A Hell of a Woman (Une Femme d’Enfer)

Ott1Jim Thompson fait partie des incontournables du roman noir. La réédition de A Hell of a Woman, auparavant traduit sous le titre improbable Des Cliques et des cloaques, m’a procuré l’opportunité de confirmer cette assertion. Je l’ai déjà confessé, mes lacunes sont immenses, et je m’efforce de les combler petit-à-petit. D’aucuns y verraient sans doute un avantage, la découverte des classiques avec un esprit vierge étant une panacée délectable. Mais pour être complètement honnête, je me suis aussi fait plaisir ici, en optant pour la belle édition de La Baconnière. Un objet délicieusement régressif, reproduisant l’esthétique à bon marché des ouvrages populaires, diffusés par épisodes aux temps jadis, mais doté d’une réelle plus-value : les illustrations expressives de Thomas Ott. Bref, je n’ai pas hésité longtemps et je m’en réjouis a posteriori. Chef-d’œuvre aurais-je même envie de crier à tue-tête, tant ce roman offre un condensé d’humanité dans son acception la plus rude. La quintessence du style de Jim Thompson, auteur auquel l’amateur de noir doit réserver une place de choix dans sa PAL.

Quid de l’histoire ?

Franck Dillon n’a jamais eu de chance dans la vie. Il aime à le répéter, interpellant le lecteur à foison, histoire de s’en convaincre. Petit vendeur au porte-à-porte, il travaille pour Staples, un escroc qui l’exploite sans vergogne pour le compte de la société Rêves à Crédit. L’entreprise confine à un miroir aux alouettes proposant des articles de pacotille à une clientèle de besogneux, bien souvent fauchés, qu’elle presse ensuite pour leur extorquer les traites qu’ils peinent à rembourser. Si la situation de Franck apparaît médiocre à tout point de vue, sa vie personnelle n’a même pas le clinquant des articles qu’il vend. Une longe litanie de mariages raté avec des épouses qui ont toutes fini par claquer la porte. Et ce n’est pas sa dernière légitime en date qui va changer la donne…. Mais, la roue tourne, et Franck entrevoit la possibilité de sortir enfin de la dèche. Un joli petit lot, rencontré pendant un démarchage, et un magot caché nourrissent ses espoirs. À la condition de se débarrasser de la vieille saloperie qui la prostitue et veille sur le trésor. Devant cette perspective, Franck se sent pousser des ailes et il oublie ses scrupules. Après tout, il mérite bien de récupérer le pactole. Ce ne serait que justice !

Sur une trame classique, Jim Thompson brode un récit d’une noirceur étouffante. Il dépeint une Amérique moyenne, celle des gagne-petit, des sans grades, obligés de s’échiner au quotidien pour grappiller quelques miettes de l’American way of life. Un rêve à crédit dont ils paient le solde avec leur sueur et à force de petites mesquineries. Mais surtout, l’auteur américain nous invite dans la psyché d’un raté, un pauvre type, acteur de sa propre déchéance. Un type banal que l’on n’a pas envie de plaindre tant sa veulerie et sa propension à s’auto-apitoyer finissent par laminer l’empathie. Le propos de Franck Dillon suinte en effet la lâcheté et les faux-semblants. Derrière la façade décrépite d’une honorabilité factice et les préoccupations prosaïques se terre un criminel. Un individu méprisable et dangereux. On suit ainsi son lent cheminement vers l’horreur et l’abjection, un itinéraire l’amenant à flirter avec la folie, restituée ici par une astuce narrative bluffante. Dillon cautionne l’injustifiable avec un aplomb dépourvu d’affect. Conscient au fond de son être de commettre des actes condamnables, il s’enferre pourtant dans le déni, rejetant la faute sur autrui, en particulier sur le sexe féminin. À ses yeux, les femmes sont toutes des souillons paresseuses, sales et égoïstes, juste bonnes à traîner au lit.

Lire A Hell of a Woman revient donc à sonder les tréfonds de l’esprit humain, en explorant ses recoins les plus sordides. Un voyage dont on ne sort pas indemne, mais c’est ainsi que les hommes vivent…

Pour terminer, louons une dernière fois le travail de Thomas Ott dont les dessins collent idéalement à l’atmosphère du livre. Un atout de poids pour lire un roman qui n’en manque déjà pas.

hell_womanUne Femme d’enfer (A Hell of a Woman, 1954) de Jim Thompson – Éditions La Baconnière, collection « Trou blanc », 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Danièle Bondil)

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Book of Love

« Toute personne qui tentera de trouver une intrigue à cette histoire sera fusillée. Toute personne qui tentera de trouver une morale à cette histoire sera condamnée à l’exil. »

Mark Twain

William Kotzwinkle ne fait décidément rien comme les autres. Quel que soit le registre abordé, ou le genre, il instille en douce une dose de dinguerie et de tendresse rendant son propos immédiatement sympathique. J’ai déjà confié tout le bien que je pensais de Midnight Examiner. Avec Book of Love, je m’attendais à un roman d’apprentissage à l’américaine. Eh bien, l’auteur m’a encore émerveillé en écrivant un livre en tout point conforme aux citations de Mark Twain figurant en exergue des deux parties de ce roman jubilatoire.

Book of Love nous raconte une tranche d’existence, celle de Jack Twiller, jeune américain des années 1950, élevé dans la culture des comics, du base-ball et du cinéma. Vivant dans un quartier populaire, on ne peut pas vraiment dire qu’il a la vie facile. Bien au contraire, issu d’une famille modeste, l’avenir du jeune garçon semble borné par un système éducatif et un milieu ne promouvant pas l’émancipation, sauf à briller dans une activité sportive.
Au lieu de dénoncer de façon frontale ce fait, William Kotzwinkle opte pour la chronique réaliste, à hauteur d’homme, nous faisant cheminer le long du parcours semé d’ellipses de Jack. Un itinéraire jalonné d’anecdotes fort drôles mais où l’on sent l’émotion affleurer. Car derrière les rêves de Jack, ses expériences intimes, ses espoirs et les rites de passage un tantinet frustres, étapes obligées de l’enfance vers l’adolescence, puis au-delà, se dessine le portrait d’une Amérique bien éloignée des promesses de l’American Way of Life.

Confronté à cette situation, d’aucuns auraient tiré un roman mettant en scène le mal de vivre d’une adolescence révoltée. William Kotzwinkle adopte le registre de l’humour. À bien des égards, Book of love, c’est La Fureur de vivre avec les pieds nickelés à la place de James Dean. Avec ses potes, Béquille, Faucheux, Floyd, Scuduto, Jack Twiller forme une bande inoubliable dont les virées virent irrémédiablement à la catastrophe. Des bras cassés, des rouleurs de mécaniques, obsédés par la chose, auxquels on finit pourtant par s’attacher.
Par leur truchement, l’auteur américain revisite les figures imposées par de nombreux films et séries télévisées sur la jeunesse et l’enfance, leur conférant une sincérité touchante. Il se livre aussi à un jeu de massacre, réservant sa verve caustique à quelques « institutions » de la société américaine. À ce titre, le passage chez les scouts apparaît comme un monument de drôlerie et d’esprit vachard auquel on peut difficilement résister.

Bref, je ne saurais trop recommander la lecture de Book of Love, roman à la fois subversif, drôle et touchant. Allez, un petit extrait en guise de conclusion :

« Il m’est arrivé un drôle de truc, là.
Ouais, quoi ?
Une petite môme m’a proposé de me sucer pour un dollar.
Derrière ses verres fêlés, les yeux de Béquille s’agrandirent comme des soucoupes.
Pourquoi tu me l’a pas dit plus tôt ?
Pivotant sur les talons, il fonça vers la tente.
Béquille, elle n’a pas plus de neuf ans.
Béquille tourna la tête, le regardant par-dessus son épaule.
Mon cocker n’en a que cinq. »

book_loveBook of Love (Book of Love, 1980) de William Kotzwinkle – Réédition Payot, collection « Rivages/noir, 1999 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Paul Gratias)

Rêver 2074

Pour fêter les soixante ans de sa fondation, le Comité Colbert a opté pour la prospective, se projetant dans le futur pour en imaginer une vision optimiste. Pour le mettre en mots, il a fait appel à six auteurs de science-fiction bien connus du fandom. On ne sait pas si l’initiative contribuera à redorer le blason d’un genre mal aimé, mal connu et victime de nombreux préjugés, mais elle sert incontestablement les desseins du commanditaire, comme on va le voir…

Tout commence par une préface d’Alain Rey, le linguiste et lexicographe préféré des médias. Une envolée lyrique, digne d’une faim de repas à l’Hôtel Normandy, sans doute trop arrosé au Dom Pérignon. L’exercice confine à l’enfilage de perles où le comique de répétition tient la part belle à la cuistrerie. Convoquant les mânes de Saint-Just, Baudelaire et Rimbaud, Alain Rey prédit l’avènement d’une société où le luxe s’impose comme l’avenir de l’Homme. Il spécule sur la naissance d’un village global éclairé à la lumière du luxe considéré comme une force agissante. Une révolution tranquille où l’opposition entre l’ego et l’altérité s’efface devant le bien être individuel, le plaisir personnel, suscitant des émotions à échanger. Il est vrai qu’il y a matière à s’esbaudir dans la presse people. Tous ces gens riches faisant partager l’émotion de leur week-end à Capri ou de leurs vacances à Nantucket, voire de la naissance de leur petit dernier dans une clinique ultra-protégée. Que d’émotion à partager…
Non, cessons le mauvais esprit. La préface d’Alain Rey serait à pisser de rire avec sa « France, plus que jamais source de joie », si elle ne recelait pas des passages tout simplement méprisants pour le bon peuple adepte de médiocrité, de banalité et de laisser aller. C’est sûr Alain, quand on a le choix entre Fauchon et Liddle, on ne regarde pas son porte-monnaie… Heureusement, on peut compter sur l’admirable savoir-faire du Comité Colbert pour se dresser contre l’emprise du massif, du monotone, du quotidien, favorisée par l’industrialisation et par la concentration des grands médias…

Bref, après une telle entrée en matière, j’étais passablement énervé et je comptais sur Xavier Mauméjean pour me calmer. Avec « L’arbre de porphyre », l’auteur nous gratifie d’un récit abscons perclus de clichés, de lourdeurs et d’un didactisme horripilant. C’est simple, on croirait lire Alain Rey une seconde fois… L’histoire ? Pas grand chose à en dire, si ce n’est une banalité : le bonheur est un luxe qui se mérite. Voilà.
Les choses ne s’arrangent pas avec Olivier Paquet. Je ne prise guère l’auteur ayant toujours l’impression de lire la copie d’un élève intelligent trop appliqué à étaler sa science. « La Reine d’ambre » ne risque pas de me faire changer d’avis. Sans surprise, l’auteur nous dispense sa leçon d’œnologie et de bouddhisme zen avec la légèreté d’un doctorant.
Avec « Facettes », Samantha Bailly mêle neuroscience et mode, imaginant l’émotissu, l’étoffe miracle qui prend la couleur des émotions de celui qui la porte. Les lecteurs de Jim Ballard penseront évidemment à une des nouvelles de Vermilion Sands. Qu’ils se rassurent, point de plagiat et encore moins d’imitation dans ce texte. Samantha Bailly fait mine de s’intéresser aux petites mains fabriquant les garde-robes des plus riches. Mais, elle se focalise surtout sur les gros culs qu’elles habillent.
Dans le genre nouvelle convenue, « Noces de diamant » est brillante. Jean-Claude Dunyach s’aventure ici dans le monde de la joaillerie, via un récit d’amour. Même s’il ne brille pas par son originalité, celui-ci laisse infuser une légère émotion dans le plus pur style Dunyach. What else ?
Passons sur les nouvelles d’Anne Fakhouri (« Un coin de son esprit ») et de Joëlle Wintrebert Le don des chimères »), deux histoires relatées sur un mode intimiste, traitant des applications potentielles des neurosciences et de la génétique dans les domaines de la maroquinerie et de la parfumerie, et arrêtons-nous sur l’avenir dessiné par les différents textes.

Pour commencer, il semble évident que les auteurs se sont concertés, échafaudant une sorte de cahier des charges et respectant le champ lexical né des cogitations de la Fabrique de l’utopie, ce dispositif de consultation mis en place par le Comité Colbert. Leur univers commun y gagne en cohérence ce qu’il perd en originalité, en ambiguïté et en crédibilité. Ils entrelardent leurs nouvelles de références partagées et de récurrences se faisant écho. Au-delà des individualités, l’anthologie laisse ainsi transparaître la vision d’une société apaisée, ultra-connectée, cultivée, adepte du bouddhisme zen et des gadgets technologiques. Un monde égocentré, où la recherche de sensations et d’émotions « nobles », laissez tomber les mauvais genres, les nanars, le rock, le punk et tout le toutim, apparaît comme le stade ultime de l’évolution. L’utopie dans la plus pure acception du terme.
Les lendemains qui déchantent sont ainsi remplacés par une bulle spéculative sans doute plus conforme aux valeurs du Comité Colbert qu’aux vertus de la prospective. Un futur où la concurrence apparaît amicale, entre gens du même milieu, où l’inventivité, la créativité servent la course au profit, aux marges rémunératrices et à l’intérêt bien compris. Un monde où l’essentiel de la population, dont on nous dit vaguement que ses besoins essentiels sont désormais satisfaits, pointe au rang des objets superflus. Un constat paradoxal pour un avenir où le superflu est devenu justement ce qui donne son sens à la vie. Sur ce dernier point, malgré un texte raté (avis personnel, je le répète), Xavier Mauméjean est peut-être le plus malin.
Bref, les auteurs se font les promoteurs d’une science-fiction embourgeoisée très éloignée de la subculture qui agace, titille, bouscule les certitudes et contribue à ouvrir les possibles. À la place, on doit se contenter d’une science-fiction lénifiante qui pontifie et sert le projet libéral. TINA.

J’ai cru comprendre que les auteurs participant à ce projet souhaitaient saisir cette opportunité pour donner une image plus positive de la science-fiction et qui sait, élargir son lectorat et ainsi la sortir de son ghetto. Je ne sais pas si l’objectif sera atteint. Ce qui est certain, c’est que l’anthologie conforte les représentations des élites sur leur art de vivre, tellement supérieur et admirable… Personnellement, je préfère retourner à mes lectures prolétaires : Ayerdhal, Jean-Jacques Girardot, Jean-Jacques Nguyen, Sylvie Denis, Serge Lehman, Claude Ecken, Roland C Wagner et j’en passe…

Bref, Rêver 2078 ne provoque guère l’émerveillement. L’utopie rêvée a le charme d’un week-end à Davos, loin des pauvres et de leur médiocrité. L’anthologie est consultable gratuitement sur internet. Moi je dis qu’on devrait nous payer pour la lire…

rever2074-880-x-530Rêver 2078, une Utopie du luxe français – Une œuvre collective du Comité Colbert

Midnight Examiner

MidnightAux éditions Caméléon, on apprécie les sujets crapoteux, l’information douteuse, voire frelatée. On se damnerait jusqu’à la septième génération pour décrocher le Gros Titre, celui capable d’attirer le chaland avide de déviances, d’histoires sentimentales ou d’autres sensations primaires. De quoi alimenter en sujets racoleurs la multitude de magazines aux titres interchangeables faisant l’ordinaire de la maison. Adeptes du recyclage collaboratif, l’équipe, journalistes, directeurs de publication et réceptionniste y compris, écrivent et réécrivent le même baratin, se contentant de l’adapter à un lectorat exigeant. Et ils ne manquent pas d’imagination pour satisfaire les fans de Bottoms et Knockers dont les photos dénudées, ombrées à l’aérographe aux endroits stratégiques, flirtent avec le salace. Ils ne tarissent pas non plus d’invention pour distraire les mercenaires attachés à Macho Man et à ses accessoires guerriers, une panoplie hétéroclite allant de la sarbacane à l’arbalète portative. On ne peut guère leur reprocher le manque d’inspiration pour régaler les lectrices de Young Nurses Romances, toutes friandes d’histoires sentimentales bidons et d’amourettes de pacotille. Sans oublier le Midnight Examiner, fleuron de l’éditeur, dont les articles confinent à l’exercice de style crapuleux. En tout, une quinzaine de titres auxquels s’ajoutera bientôt Prophecy, la revue destinée à la spiritualité farfelue. Au fil du temps, les éditions Caméléon sont ainsi devenues, à la force du poignet de leurs petites mains, La Mecque d’une presse ayant mis à l’encan son code de déontologie.

Midnight Examiner est un bouquin complètement ouf ! Difficile de trouver un autre terme tant cette onomatopée correspond idéalement au propos absurde et iconoclaste de son auteur. William Kotzwinkle n’entretient en effet guère l’illusion. Il nous régale d’une galerie de personnages délirants et pourtant cruellement humains. De Howard, le directeur de publication à tout faire, en passant par Nathan, l’éditeur cinglé projetant ses dards empoisonnés sur tout ce qui bouge, via Fernando, l’as de l’aérographe dont le péché mignon consiste à dessiner des vaches en tutu sur les murs, ou encore Siggy, le directeur de la publicité vivant toujours chez ses parents, sans oublier Hyacinth, Hattie, Yvonne, Crumpacker… L’équipe des éditions Caméléon n’a pas que les apparences d’une bande de bras cassés et de doux dingues. Elle en a aussi les habitudes. Une pratique rodée à grand renfort de dialogues décalés, de nonsense et de situations incongrues, plus vraies que nature.

« Monaco, c’est deux kilomètres carrés de lifting, Howard. » Elle saisit son sac à main et me prit le bras en pressant son imposante poitrine contre moi, histoire de nous rappeler que nous étions toujours en vie. Nous quittâmes le bureau et l’ascenseur nous déposa au rez-de-chaussée. Comme toujours à l’heure du déjeuner, la Sixième Avenue était noire de monde. Nous parvînmes à nous frayer un chemin à travers la jungle de plantes vertes qui envahissait le trottoir, et Yvonne refusait de me lâcher le bras. «  J’ai passé une matinée extrêmement désagréable », me dit-elle, «  jusqu’au moment où je me suis rendu compte que j’avais mis ma culotte à l’envers. »

Sur une trame passe-partout, l’auteur nous convie à une aventure rocambolesque, une virée pittoresque dans un New-york peuplé de freaks se transformant en assaut contre la demeure du parrain local, une antre dédiée au mauvais goût. Armés d’une canne à pêche, d’une sarbacane, de quelques sorts de magie vaudoue et d’un bon grain de folie, nos apprentis justiciers troquent la routine du bureau et des soirées arrosées contre une expédition commando afin de libérer leur égérie, une actrice de porno portée sur les sonnets. Une équipée hilarante en compagnie d’un chauffeur de limousine égyptien dont la conduite n’a rien à envier à ses ancêtres pilleurs de tombes.

Au-delà de la farce, William Kotzwinkle nous livre aussi un portrait sans doute proche de la réalité – après tout, il a travaillé pour une feuille à scandales – d’une certaine presse populaire, racoleuse et décomplexée, ne s’embarrassant guère d’état d’âme et se faisant le reflet d’une société où les élucubrations de quelques quidams ont plus d’importance que le monde, tel qu’il va mal.

Pour toutes ces raisons, Midnight Examiner rejoint illico la liste des indispensables. Le genre de roman fou furieux à vous faire regretter de ne pas l’avoir lu plus tôt.

Midnight-ExaminerMidnight Examiner (The Midnight Examiner, 1989) de William Kotzwinkle – Éditions Payot, collection Rivages/Noir, 1996 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] pat Philippe R. Hupp)

Le Mort-Homme

Le Mort-Homme. Plus qu’un mot, le nom sonne comme un coup de canon dans la mémoire et la chair de nombreuses gueules cassées et autres mutilés de la Première Guerre mondiale. Mais en 2014, 100 ans après le début de la Der des der, que reste-t-il de ce passé douloureux ? Quelques clichés photographiques aux teintes sépias ne montrant pas grand chose de la réalité. Des témoignages écrits, faute de poilus pour les faire revivre. Moins de dix pages dans les manuels scolaires et une poignée d’heures dans le programme d’Histoire. Une multitude d’ouvrages historiques, des romans en pagaille, essentiellement de la littérature anti-militariste ou à la rigueur militariste. Et quelques titres insolites au rang desquels on peut compter le thriller fantastique de Denis Bretin.

« On dit que les assassins reviennent toujours sur le lieu de leurs crimes, mais on ne parle jamais du fait que les assassinés, eux, ils risquent pas de revenir puisqu’ils en sont jamais partis. »

Au commencement du roman de Denis Bretin, on trouve une histoire de gosses. Des sales gosses d’ailleurs et l’on pense immédiatement à d’autres histoires, du genre petites histoires. Dan Simmons, Stephen King, des écrivains mettant en scène cette jeunesse exubérante mais guère disciplinée. Becky est l’un de ces morveux, 12 ans à peine, adolescent aux hormones en bataille et fatalement cancre.
Il a des excuses Becky. Il est la cible de la bande des durs de l’école qui ne souhaitent qu’une seule chose : lui pourrir la vie. Dernière trouvaille de ces petites canailles, l’attraper pour lui faire la bite au bitume car l’expression sonne bien à l’oreille.
Enfant perdu, enfant abandonné, Becky a été élevé par son oncle, un immonde alcoolique pas piqué des « verres ». Le bougre use du petit sans vergogne pour alimenter un commerce illégal. Grâce à sa petite taille, Becky « la fouine » se faufile dans les anciens boyaux à demi effondrés du champ de bataille de Verdun. Il y récupère des munitions perdues et d’autres reliques monnayables sur le marché interlope des collectionneurs. Ainsi découvrons-nous le Mort-Homme, friche lugubre au passé chargé, dans laquelle l’existence de Becky va prendre un tour surnaturel et sanglant.

Jusque là, tout va bien, si je peux dire. La pression monte progressivement. Les différents éléments du décor se mettent en place et on goûte avec plaisir au style imagé d’un récit raconté à la manière d’un enfant mûri avant l’âge. Puis, subitement l’histoire s’égare, dérape, court-circuitée par un épisode se déroulant dans une clinique gériatrique.
Je m’explique.
Après un accident dans les galeries du Mort-Homme, Becky est hospitalisé dans cet établissement. Il y rencontre un inquiétant médecin, sorte de Mengele de la psychiatrie, et un jeune employé drogué aux jeux ultra-violents. On a alors l’impression qu’un second sujet vient parasiter le premier et l’on cherche le rapport entre les deux en espérant que l’auteur sait où il va. Rassurons-nous, le rapport existe, mais il est mince et le roman aurait gagné en efficacité en éliminant cet aspect superflu pour se concentrer davantage sur le mécanisme de la possession et sur un dénouement, hélas un peu bâclé.

Revenons au récit. A sa sortie de la clinique, le quotidien de Becky lui retombe sur les épaules avec son fardeau de vacheries journalières. Cependant, le jeune garçon n’est plus le même. Il semble désormais possédé et couche sur le papier un témoignage qui ne lui appartient pas. Ceci est d’ailleurs l’occasion pour Denis Bretin de déplacer l’action de son texte pendant la Première Guerre mondiale. Sans doute un des meilleurs moments du roman. Néanmoins, une question reste entière : de qui Becky est-il le porte-parole ?
La réponse apparaît d’autant plus vitale que les événements prennent rapidement un tour inquiétant, avec notamment la mort violente de plusieurs personnes dans l’entourage du gamin… Becky est-il réellement possédé ou tout simplement devenu l’objet d’une fureur homicide ?

Ne tergiversons pas. Je ressors de ce roman avec une impression mitigée. Sans doute est-on plus exigeant avec les livres que l’on a apprécié. Toujours est-il que je suis au final insatisfait. Denis Bretin propose un texte assez composite en abordant à la fois les domaines du fantastique, de l’Histoire et du réalisme social. Pourquoi pas ? Je ne suis cependant pas convaincu par le liant qu’il a choisi. À vrai dire, l’intrigue m’est apparue brouillonne, un peu comme si l’auteur n’avait pas su opérer un choix entre les différentes composantes de son récit. Dommage car les personnages, les lieux et les atmosphères avaient du potentiel.

Bref, si Le Mort-Homme ne se lit pas sans déplaisir, il laisse aussi l’impression d’un roman écartelé entre plusieurs sujets au détriment de la cohérence de l’ensemble.
Petite déception donc…

mort-hommeLe Mort-Homme de Denis Bretin – Éditions du Masque, octobre 2004

William Kotzwinkle

KotzwinkleMes pérégrinations livresques m’ont amené plus d’une fois, au détour d’un essai ou de la lecture d’une discussion sur un forum, à rencontrer le nom d’un auteur américain assez méconnu dans nos contrées hexagonales : William Kotzwinkle. Un patronyme un tantinet imprononçable pour un écrivain dont les romans eux-mêmes sont notoirement inclassables.
Intrigué, j’ai repoussé l’instant de la découverte à plus tard. Et puis, Fata Morgana a fini par rejoindre le sommet de ma pile à lire. J’ai soupesé l’ouvrage du regard, je l’ai saisi, ouvert et dévoré d’une traite. Il faut reconnaître que ce roman bizarre, édité chez Rivages dans la collection Mystère chapeautée par François Guérif et Claude Chabrol, a de quoi provoquer la curiosité. L’histoire, joliment alambiquée, s’apparente à une talentueuse construction en gigogne. J’y reviendrai ultérieurement dans le panorama consacré à son auteur. J’ai poursuivi mon exploration avec Fan Man. Deuxième claque ! Dans un style radicalement différent, Fan Man est le récit foutraque des divagations dans New York d’un hippie clochardisé. Un régal ! De quoi me faire basculer définitivement et me pousser à rattraper le temps perdu en tentant d’épuiser la bibliographie de l’auteur. Une entreprise de longue haleine que je compte mener à son terme par tranches successives.

Véritable touche à tout, William Kotzwinkle a écrit des scénarii pour le cinéma (on lui doit notamment celui de Freddy 4) et s’est livré à quelques novélisations, notamment celle de E. T. l’extra-terrestre (à laquelle il a donné d’ailleurs des suites) et celle de Superman III. Des travaux alimentaires qui ne doivent pas faire oublier l’essentiel. Une quarantaine de livres, romans et recueils, dont certains supportent allègrement le qualificatif de chef-d’œuvre.
Son œuvre ne se limite pas à un genre. William Kotzwinkle aborde toutes les formes littéraires avec une égale réussite. La science-fiction (Le Docteur Rat), le pamphlet, la poésie, le récit autobiographique (Le nageur dans la mer secrète), le roman érotique (Le livre d’une nuit), le roman d’apprentissage (Book of Love), les contes pour enfants, le surréalisme, la fable et le roman noir. Dans ce dernier genre, il ne s’enferre cependant pas dans le classicisme. Il y ajoute une touche personnelle, humour dans Midnight Examiner, fantastique dans Fata Morgana et Le Jeu des Trente.

Le vécu semble jouer un grand rôle dans ses livres. Dans sa jeunesse, il s’est pris de passion pour la Beat Génération, en particulier pour Jack Kerouac. S’inspirant de l’œuvre maîtresse de l’écrivain américain, il prend la route, direction New York où il exerce divers petits métiers, certes ingrats, mais ayant le mérite de nourrir leur homme : cuisinier de nuit, Père Noël dans un grand magasin, rédacteur journaliste d’une feuille à sensation vendue dans les supermarchés…

Le chouette site de l’auteur

Du grabuge chez les insectes

J’entame un cycle consacré à un auteur me semblant digne d’intérêt. Vous êtes prévenus, les semaines à venir seront destinées à satisfaire ma monomanie du moment.

L’envie de lire et de relire des livres de William Kotzwinkle m’a d’abord aiguillé vers un recueil qui dormait dans ma pile à lire depuis un lustre. Un choix déterminé également par la curiosité car, s’il est connu dans la littérature adulte, l’auteur américain a commis aussi de quelques livres à destination de la jeunesse. Délaissant la série « Walter le chien qui pète », écrit en collaboration avec Glenn Murray et dont seul le premier tome a été traduit dans nos contrées, ou les novélisations de E.-T. L’extra-terrestre, j’ai opté pour un pastiche holmésien assez insolite.

grabuge3Comme le titre l’indique, Du grabuge chez les insectes se déroule dans le monde minuscule des petites bêtes. Cinq nouvelles où le lecteur découvre l’inspecteur La Mante et son compagnon le Dr Grillon, un duo célèbre auquel on fait appel régulièrement pour élucider les mystères les plus nébuleux.
Bon, soyons honnête. L’ouvrage n’a pas l’attrait d’une œuvre incontournable, même dans le domaine de la littérature animalière où domine l’anthropomorphisme. Il n’en demeure pas moins une curiosité sympathique, tout à fait recommandable pour les enfants, mais également pour les adultes. D’autant plus que les gimmicks des deux insectes sont très amusants et leurs enquêtes fort bien racontées.
La légèreté prévaut, à la fois dans le ton et l’atmosphère, William Kotzwinkle n’hésitant pas à saupoudrer les énigmes d’une pincée d’humour. Le Dr Grillon, parfaite incarnation du bourgeois pantouflard, appréciant plus que de raison un bon feu avec un plat de pop-corn ou de caramels à portée de patte, et La Mante, aventurier frétillant d’impatience à la seule perspective d’une énigme à élucider, composent un duo mémorable.

Bref, le contrat est rempli. On se distraie en compagnie des personnages, glanant au passage quelques connaissances dans le domaine des sciences naturelles. Si l’on ajoute à cela que le recueil est illustré avec goût par Joe Servello, pourquoi se priver d’un petit plaisir régressif ? On pourra toujours arguer qu’il s’agit d’une acquisition pour ses enfants…

grabuge_insectesDu grabuge chez les insectes (Trouble in Bugland, 1983) de William Kotzwinkle – Éditions Rivages, 2000 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Mathilde Martin et illustré par Joe Servello)