Court Serpent

L’Histoire recèle de nombreuses zones d’ombre dont l’historien a parfois bien du mal à éclaircir les recoins, faute de sources. Ces zones offrent aux romanciers de véritables boulevards dans lesquels s’engouffrer, avec plus ou moins de réussite, il faut le reconnaître.
Court Serpent de Bernard du Boucheron est à bien des égards exemplaire. On y trouve ce qu’il faut d’invention et de retenue pour combler les lacunes de l’Histoire. Une exemplarité de 150 pages qu’il est difficile de lâcher et de prendre en défaut au niveau de la vraisemblance.

Posons le cadre.
Qui sait encore, en dehors du cercle des spécialistes, que l’aventure viking s’est poursuivie très loin vers l’Occident, allant jusqu’à aborder dès le Xe siècle les rivages inhospitaliers du Groenland ? Venus d’Islande, des colons ont fait souche, poussant leurs pérégrinations jusqu’à Terre Neuve, mais ceci est une autre légende… Deux établissements ont ainsi été fondés sur les côtes sud et sud-ouest du Groenland. A leur apogée, ils comptaient une population avoisinant les 5000 âmes. Et puis, cette communauté est entrée dans une longue nuit jusqu’à son effacement total, vers les XVe et XVIe siècle, pour des raisons dont les historiens débattent encore.
Lorsque le roman de Bernard du Boucheron commence, nous sommes au XIVe siècle. L’abbé Montanus est dépêché par l’évêque de Nidaros (Trondheim) pour relever le diocèse de Nouvelle Thulé tombé en déshérence. Le religieux compte bien ranimer la foi vacillante de ses ouailles exilées au Nord du monde, mais l’incertitude prévaut lorsqu’il embarque. Cela fait en effet cinquante ans que l’on n’a pas reçu des nouvelles de cette extrémité de la Chrétienté assiégée par le refroidissement du climat et par l’extension de la banquise.
La mission revêt un caractère particulièrement dangereux mais le zélé ecclésiastique présente toutes les garanties de réussite. Pieux, éloquent, miséricordieux, bon administrateur et exemplaire, il ne fait aucun doute pour sa hiérarchie qu’il est le candidat idéal.
Il s’embarque donc, armé de sa foi inébranlable, sur le Court Serpent, un navire construit pour la circonstance dans le respect des techniques anciennes. Mais, le lecteur pressent que le périple ne sera pas une sinécure.

A la fois roman historique, récit d’aventures polaires et chronique à la manière médiévale, Court Serpent joue sur de nombreux registres. Bernard du Boucheron fait le choix d’une narration omnisciente. En effet, le texte se compose de différentes pièces rassemblées pour former un tout cohérent. L’histoire commence par la lettre de mission de l’abbé Montanus dans laquelle il découvre les instructions de sa hiérarchie. Ce dispositif narratif apporte une touche d’authenticité historique aux événements. S’ensuit un récit rédigé à la première personne par Montanus lui-même, même s’il apparaît rapidement évident que ce témoignage comporte une part de non dit et d’accommodement avec la réalité. Des textes complémentaires viennent d’ailleurs s’intercaler dans cette ligne narrative, offrant un contrepoint au récit principal, mais un contrepoint recomposé à posteriori. Le dispositif permet au lecteur de recomposer une image globale du récit en dépassant le simple point de vue des personnages, un peu à la manière d’un historien.

Avec Court Serpent, Bernard du Boucheron parvient à dresser un pont entre la grande et la petite histoire, restituant un épisode méconnu du passé et de l’aventure viking.

Aparté : à noter pour les curieux, Effondrement, l’excellent essai de Jared Diamond traitant, entre autres choses, de la disparition des Vikings du Groenland.

court_serpentCourt Serpent de Bernard du Boucheron – réédition Folio, 2006

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4 réflexions au sujet de « Court Serpent »

  1. Je crois que Jared Diamond ne fait l’unanimité : Cf. sur internet « Questionning Collapse ». Il aurait un peu trop tendance à gauchir la réalité pour conforter la démonstration de ses hypothèses.

  2. Bravo pour l’éclairage historique.
    Le roman a été récompensé par l’Académie française. Il faut dire que la La lettre de mission est rédigée dans une langue somptueuse. On se dit à la lecture de Court serpent que la frontière entre Lunes d’encre et la maison mère Gallimard n’est pas si loin.

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