Le Mort-Homme

Le Mort-Homme. Plus qu’un mot, le nom sonne comme un coup de canon dans la mémoire et la chair de nombreuses gueules cassées et autres mutilés de la Première Guerre mondiale. Mais en 2014, 100 ans après le début de la Der des der, que reste-t-il de ce passé douloureux ? Quelques clichés photographiques aux teintes sépias ne montrant pas grand chose de la réalité. Des témoignages écrits, faute de poilus pour les faire revivre. Moins de dix pages dans les manuels scolaires et une poignée d’heures dans le programme d’Histoire. Une multitude d’ouvrages historiques, des romans en pagaille, essentiellement de la littérature anti-militariste ou à la rigueur militariste. Et quelques titres insolites au rang desquels on peut compter le thriller fantastique de Denis Bretin.

« On dit que les assassins reviennent toujours sur le lieu de leurs crimes, mais on ne parle jamais du fait que les assassinés, eux, ils risquent pas de revenir puisqu’ils en sont jamais partis. »

Au commencement du roman de Denis Bretin, on trouve une histoire de gosses. Des sales gosses d’ailleurs et l’on pense immédiatement à d’autres histoires, du genre petites histoires. Dan Simmons, Stephen King, des écrivains mettant en scène cette jeunesse exubérante mais guère disciplinée. Becky est l’un de ces morveux, 12 ans à peine, adolescent aux hormones en bataille et fatalement cancre.
Il a des excuses Becky. Il est la cible de la bande des durs de l’école qui ne souhaitent qu’une seule chose : lui pourrir la vie. Dernière trouvaille de ces petites canailles, l’attraper pour lui faire la bite au bitume car l’expression sonne bien à l’oreille.
Enfant perdu, enfant abandonné, Becky a été élevé par son oncle, un immonde alcoolique pas piqué des « verres ». Le bougre use du petit sans vergogne pour alimenter un commerce illégal. Grâce à sa petite taille, Becky « la fouine » se faufile dans les anciens boyaux à demi effondrés du champ de bataille de Verdun. Il y récupère des munitions perdues et d’autres reliques monnayables sur le marché interlope des collectionneurs. Ainsi découvrons-nous le Mort-Homme, friche lugubre au passé chargé, dans laquelle l’existence de Becky va prendre un tour surnaturel et sanglant.

Jusque là, tout va bien, si je peux dire. La pression monte progressivement. Les différents éléments du décor se mettent en place et on goûte avec plaisir au style imagé d’un récit raconté à la manière d’un enfant mûri avant l’âge. Puis, subitement l’histoire s’égare, dérape, court-circuitée par un épisode se déroulant dans une clinique gériatrique.
Je m’explique.
Après un accident dans les galeries du Mort-Homme, Becky est hospitalisé dans cet établissement. Il y rencontre un inquiétant médecin, sorte de Mengele de la psychiatrie, et un jeune employé drogué aux jeux ultra-violents. On a alors l’impression qu’un second sujet vient parasiter le premier et l’on cherche le rapport entre les deux en espérant que l’auteur sait où il va. Rassurons-nous, le rapport existe, mais il est mince et le roman aurait gagné en efficacité en éliminant cet aspect superflu pour se concentrer davantage sur le mécanisme de la possession et sur un dénouement, hélas un peu bâclé.

Revenons au récit. A sa sortie de la clinique, le quotidien de Becky lui retombe sur les épaules avec son fardeau de vacheries journalières. Cependant, le jeune garçon n’est plus le même. Il semble désormais possédé et couche sur le papier un témoignage qui ne lui appartient pas. Ceci est d’ailleurs l’occasion pour Denis Bretin de déplacer l’action de son texte pendant la Première Guerre mondiale. Sans doute un des meilleurs moments du roman. Néanmoins, une question reste entière : de qui Becky est-il le porte-parole ?
La réponse apparaît d’autant plus vitale que les événements prennent rapidement un tour inquiétant, avec notamment la mort violente de plusieurs personnes dans l’entourage du gamin… Becky est-il réellement possédé ou tout simplement devenu l’objet d’une fureur homicide ?

Ne tergiversons pas. Je ressors de ce roman avec une impression mitigée. Sans doute est-on plus exigeant avec les livres que l’on a apprécié. Toujours est-il que je suis au final insatisfait. Denis Bretin propose un texte assez composite en abordant à la fois les domaines du fantastique, de l’Histoire et du réalisme social. Pourquoi pas ? Je ne suis cependant pas convaincu par le liant qu’il a choisi. À vrai dire, l’intrigue m’est apparue brouillonne, un peu comme si l’auteur n’avait pas su opérer un choix entre les différentes composantes de son récit. Dommage car les personnages, les lieux et les atmosphères avaient du potentiel.

Bref, si Le Mort-Homme ne se lit pas sans déplaisir, il laisse aussi l’impression d’un roman écartelé entre plusieurs sujets au détriment de la cohérence de l’ensemble.
Petite déception donc…

mort-hommeLe Mort-Homme de Denis Bretin – Éditions du Masque, octobre 2004

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