Le livre de Cendres

Science-fiction et uchronie entretiennent des liens de parenté incontestables, et pas seulement du point de vue de leur questionnement initial, le fameux et si ?, propice à toutes les conjectures. La SF porte son regard sur l’avenir, explorant le champ des possibles pour le meilleur ou le pire. L’uchronie quant à elle se penche sur le passé, imaginant des lignes historiques alternatives. Mais, les deux genres s’adressent au présent en le mettant en perspective avec une Histoire réécrite ou les spéculations issues des technosciences.

Le livre de Cendres 1 et 2

Mary Gentle n’est guère connue dans nos contrées. La seule mention de son nom ne soulève hélas pas les foules avides de science-fiction ou d’uchronie. Les traductions chez Rivages des Fils de la sorcière, intéressant roman d’ethno-fiction que n’aurait pas désavoué Ursula Le Guin, du monumental Livre de Cendres et de L’énigme du cadran solaire chez Denoël ne semblent en tout cas pas avoir déchaîné les passions. Il est vrai que l’auteure britannique n’a pas opté pour la facilité en écrivant des monstrueux briseurs d’étagères dont le propos évolue à la frontière des genres. Dommage, car même si Le livre de Cendres dont il va être question ici comporte des longueurs, il n’en demeure pas moins une œuvre passionnante sur l’écriture de l’Histoire et sur la relativité du passé, du présent et de l’avenir. Une sorte d’uchronie quantique, lorgnant du côté du roman de fantasy. Bref, vous l’aurez compris, je suis conquis.

Découpé en quatre volumes, Le livre de Cendres adopte d’emblée une narration à deux voix, celle de Cendres elle-même et celle de Pierce Ratcliff, l’historien du XXIe siècle à l’origine de la traduction de nouvelles sources à son sujet. Il met en relation deux époques, la fin du Moyen âge et ses conflits incessants entre souverains, au moment où les guerres prennent une tournure plus nationale, et l’orée du nouveau millénaire. Présenté comme le fac-similé d’une version pilonnée de L’histoire oubliée de la Bourgogne, la traduction de Pierce Ratcliff est entrecoupée par des impressions de sa correspondance électronique avec son éditrice. Le procédé entretient le suspense, tout en floutant les contours de la vérité historique. Il met le lecteur dans une situation de doute, semblable à celle du chercheur confronté à des sources venues falsifier la connaissance générale du passé, et fait écho au récit de Cendres.

Qui est Cendres ? En recherchant la femme historique derrière les contes et la légende, Pierce Ratcliff entend prouver la réalité du personnage. Son enquête l’amène à dévoiler une Histoire en tout point différente à celle communément admise. Devant cette découverte, l’incrédulité cède rapidement la place au doute. Les sources dont il dispose ne seraient-elles que des faux? Une sorte de fiction romancée dont les faits seraient pour partie empruntés à l’histoire de Jeanne d’Arc et de la Guerre des Deux-Roses en Angleterre. La question se pose jusqu’à ce que des fouilles archéologiques viennent apporter l’historicité faisant défaut au récit de Cendres.
Capitaine mercenaire, la jeune femme commande une compagnie se vendant par contrat au plus offrant. Son métier, c’est de tuer. Une raison sociale dont elle ne se cache pas et qui ne l’empêche pas d’espérer jouir un jour du repos du guerrier. Car, on ne vit pas vieux dans sa profession, et même si ses talents pour l’art de la guerre ne sont pas négligeables, Cendres sait qu’elle mène une existence précaire et dangereuse.
En cette fin du XVe siècle, la guerre demeure en effet un mal endémique dans toute la Chrétienté et à ses frontières, où croît la menace ottomane. L’invasion carthaginoise vient aggraver la situation. Une menace à la fois militaire et magique, l’avancée irrésistible des légions wisigoths et de leurs golems mécaniques, s’accompagnant d’une obscurité surnaturelle. La Bourgogne doit être détruite ! Tel est le projet du roi-calife de Carthage. Mais pourquoi la Bourgogne ?
Licence poétique d’un narrateur venu enjoliver le récit oral de Cendres ? Histoire secrète ? Ou plus simplement affabulations d’un écrivain ? Toutes ces hypothèses ne résistent pas aux artefacts découverts sur le site de Carthage en Tunisie. Ceux-ci viennent corroborer les dires de la capitaine mercenaire. Mais, pourquoi réapparaissent-ils seulement maintenant, en des lieux ne figurant sur aucune carte ?
Pour Pierce Ratcliff l’inquiétude croît à mesure que le mystère s’épaissit. La Bourgogne serait-elle un nœud historique majeur ? Un point de divergence au-delà duquel la réalité, passée, présente et à venir aurait été modifiée ? Et quel rôle Cendres a-t-elle joué dans tout cela ?

Le livre de Cendres fascine et stimule l’intellect. Il provoque cette sensation de sidération si familière au lecteur de science-fiction, sensation qui contribue quand même beaucoup à l’intérêt du genre. L’œuvre de Mary Gentle amène à reconsidérer les notions de réalité et de vérité historique à l’aune de la physique des particules et de la théorie quantique, ouvrant ainsi des perspectives vertigineuses. Au-delà de la vérité historique, l’auteure questionne la nature même de la réalité et de son corollaire, l’irréalité. Depuis le paradoxe du chat de Schrödinger, on spécule que l’observateur définit la réalité. Il entraîne l’effondrement du front d’onde du Possible en une seule réalité cohérente. Si l’observateur créé le monde, est-il en mesure de le défaire pour en créer un autre ? Et que peut-il résulter de l’affrontement de plusieurs observateurs ? À ces questions, Mary Gentle apporte une réponse romanesque pleine de panache, de bruit, de fureur et d’intelligence. Elle nous livre une fresque violente, sensuelle et humaine, écartant le registre épique au profit d’une matière plus brute. Elle donne également une définition stimulante des « miracles » sans chercher à s’embarrasser de superstition ou de religion.

Malgré d’indéniables longueurs et un personnage principal un tantinet agaçant, Le livre de Cendres se révèle passionnant de bout en bout grâce à sa part science-fictive et à la qualité de sa documentation historique. Indispensable !

Le livre de Cendres 1, 2, 3 et 4

Le livre de Cendres (Ash, a Secret history, 2000) de Mary Gentle – Éditions Denoël, collection Lunes d’encres, 2004-2005 – Réédition Folio SF (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)
« La Guerrière oubliée » (« A Secret history », 1999)
« La Puissance de Carthage » (« Carthage Ascendant », 1999)
« Les Machines sauvages » (« The Wild Machines », 1999)
« La dispersion des ténèbres » (« Lost Burgundy », 2000)

Publicités

8 réflexions au sujet de « Le livre de Cendres »

  1. J’avais adoré quand je l’ai lu, il y a bien longtemps … Adoré cette narration qui semble être de la fantazy et se révèle de la SF.
    Dans mon souvenir également, malgré de bons côté (dont le moindre n’est pas la référence aux trois mousquetaires), L’énigme du cadran solaire m’avait paru moins abouti et surtout moins puissant.

    • Bonjour,
      Effectivement, c’est le genre de bouquin qu’on ne lâche pas, avec en plus cet aspect vertigineux lié à la science-fiction.
      Pour L’énigme du cadran solaire, j’avoue être tenté, surtout en raison du contexte historique. A voir.

  2. Merci de parler de cette tétralogie pour ma part magistrale. La façon dont l’auteur enchâsse la fiction dans une autre fiction est soignée et extrêmement convaincante, et le réalisme cru des scènes narrées ne devait pas être commun lors de la sortie du premier livre. La structure est bien découpée entre chaque opus et la fin est magistrale, un véritable dénouement des plus exhaustif, satisfaisant et…classe, qui montre à quel point tout était bien charpenté depuis le début. Je refuse même la mention de longueurs: il y a plutôt des variations de rythmes importants, qui font partie du charme de l’histoire, avec des atermoiements (amoureux) sans doute trop tartinés de l’héroïne, mais ça ne m’a pas déplu que voulez-vous. Bon, ma lecture est assez ancienne et je ne peux plus vraiment argumenter dans le détail, mais la chronique m’aide à me rappeler un peu le côté enquête érudite. De l’excellente fantasy, pensais-je en la lisant, mais c’est peut-être parce qu’il s’agit davantage de SF 😉

    • Salut,
      Effectivement, le terme de longueur est peut être trop réducteur. Mais, il me semble que le roman aurait pu faire l’économie de certains passages sans perdre de sa puissance. Bien entendu, c’est un ressenti complètement subjectif. Toutefois, en dépit de ce léger bémol, je reste encore très impressionné par les perspectives science-fictives ouvertes par Mary Gentle.

  3. La seule longueur que j’ai trouvé ce sont les toutes dernières pages, l’épilogue m’a semblé de trop. Sinon c’est tout simplement un des meilleurs livres que j’ai lu. Un des très rares qu’on est déçu de terminer. Fort dommage que le succès n’ait pas été au rendez-vous en France, car Mary Gentle continue de publier, et rien ne nous parvient…

  4.  » Le livre de Cendres se révèle passionnant de bout en bout grâce à sa part science-fictive et à la qualité de sa documentation historique. » Et aussi peut-être, pour nous autre lecteurs en français, grâce à la traduction de Patrick Marcel.

    Pour ma part, j’ai lu cette magistrale tétralogie il y a quelques années déjà et je n’ai qu’une hâte, la relire ! Ne serait-ce que pour vraiment tout comprendre des tenants et aboutissants de cette histoire incroyable, jouant sur plusieurs niveaux de lecture et, qui, par bien des aspects, m’a fait penser à du Christopher Priest. Et c’est un compliment !

    A.C.

    • Yep ! Louons les mânes de Patrick Marcel jusqu’à la septième génération, mais attendons pour cela qu’il soit mort. Pour patienter, on peut effectivement le remercier pour l’excellence de sa traduction.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s