Black Alice

Black_alice_thomBlack Alice illustre la porosité des genres, un fait dont on ne se plaindra pas. Écrit à quatre mains sous le pseudonyme de Thom Demijohn, ce roman noir se révèle le fruit de la collaboration entre deux auteurs de science-fiction bien connus dans leur milieu, Thomas Disch et John Sladek.
L’argument de départ de Black Alice ne restera sans doute pas dans les mémoires pour son originalité. Des malfrats enlèvent une petite fille de onze ans, Alice Raleigh, pour soutirer à ses parents la somme faramineuse d’un million de dollars. Guère soucieux de leur progéniture, ceux-ci s’adressent à son oncle, tuteur de l’immense fortune de la petite fille depuis que son grand-père a déshérité ses parents, pour payer la rançon.
Voilà de quoi broder un thriller au suspense haletant… Heureusement, Sladek et Disch optent pour un traitement différent. Les ravisseurs confient en effet Alice à une vieille maquerelle noire qui lui fait prendre des comprimés pour assombrir sa peau, lui teint et lui frise les cheveux, et la rebaptise Dinah, avant de l’emmener dans une maison de passe à Norfolk en Virginie. C’est donc dans la peau d’une négresse qu’Alice va vivre sa captivité. Une double captivité puisqu’à Norfolk, les nègres doivent surtout rester à leur place et se fondre dans le paysage. Un fait que les contingents locaux du Ku Klux Klan comptent bien rappeler avec violence aux manifestants pacifiques qui prévoient de défiler bientôt pour leurs droits civiques.

A partir de ces quelques éléments, Thomas Disch et John Sladek auraient pu se contenter de broder une intrigue prenant pour thème la question de la ségrégation raciale aux États-Unis. Si le sujet n’est pas absent de leurs préoccupations, ils l’enluminent avec une galerie de personnages mémorables. Citons au moins le père d’Alice, Roderick Raleigh, étudiant en droit raté, criminel malchanceux, passant son temps à citer Nietzsche et Shakespeare (notamment Macbeth) pour justifier ses actes. Et, n’oublions pas Alice, dont le passage forcé de l’autre côté du miroir, va lui permettre d’appréhender un aspect de la réalité sociale et ethnique de son pays, non prévu par le programme scolaire de son école pour riches.

Si les événements de Black Alice confinent au drame, Disch et Sladek ne se départissent jamais de leur causticité pour les relater. A plusieurs reprises, on frise le grand n’importe quoi, la sortie de route, heureusement sans jamais sombrer dans le grotesque. En tout cas, l’expérience vécue par Alice semble une manière rusée de malmener les préjugés racistes dans lesquels, peut-être, certains lecteurs se complaisent – n’oublions pas que ce roman est paru aux États-Unis en 1968.

Au final, Black Alice apparaît comme un excellent roman noir qui frappe par l’intelligence de son traitement et par son humour sardonique.

Black_aliceBlack Alice (Black Alice, 1968) – Thomas Disch & John Sladek – Rivages/noir, mars 1993 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Paul Gratias)

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