives pour Carrère, une altération de l’Histoire n’étant jamais ni innocente ni gratuite. Bien souvent, elle sert un objectif et le choix de la cause déterminante n’est que l’effet d’un désir. Un désir ne pouvant guère rompre avec ce que le lectorat connaît sur son Histoire.

Arrivé à cet endroit de mon compte-rendu, je dois avouer ne pas avoir compris le passage consacré à Philip K. Dick. Emmanuel Carrère mentionne en effet le roman majeur de l’écrivain américain : Le Maître du Haut-château. Impeccable mise en abîme du concept de l’uchronie, le roman révélerait le nihilisme de son auteur. Ayant connaissance de quelques essais sur la vie du bonhomme, j’ai un peu de mal à souscrire à ce jugement. Mais peut-être y-a-t-il là une notion philosophique qui m’échappe…

Avec Le détroit de Behring, Emmanuel Carrère nous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Depuis, Éric B. Henriet a publié un panorama de l’uchronie et de nombreux articles, consultables sur le web et sur le papier, dont certains ont été manifestement écrits en réponse à cet essai, sont venus étoffer la réflexion amorcée par Carrère. De même, une nouvelle vague d’auteurs francophones s’est emparée du sujet, l’accommodant à sa manière. Pour le meilleur ou pour le pire.

le-detroit-de-behring_couvLe détroit de Behring – Introduction à l’uchronie de Emmanuel Carrère – Editions P.O.L., 1987

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