Les chèvres du Pentagone

Ayant échappé au cabotinage de George Clooney et de ses collègues, j’ai profité de la réédition en poche du livre de Jon Ronson pour satisfaire ma curiosité, aiguillé en cela par quelques retours favorables.
Les chèvres du Pentagone n’est pas une énième novélisation. Bien au contraire, on se trouve devant une enquête, menée un peu à la manière gonzo, par un journaliste britannique réputé pour ses articles dans The Guardian et ses documentaires pour la télé.
D’entrée de jeu, on a bien du mal à le prendre au sérieux tant les faits exposés paraissent énormes et abracadabrants. Il n’y a qu’à dévoiler quelques pièces servant de fil directeur à son enquête pour en s’en rendre compte. D’abord, un général, chef des services de renseignements militaires, persuadé qu’il peut traverser les murs s’il accède à l’état mental adéquat. Puis, une unité secrète des forces spéciales dénommée le Bataillon de la première terre, formant des supersoldats, des guerriers jedis. Enfin, une rumeur persistante prétendant que l’on s’entraîne à tuer d’un seul regard, quelque part, des chèvres. Avouons que les éléments de l’investigation de Jon Ronson laissent pantois. De quoi stimuler l’incrédulité du plus fervent cartésien.

Et pourtant… Peu à peu, on se laisse convaincre.

Au lendemain de la guerre du Vietnam, l’armée américaine avait le moral en berne et l’image de marque dans les chaussettes. Pour redorer son blason, les services de renseignements, puis les forces spéciales, ont donné carte blanche à des projets qui, sous couvert de guerre psychologique, s’aventurèrent sur le terrain du paranormal. Une aubaine pour les zozos, les mystiques de pacotille, contaminés par la philosophie hippie, et les quelques hurluberlus prenant la SF pour une révélation transcendantale. Ne manquaient plus qu’un quarteron de nexialistes (il y en avait peut-être, qui sait…)
Méditation, arts martiaux, consommation de drogue, exercice de télépathie, de télékinésie, voyage astral, les gourous du bizarre n’ont pas ménagé leurs efforts pour étoffer l’arsenal de l’Amérique et gaspiller l’argent du contribuable dans des expériences fumeuses (dans tous les sens du terme).
Déclassifiées, puis abandonnées dans les années 1990, leurs expérimentations ont été réamorcées avec la guerre contre le terrorisme, suite aux attentats du 11 septembre 2001, trouvant un nouveau terrain d’application en Afghanistan, en Irak dans la prison d’Abou Ghraïb et à Guantanamo.

Dans un pur style journalistique, ironie et anecdotes délirantes y comprises, Ronson déroule le fil de son enquête comme un chaton s’amuse avec une pelote de laine. Il met en scène les coups de théâtre, introduit les témoins et produit les effets comiques, tel un romancier. Il en rajoute un maximum sans jamais franchir la ligne rouge du n’importe quoi, restant rigoureux jusqu’à la fin.
On rigole beaucoup, on ricane à l’occasion, sur le dos de l’armée américaine et sur celui de l’administration rendant possible une telle gabegie. Puis, se ressaisissant, on prend conscience que derrière les charlatans, les doux dingues, les gourous, les secoueurs de grigris et autres adeptes de pseudo-sciences œuvrent des individus beaucoup plus dangereux et sans scrupules. Des politiques et des militaires tirant les marrons du feu et trouvant des applications pratiques aux expérimentations des zozos.
Puisant dans leur programme d’armes non létales, ces fiers patriotes ont fait leur marché afin de trouver matière à humilier, à réprimer, à briser et à reprogrammer. Armes acoustiques, appareil de psychocorrection permettant d’influencer les prisonniers, visuellement ou oralement, par des messages subliminaux. Torture par la musique (la playlist est étonnante) accompagnée de flashs lumineux stromboscopiques. Tout un arsenal est né grâce à un groupe d’allumés aux intentions diamétralement opposées. Et, c’est à ce prix que nous vivons dans un monde plus sûr.

Hein ?

Oui, peut-être pas si sûr…

ChèvresLes chèvres du Pentagone de Jon Ronson (The Men Who Stare at Goats, 2004) – Presses de la Cité, collection 10/18, novembre 2010

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6 réflexions au sujet de « Les chèvres du Pentagone »

  1. Le terme « Cabotinage » est peut-être un peu gaillard, aussi dru que le balai brosse sous le nez de George Clooney ! Le film mérite également un coup d’oeil. Pas très fin soit, mais toujours plus qu’un Monty Python.

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