La trilogie de la Cité impeccable

À l’origine éditée dans la collection « Millénaires » chez J’ai lu, du moins pour son premier volet, la trilogie de la Cité impeccable n’a pas qu’un peu contribué à mon intérêt pour Jeffrey Ford. Dans le genre bizarre, il faut dire que l’auteur n’a pas fait les choses à moitié. Et même si tous les tomes ne brillent pas par leur caractère incontournable, je ne résiste pas à remettre en ligne un petit focus que j’ai commis jadis sur le défunt cafard cosmique.

Hop !

physiognomyPhysiognomy (The physiognomy, 1997) de Jeffrey Ford – Réédition J’ai lu, 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Guiod)

Physiognomoniste de première classe, Cley se montre un fonctionnaire zélé et implacable au service de Drachton Below, le maître incontesté de la Cité impeccable. De cette étrange construction mentale devenue réalité, le tyran se veut le souverain absolu, ne tolérant aucune opposition à l’exercice de son pouvoir. Par la coercition, la terreur (le moindre de ses sujets tremble comme une feuille à la seule mention de son nom) et grâce à la « pure beauté », une drogue qui plonge ceux qui la consomme dans une dépendance totale, Drachton Below écarte toute velléité de révolte.
Un jour, le tyran envoie Cley enquêter sur la disparition d’un fruit censé provenir du paradis terrestre. L’ingestion, ne serait-ce que d’une seule bouchée, dudit fruit confèrerait, dit-on, des capacités quasi-magiques (mais également l’immortalité, bien que le succès ne soit pas garanti). On le comprend, si l’hypothèse s’avérait, Drachton Below se trouverait confronté à un adversaire redoutable. Par pragmatisme, il ne peut guère tolérer une telle possibilité.
Cley ne correspond pas à l’image de l’enquêteur classique. La physiognomie lui permet de définir le caractère des sujets étudiés à partir des traits de leur visage ou d’autres spécificités anatomiques. Poussée à son paroxysme, cette « science » se révèle une méthode d’inquisition autrement plus efficace que la véritable justice. Et, il se trouve que dans son domaine, Cley est un impitoyable inquisiteur…

Le grand intérêt de Physiognomy ne réside pas dans son intrigue, somme toute assez légère, mais bien dans la description de l’univers de la cité impeccable. Ville à la fois fantasmatique (toute d’acier, de corail et de cristal) et totalitaire (puisqu’il ne suffit pas de penser pour être condamné, la culpabilité s’inscrit dans les traits du visage), elle apparaît comme le premier des points forts du roman. Le second s’incarne dans le personnage de Cley. Imbus de lui-même, cruel, cynique, pervers, voire profondément fourbe, le bonhomme n’encourage pas la sympathie. Complètement dépendant de la pure beauté, il ouvre les yeux sur l’inanité du système au terme d’une descente aux enfers cauchemardesque.

Baroque, oppressant, étonnant, inventif, mais également inégal dans son intrigue et déséquilibré dans sa narration, Physiognomy mérite surtout l’attention pour son univers original et déjanté. La quatrième de couverture évoque Kafka et Orwell. Pour une fois, on ne peut qu’approuver le parallèle, tant l’association de ces influences imprègne le roman, lui conférant un intérêt indéniable.

MemorandaMemoranda [Memoranda, 1999] de Jeffrey Ford – Réédition J’ai lu, 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Guiod)

En révolte contre son ancien maître, le physiognomoniste Cley a provoqué la chute de la Cité impeccable. La magnifique métropole, complètement désertée, est désormais livrée à la folie de Drachton Below et de ses créatures maléfiques. Cley, lui, a fuit avec ses amis et quelques survivants pour fonder la petite communauté de Wenau où finalement il fait plutôt bon vivre. Jusqu’au jour où l’une des créatures mécaniques de Drachton Below se pose au milieu du village. Après avoir délivré un message menaçant du maître de la cité impeccable, elle explose en libérant un gaz qui plonge une bonne partie des habitants de Wenau dans un profond sommeil. Cley n’a alors plus d’autre choix que de prendre le chemin de la cité pour retrouver son ancien maître et le convaincre de libérer ses amis de leur étrange sommeil. Arrivé sur place, il ne rencontre que ruine et désolation, une ville fantôme dans laquelle les loups-garous et d’étranges créatures mécaniques se disputent le contrôle du territoire. Cley fait alors la rencontre d’un singulier démon, aux lunettes cerclées de métal, qui prétend être le fils de Drachton Below. Il se propose d’aider l’ancien physiognomoniste dans sa quête. Une quête qui l’oblige à pénétrer directement dans les souvenirs et les créations mnémoniques de Drachton Below, lui-même plongé dans cette léthargie artificielle.

Toujours aussi bizarre, toujours aussi baroque, toujours aussi inventif, mais largement moins oppressant (et pour cause, le système totalitaire de la cité impeccable s’est effondré), Memoranda surprend et envoûte encore, même si l’ennui suinte insidieusement au détour de quelques chapitres.
Jeffrey Ford resserre davantage son intrigue dans ce deuxième tome, mais la lenteur de la narration rebutera sans doute les lecteurs avides de sensations fortes. L’influence d’Orwell s’éclipse pour laisser place à un univers toujours aussi kafkaïen qui n’est pas sans évoquer les créations hallucinées de Salvador Dali.

au-delàL’Au-delà (The beyond, 2001) de Jeffrey Ford – réédition J’ai lu, 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Guiod)

Drachton Below étant désormais mort, Cley part en exil dans l’Au-delà, cette contrée indéfinie et dangereuse s’étendant à la fois dans l’espace et le temps. En compagnie du fils de son ancien maître, le démon Misrix, il espère ainsi faire pénitence pour ses erreurs passées et obtenir le pardon d’Arla Beaton qu’il a jadis défigurée. Mais, au contact de sa terre natale, le démon succombe à ses instincts premiers de prédateur. Il doit se séparer de Cley qui poursuit son périple seul accompagné du chien Wood, à qui il doit déjà la vie. Le retour de Misrix à la vie sauvage est de courte durée car le contact des hommes l’a rendu trop humain. Devenu un paria auprès des siens, il regagne les ruines de la Cité impeccable afin d’achever son humanisation. Tout au long de son cheminement, le lien mental qu’il entretient avec Cley lui permet de se tenir informer du devenir de son ami.

Changement de narrateur et rupture avec l’unité de lieu pour ce dernier volet de la trilogie de la Cité impeccable. L’Au-delà alterne deux lignes narratives racontée par le démon Misrix. Usant du lien charnel l’unissant à l’Au-delà, sa terre natale, il nous relate le chemin de pénitence de Cley tout en nous faisant part, dans son journal intime, de ses efforts pour se faire accepter des habitants de Wenau, malgré sa monstruosité.
Mais le changement se fait dans la continuité puisque l’on retrouve les mêmes qualités et défauts (peut-être en plus accentués encore) que dans les précédents tomes. Ainsi, l’action s’étire-t-elle en longueur avant de brusquement se resserrer à partir de la page 202 (le roman compte 254 pages).

Bref, L’Au-delà ne dépare pas dans la trilogie. Il apporte juste un point final aux histoires de Cley et de Misrix, tout en restant ouvert à toutes les interprétations…

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