Midnight Examiner

MidnightAux éditions Caméléon, on apprécie les sujets crapoteux, l’information douteuse, voire frelatée. On se damnerait jusqu’à la septième génération pour décrocher le Gros Titre, celui capable d’attirer le chaland avide de déviances, d’histoires sentimentales ou d’autres sensations primaires. De quoi alimenter en sujets racoleurs la multitude de magazines aux titres interchangeables faisant l’ordinaire de la maison. Adeptes du recyclage collaboratif, l’équipe, journalistes, directeurs de publication et réceptionniste y compris, écrivent et réécrivent le même baratin, se contentant de l’adapter à un lectorat exigeant. Et ils ne manquent pas d’imagination pour satisfaire les fans de Bottoms et Knockers dont les photos dénudées, ombrées à l’aérographe aux endroits stratégiques, flirtent avec le salace. Ils ne tarissent pas non plus d’invention pour distraire les mercenaires attachés à Macho Man et à ses accessoires guerriers, une panoplie hétéroclite allant de la sarbacane à l’arbalète portative. On ne peut guère leur reprocher le manque d’inspiration pour régaler les lectrices de Young Nurses Romances, toutes friandes d’histoires sentimentales bidons et d’amourettes de pacotille. Sans oublier le Midnight Examiner, fleuron de l’éditeur, dont les articles confinent à l’exercice de style crapuleux. En tout, une quinzaine de titres auxquels s’ajoutera bientôt Prophecy, la revue destinée à la spiritualité farfelue. Au fil du temps, les éditions Caméléon sont ainsi devenues, à la force du poignet de leurs petites mains, La Mecque d’une presse ayant mis à l’encan son code de déontologie.

Midnight Examiner est un bouquin complètement ouf ! Difficile de trouver un autre terme tant cette onomatopée correspond idéalement au propos absurde et iconoclaste de son auteur. William Kotzwinkle n’entretient en effet guère l’illusion. Il nous régale d’une galerie de personnages délirants et pourtant cruellement humains. De Howard, le directeur de publication à tout faire, en passant par Nathan, l’éditeur cinglé projetant ses dards empoisonnés sur tout ce qui bouge, via Fernando, l’as de l’aérographe dont le péché mignon consiste à dessiner des vaches en tutu sur les murs, ou encore Siggy, le directeur de la publicité vivant toujours chez ses parents, sans oublier Hyacinth, Hattie, Yvonne, Crumpacker… L’équipe des éditions Caméléon n’a pas que les apparences d’une bande de bras cassés et de doux dingues. Elle en a aussi les habitudes. Une pratique rodée à grand renfort de dialogues décalés, de nonsense et de situations incongrues, plus vraies que nature.

« Monaco, c’est deux kilomètres carrés de lifting, Howard. » Elle saisit son sac à main et me prit le bras en pressant son imposante poitrine contre moi, histoire de nous rappeler que nous étions toujours en vie. Nous quittâmes le bureau et l’ascenseur nous déposa au rez-de-chaussée. Comme toujours à l’heure du déjeuner, la Sixième Avenue était noire de monde. Nous parvînmes à nous frayer un chemin à travers la jungle de plantes vertes qui envahissait le trottoir, et Yvonne refusait de me lâcher le bras. «  J’ai passé une matinée extrêmement désagréable », me dit-elle, «  jusqu’au moment où je me suis rendu compte que j’avais mis ma culotte à l’envers. »

Sur une trame passe-partout, l’auteur nous convie à une aventure rocambolesque, une virée pittoresque dans un New-york peuplé de freaks se transformant en assaut contre la demeure du parrain local, une antre dédiée au mauvais goût. Armés d’une canne à pêche, d’une sarbacane, de quelques sorts de magie vaudoue et d’un bon grain de folie, nos apprentis justiciers troquent la routine du bureau et des soirées arrosées contre une expédition commando afin de libérer leur égérie, une actrice de porno portée sur les sonnets. Une équipée hilarante en compagnie d’un chauffeur de limousine égyptien dont la conduite n’a rien à envier à ses ancêtres pilleurs de tombes.

Au-delà de la farce, William Kotzwinkle nous livre aussi un portrait sans doute proche de la réalité – après tout, il a travaillé pour une feuille à scandales – d’une certaine presse populaire, racoleuse et décomplexée, ne s’embarrassant guère d’état d’âme et se faisant le reflet d’une société où les élucubrations de quelques quidams ont plus d’importance que le monde, tel qu’il va mal.

Pour toutes ces raisons, Midnight Examiner rejoint illico la liste des indispensables. Le genre de roman fou furieux à vous faire regretter de ne pas l’avoir lu plus tôt.

Midnight-ExaminerMidnight Examiner (The Midnight Examiner, 1989) de William Kotzwinkle – Éditions Payot, collection Rivages/Noir, 1996 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] pat Philippe R. Hupp)

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5 réflexions au sujet de « Midnight Examiner »

  1. M’est avis que tu devrais également t’intéresser à Tim Dorsey, notamment Florida Roadkill et Triggerfish twist, à mon sens dans la même veine que Midnight Examiner.
    Enfin, c’est pas comme si j’en avais pas déjà fait une honteuse promotion à tours de bras.

    http://bloggerinfabula.blogspot.fr/2009/12/polar-dejante-triggerfish-twist-de-tim.html

    et

    http://bloggerinfabula.blogspot.fr/2010/01/roadbook-hallucine-florida-roadkill-de.html

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