Wild Cards

Je déteste Game of Thrones. C’est un fait sur lequel je me suis répandu à de multiples reprises sur ce blog. Je concède pourtant que le succès de cette série et de son adaptation télévisée m’a permis d’approfondir le reste de l’œuvre de son auteur, George R.R. Martin. De nombreux éditeurs s’en sont d’ailleurs faits les pourvoyeurs lors de mes déambulations en librairie, pour le meilleur, mais également pour le pire. Ne parlons d’ailleurs pas des éditions ActuSF où désormais on nous fourgue du fond de tiroir, quand on ne recycle pas les mêmes textes dans deux recueils différents. Bref, tout ce que touche l’auteur américain semble bien se transformer en or.

Parmi les nombreuses rééditions et autres joyeusetés, Wild Cards fait certes figure de nouveauté. Mais, une nouveauté datant des années 1980…
Dans la postface, George R.R. Martin rappelle que cette œuvre collective plonge ses racines dans un jeu de rôle appelé SuperWorld. Consacrant énormément de temps à imaginer des scénarii et des personnages pour y jouer, l’auteur américain s’est demandé s’il ne pouvait pas tirer de ce loisir quelques dollars. Et comme le plaisir découlait des interactions avec les autres membres de son cercle de jeu, il a décidé d’en partager l’écriture avec d’autres auteurs.
La franchise Wild Cards avoisine désormais les vingt titres, romans et recueils y compris. Un corpus d’histoires auxquelles s’ajoutent des comics et… un jeu de rôle (étonnant, non ?).

Devant un tel succès, on reste méfiant d’autant plus que l’argument de départ peut susciter chez l’esprit cartésien un frémissement d’effroi ou un gloussement nerveux. Mais bon, passons. Après tout, Wild Cards ne déroge pas dans une production populaire ne cherchant qu’à divertir. Sur ce point, on est particulièrement gâté, comme on va le voir.

Suite à la diffusion dans l’atmosphère d’un xénovirus, une bonne partie de l’humanité est victime de mutations génétiques. Lorsqu’il ne provoque pas la mort du sujet exposé, le virus réécrit son code génétique. Les chanceux deviennent des As, des êtres humains dotés de super-pouvoirs. Pour les malchanceux, les Jockers qui ont tiré la mauvaise carte de la redistribution génétique, il ne reste plus qu’à rejoindre les cohortes de monstres condamnés à l’exclusion, au harcèlement et au mépris de tous.
Le Docteur Tachyon, la Tortue, Cyclone, le Hurleur, Fortunato, le Roi Lézard, Radical, les Exotiques au Service de la Démocratie et bien d’autres deviennent la cible des « naturels » les plus rétrogrades, suscitant l’admiration ou la crainte du commun des mortels. Et pendant que ces surhommes tiennent le haut de l’affiche, pour leur bonheur ou leur malheur, les réprouvés survivent dans les bas-fonds de New York, au cœur du ghetto de Jockertown. Car, si la vie de la plupart des mutants change complètement, l’instinct de domination, l’appât du pouvoir ou du gain restent des constantes universelles. Qui protègera l’humanité des surhommes ? Quis custodiet ipsos custodes?

Paru chez « Nouveaux Millénaires », le premier volume des Wild Cards pose le cadre de cet univers partagé. Dans la postface, George R.R. Martin revient sur sa genèse indiquant au passage qu’il n’était pas prévu de commencer au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La faute en incombe à Howard Waldrop dont la nouvelle « Trente minutes sur Broadway ! », un tantinet laborieuse à mon goût, relate l’événement fondateur de cet univers. D’un certain point de vue, ce récit s’avère malin. Il introduit un changement de génération, les héros de serials de l’avant-guerre cédant la place aux super-héros et super-vilains des comics. Mais, si leur forme change, les archétypes restent gravés dans le marbre, passant par-dessus les modes.

La grande force du recueil repose sur sa cohérence, une qualité renforcée par les courts interludes contextuels et les appendices informatifs qui forment comme une sorte de guide de lecture. Le procédé confère à l’univers partagé une profondeur historique. Le monde des Wild Cards propose en effet une lecture décalée de l’Histoire américaine depuis 1945. La Guerre froide, la chasse aux sorcières, l’assassinat de Kennedy, la guerre du Vietnam, la contre-culture, les émeutes raciales des années 1970… Le déroulé des faits ne diffère pas de celui de notre histoire. On ressent même une impression de familiarité en lisant cette uchronie où les super-héros n’opèrent finalement qu’à la marge de la continuité historique.
Chaque nouvelle se focalise sur un as ou un jocker exploitant les potentialité de son talent ou de son défaut dans des registres aussi différents que ceux du thriller, du récit policier, d’horreur ou d’espionnage. Les différents auteurs ne s’interdisant pas d’utiliser le contexte ou le personnage de leurs camarades de jeu, les interactions donnent lieu à une synergie assez réjouissante. Hélas, le procédé n’empêche pas le recueil d’accuser de sérieux coups de mou, les divers intervenants n’étant pas toujours à la hauteur.

Du recueil, je retiens surtout trois nouvelles. « Le témoin » de Walter Jon Williams raconte l’échec d’une utopie, celle d’un monde gouverné par une organisation désintéressée visant au bien commun. Ses membres, les Exotiques au Service de la Démocratie, font l’amère expérience du retour à la réalité. Avec cette nouvelle, l’auteur américain trouve le ton juste, évoluant dans un registre assez proche des Watchmen de Alan Moore. Voici sans aucun doute un des sommets de l’ouvrage. « Partir à point » de George R.R. Martin met en scène le personnage de la Tortue. Il accouche d’un chouette récit, fun et assez proche de l’état d’esprit d’un comics. Enfin, « La sombre nuit de Fortunato » de Lewis Shiner exhale un charme vénéneux portée par une écriture ne l’étant pas moins.
Pour le reste, on évolue à un niveau honorable, oscillant entre des nouvelles dignes d’intérêt (Melinda M. Snodgrass, Edward Bryant & Leanne C. Harper, Stephen Leigh et David Levine), passables (Michael Cassutt et John J. Miller), amusantes (Roger Zelazny et Carrie Vaughn) et médiocres (Victor Milán).

Au final, Wild Cards reste une expérience divertissante, très référencée, sans être vraiment indispensable. L’archétype de l’excellente mauvaise littérature au sens orwellien du terme.

Wild_CardsWild Cards présenté par George R.R. Martin – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », septembre 2014 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti et Henry-Luc Planchat)

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3 réflexions au sujet de « Wild Cards »

  1. Après quelques réticences, je me suis fait avoir par la série Game of Thrones. J’attaque SKIN TRADE, attrapé par la couverture, ça date de 1989 semble-t-il, et se lit plutôt bien.

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