Loco

Joël Houssin peut revendiquer sans rougir son appartenance avec Kriss Vilá (aka Christian Vilá) à ce courant teigneux et politique de la SF francophone. Ce n’est pas un hasard si le duo a dirigé l’anthologie Banlieues rouges chez OPTA, tentant d’inoculer un peu d’esprit punk dans un genre populaire assoupi. Attaquant la société bourgeoise, vilipendant le spectacle marchand, Houssin et Vilá exprimaient une colère juvénile débouchant sur un nihilisme absolu. Une explosion de violence quasi-païenne et cathartique, à l’opposé de l’esprit progressiste de la SF, mais bien ancré dans celui du roman noir. De là à faire des deux auteurs des précurseurs du polar SF et de Maurice G. Dantec, qui au passage préface le présent ouvrage, il n’y a qu’un pas que se sont empressés de franchir les éditions Ring.

loco_rictusLoco pourrait s’intituler Locomotive rictus redux. L’ouvrage est en effet la réécriture du premier roman de Joël Houssin paru en 1975. Si l’intrigue reste peu ou prou la même, la narration gagne en fluidité, en cohérence et en maturité. En contrepartie, l’aspect foutraque – pour ne pas dire punk – du roman subit un lissage sans atténuer en rien la radicalité du propos. Celui-ci pourrait d’ailleurs tenir sur un ticket de bus à destination de la fin du monde.
L’humanité s’achemine vers son extinction après une orgie nucléaire, bactériologique et chimique. Désormais, les survivants se partagent en deux camps : le peuple sain et les contaminés. Entre les deux, c’est la guerre, menée sans répit et sans quartier. Jusqu’alors le peuple sain est parvenu à endiguer la marée montante des contaminés grâce à un arsenal de virus et par le truchement des expéditions punitives de la Progress, milice lui étant dévouée corps et bien. Mais les équilibres changent et le chaos se tient en embuscade. Un leader charismatique a fédéré les bandes anarchiques. Il s’apprête à déchaîner la révolution. À moins que Kiss Apo, l’apprenti-sorcier des médias, ne s’empare avant lui du pouvoir absolu.

Bien des thèmes abordés par la suite dans l’œuvre de Joël Houssin resurgissent de cette réécriture de Locomotive rictus. L’atmosphère de fin du monde, l’univers urbain, la violence sous-jacente des rapports humains, avec l’apartheid social en guise de modèle de société, composent un cadre de lendemain qui déchante. Un sentiment d’urgence imprègne le récit et l’on sait par avance que tout finira mal, fracassé sur un horizon d’attente se résumant en deux mots : no futur.
À l’ombre tutélaire de Jim Ballard, Norman Spinrad, Harlan Ellison, Philip José Farmer et Allan Ginsberg, Houssin accouche d’une œuvre monstrueuse, pour ainsi dire nietzschéenne, hantée par des visions apocalyptiques et par des archétypes guère fréquentables. La poignée des gaz dans le coin, on traverse à un train d’enfer les paysages ravagés d’un monde entré en collapsus, celui des hommes, vermine tenace s’accrochant comme du chiendent à son bout de béton, histoire de rejouer sans cesse la comédie humaine, dans le fracas de la guerre de tous contre tous.

Au final, après le pétard mouillé de Maurice G. Dantec, Loco se révèle comme le véritable titre du lancement des toutes nouvelles éditions Ring. Une résurrection à ne pas rater.

couverture_LocoLoco de Joël Houssin – éditions Ring, collection « Nouveaux Mondes », septembre 2012

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4 réflexions au sujet de « Loco »

  1. Le problème du pétard mouillé, pédantesque et si peu dantesque, c’est qu’on peut pas l’allumer pour en finir.
    Sinon, il a l’air sympa et frais, ton Houssin; est-il aussi chaud que Le Goût de l’immortalité qui sort Dufour ?

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