186 marches vers les nuages

Les éditions Métailié, dont on ne louera jamais assez la qualité du catalogue, proposent bon nombre de romans noirs tout à fait recommandables. Parmi ces titres, 186 marches vers les nuages de Joseph Bialot ressort d’une veine plus personnelle. Pour mémoire, rappelons que l’écrivain fut déporté à Auschwitz, expérience funeste qui lui a inspiré quelques uns de ses plus beaux romans, en particulier C’est en hiver que les jours rallongent.
186 marches vers les nuages, dont le titre fait allusion au grand escalier permettant d’accéder à la carrière du camp de Mauthausen, adopte le point de vue d’un vaincu, un type ayant connu les camps nazis en raison de ses opinions politiques et désormais condamné à partager avec ses compatriotes la défaite de l’Allemagne.

« Je ne peux m’empêcher d’admirer l’efficacité du maître chanteur qui me fait face. Il est bien renseigné, ce Mensch, très bien même. C’est vrai que j’ai été policier. Quand ? Avant le déluge ? Avant que la symphonie nazie et ses furieux mouvements divers, de l’allegro aux lamentos, ne déferlent sur l’Europe. Aujourd’hui, je ne suis plus qu’un clochard, allemand de surcroît, autrement dit un déchet.
Juste retour des choses, après tout. Le Reich de mille ans, l’empire germain et son délire aryen, sa féerie de douze ans pour ceux qui pensaient juste, son banquet de plaisirs meurtriers, de jouissances délirantes faites de rapines, de sang, de merde, de cris, de pleurs, de supplications, de tortures, de désespoirs traduits dans toutes les langues européennes, le tout construit sur un socle jamais vu, la lie du pays, peut-être le pire de la pègre européenne, associée à ses élites, peut-être les plus dynamiques du continent, se voit présenter une note que cette fois personne n’effacera. »

Bert Waldeck n’est plus que l’ombre d’un homme, un homme transparent comme il le dit lui-même. Le bougre a été détenu onze années dans plusieurs camps de concentration au titre de Schutzhäftling. Dans l’intervalle, il a perdu sa mère et sa petite amie a disparu, comme tant d’autres Juifs. Il a ainsi connu Dachau, Dora, Mauthausen avant d’être appelé sous les drapeaux lorsque le Reich a eu besoin de combler ses pertes prodigieuses sur le front de l’Est. Une expérience de courte durée avant un retour dans le système concentrationnaire et sa litanie de brimades devenue banale à ses yeux.

« Mes longues, très longues nuits à essayer de trouver un sommeil introuvable dans un coya, ersatz de couchette dans un bloc concentrationnaire, ont laissé des traces que je suis seul à voir. J’ai connu les corps alignés côte à côte sur ces bat-flancs, sardines humaines non étêtées, essayant en vain de trouver une heure de détente paisible. Les hommes puent. La peau des autres, leur moiteur, leur toucher, leurs furoncles, dégage une odeur qui traîne au fond de mon nez. L’épiderme de mes semblables suinte, suppure, saigne. Et cette puanteur vous envahit, s’incruste en vous, ne vous quitte plus. Vous êtes un homme ? Cet incompréhensible intermédiaire entre Dieu et le diable ? Parfait ! Salut, frère puant ! »

Et tout cela pour aboutir finalement aux bateaux-cages dans lesquels les SS entassaient les déportés pendant leur débâcle. Une flottille envoyée par le fond dans la baie de Lübeck par l’aviation alliée qui a bien failli achever, pour le coup, le travail de longue haleine entrepris par les nazis.
Lorsque les Américains viennent le chercher dans l’hôpital où il renoue doucement avec la vie, Bert n’est même plus un être vivant. Il vivote. Juste une existence superflue qui ne demande qu’à s’effacer sous le rouleau compresseur de l’Histoire. Nous sommes à la fin de l’année 1945. L’Allemagne émerge d’une longue décennie d’excès.

Pour qui a lu Une femme à Berlin de Hans Fallada ou la Trilogie berlinoise de Philip Kerr, la description crépusculaire de Berlin n’a rien de surprenant. Pour qui a visionné Allemagne année zéro de Roberto Rossellini, le spectacle a de quoi blaser. Dans l’ancienne capitale du Reich, la population réduite à des ombres faméliques survit dans les décombres de sa gloire passée. Partagée entre la honte de la défaite et un sentiment d’injustice tenace, elle mendie sa pitance aux nouveaux maîtres, les Américains et les Soviétiques. Unis contre le fascisme, les anciens alliés s’épient comme pendant une partie de poker menteur, chaque adversaire complotant dans son coin dans le but de rafler l’intégralité de la mise. Et dans ce jeu de dupes, Bert s’avère désormais un atout à abattre.

« Je suis comme vous, le résultat des millénaires humanistes vécus depuis l’Antiquité et le christianisme… Résultat ? J’ai vu, et vous, vous savez aussi, que l’innommable s’est produit en Europe. L’an dernier, lorsque Oppenheimer a appris la destruction d’Hiroshima, il a dit : aujourd’hui la science a connu le péché !
Trente ans après, un homme, un vrai, retrouvait les mêmes mots que les combattants de 1914-1918 ! Il oubliait simplement que le péché avait sa source dans les tranchées. L’ypérite, pur produit de la chimie, est née de la science, l’avion, résultat d’un rêve, est devenu un cauchemar, toute la technique, tout le rêve s’est retourné contre nous.
Mais pour avoir connu Dachau, Dora, Mauthausen, pour avoir embarqué sur le Cap Arcona, pour avoir grillé vif et connu la mer des Ardents, pour avoir vu des enfants abattus comme des chiens enragés, pour avoir rencontré le désespoir en mouvement sous toutes ses formes, je peux affirmer que c’est l’engeance humaine tout entière qui a connu le péché. »

Au-delà de l’intrigue d’espionnage et du contexte historique, Joseph Bialot nous livre le récit désabusé d’un homme revenu de tout pour observer et témoigner de la déchéance de son pays. C’est ainsi que les hommes vivent est-on tenté d’affirmer en paraphrasant le titre d’un roman de Pierre Pelot. Sans doute y a-t-il également une bonne dose de vécu dans les mots de Bert Waldeck, celui de Joseph Bialot lui-même.
Avec une grande dignité, l’auteur nous dépeint une Allemagne ravagée, alternant l’évocation d’un Berlin en ruine et les souvenirs du narrateur, Bert Waldeck. Il trousse ainsi un roman à la concision et à la sobriété admirable. Tout au plus, peut-on lui reprocher un dénouement hâtif. Pour le reste, rien n’est à jeter. Que ce soit la fragile humanité des personnages, la lente reconstruction de Bert Waldeck, la description des rouages conduisant à la négation de l’être humain dans les camps, ou encore la reconstitution de l’avenir incertain des Berlinois dans une capitale en proie aux prémisses de la guerre froide, Joseph Bialot fait montre d’un savoir-faire indéniable. Et on est heureux de voir finalement poindre au cœur de toute cette noirceur, une lueur d’espoir.

« On dirait que Maria m’a entendu arriver. Sur le pas de la porte, elle m’accueille avec un large sourire.
Alors, soldat, tu désertes pour de bon, cette fois ?
J’ai répondu par un hochement de tête affirmatif. »

Assurément, voici un roman à lire et à relire.

186 marches vers les nuages-300x460186 marches vers les nuages de Joseph Bialot – Métailié/Noir, mars 2009

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4 réflexions au sujet de « 186 marches vers les nuages »

  1. C’est un beau roman qui nous donne à voir un aspect moins connu de la guerre, de l’après-guerre. En plus des titres cités, j’ajouterais la série de Hachmeister & Birkefeld qui n’a pas été sans poser de problèmes lors de sa publication en Allemagne.

  2. J’dirais plutôt « Seul dans Berlin » de Fallada et « Une femme à Berlin » de Anonyme (?).
    J’ai lu le premier avec un très grand intérêt (depuis « Le buveur », j’adore Fallada) mais pas le deuxième qui semble être un témoignage sur la défaite allemande vécue par les civils.

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