Les Damnés de l’Asphalte

Continuons le voyage en compagnie de Laurent Whale.
Les Damnés de l’Asphalte nous emmène en Espagne, quinze années après les événements Des Étoiles s’en balancent. Les héros ont vieilli et la nouvelle génération semble mieux taillée pour survivre dans le monde d’après. Dans un décor retourné à l’état de friche, hanté par les fantômes de l’ancienne civilisation, la barbarie se pare désormais des atours de la foi et de la nécessité. Une foi tenaillée par la haine de la différence et tentée par le totalitarisme, une nécessité dictée par l’instinct de survie. Miki, le jeune mécano Des Étoiles s’en balancent, est devenu un homme accompli. Bientôt père, il doit pourtant abandonner sa compagne enceinte pour partir à la recherche de son frère Tom Costa, porté disparu avec son appareil du côté de la péninsule ibérique. En compagnie des anciens, Cheyenne et Toni, du fils de son frère et de son amie, il franchit les Pyrénées, bravant un pays sillonné par les Sectiens, cette engeance en robe noire à capuche, par les pillards et un autre danger venu de la mer (on croirait du Wyndham). Pas sûr qu’il ne sorte indemne de cette aventure…

« Comment peut-on encore croire qu’une entité supérieure veille sur nous ? Rien, dans ce monde, n’est beau. »

Bon, je l’ai déjà dit avec le précédent roman, voici de l’excellente littérature populaire, sans prise de tête, généreuse et n’accusant aucune faiblesse dans le rythme. Bien sûr, ce n’est sans doute pas le genre d’œuvre propre à séduire les tenants de la littérature à chichis. Toutefois, il n’y a ici aucune tromperie sur la marchandise.
Volontiers anar ou en tout cas rétif à toute forme d’autorité, quelle soit de nature religieuse, militaire ou vaguement étatique, Laurent Whale brode une intrigue resserrée, non dépourvue de raison de s’insurger, même si l’on peut lui reprocher de forcer le trait et de se répéter.
Dans un monde résolument sans Dieu, ni maître, ses héros taillent la route, à la recherche d’un refuge, d’un endroit où rebâtir une communauté avec un peu d’ordre mais surtout sans le pouvoir. D’aucuns diront une utopie. On ne les contredira pas… Heureusement, le roman de Laurent Whale entretient suffisamment l’ambiguïté pour lui éviter le reproche de la naïveté. Après tout, le fait semble désormais de notoriété publique : l’enfer est souvent pavé de bonnes intentions.
Animé par des dialogues vifs et des réflexions sans concession, l’histoire acquitte honorablement son tribut à la littérature d’aventures. De surcroît, elle recèle quelques visions post-apocalyptiques convaincantes, comme par exemple ces meutes de chiens traquant leur gibier humain dans le décor pseudo-mauresque d’une station balnéaire en ruine.

Au final, Les Damnés de l’Asphalte conclut d’une manière sympathique le diptyque ouvert pas Les Étoiles s’en balancent. Voilà encore de l’excellente littérature populaire, de quoi se détendre entre deux lectures plus exigeantes.

Les-damnes-de-lasphalte_8786Les Damnés de l’Asphalte de Laurent Whale – Éditions Critic, collection « Trésors de la Rivière Blanche », mai 2013

Les étoiles s’en balancent

Littérature moraliste autant qu’exutoire aux peurs du présent, le roman post-apocalyptique (post-nuke chez les Anglo-saxons) déroule ses paysages de désolation propices aux éternels recommencements. Qu’il soit pessimiste ou optimiste, quand il ne sert pas simplement de prétexte à un questionnement métaphysique, le genre semble un formidable générateur de récits aventureux comme en témoigne Les étoiles s’en balancent.

Dans un futur que l’on pressent proche, l’Hexagone n’est plus que décombres parcourus par des bandes ensauvagées : les hors-murs. Seules quelques villes-États ont survécu, offrant un ordre illusoire dans un monde retourné en jachère. Tom Costa n’a pas connu le monde d’avant. Il a appris à se débrouiller seul, ne comptant que sur lui-même et quelques relations. Épaulé par son mentor Armand, un néo-hippie ayant su se rendre indispensable auprès de la clique qui gouverne la cité de Pontault, il survit dans ce merdier où prévaut la loi du plus fort ou du plus malin. Entre vols en solitaire aux commandes de son ULM bricolé et troc avec les chicaneurs, as de la récup’, il est parvenu à se construire une bulle pour y filer le parfait amour avec San, sa volcanique amante. Et tant pis si le monde court sur son erre, à la dérive, entre famine et misère. Ce n’est pas son problème… Mais, conformément à l’adage : les gens heureux n’ont pas d’histoire. Cette Histoire, avec une grande hache, qui justement vient le menacer de son couperet. Un danger venu du Nord, irrésistible, contraignant les villes-États à s’armer. En auront-elles le temps ? Le temps de mettre en pratique une de ces citations latines que semble priser Armand : « Si vis pacem, para bellum ».

S’il est un reproche que l’on ne peut pas faire à Laurent Whale, c’est celui de ne pas inspirer immédiatement la sympathie. Les étoiles s’en balancent est un roman généreux et chaleureux, même si son contexte n’incite pas à la joie et la gaieté. Sur fond de déroute économique et sociale, Whale nous dépeint un monde n’étant pas sans rappeler celui du film Les fils de l’homme. Aucun cataclysme nucléaire, aucune catastrophe naturelle ou autre pandémie ne vient expliquer ici le désastre total. L’homme apparaît bien comme le seul responsable d’une fin du monde en forme d’effondrement inexorable et prévisible du modèle de développement capitaliste.
Dans ce cadre guère réjouissant, Laurent Whale brode un récit d’aventures, servi par une galerie d’archétypes, préférant les dialogues incisifs aux descriptions et l’action à l’introspection. Le tout saupoudré d’une bonne pincée d’anarchisme. C’est vif, enlevé et on ne s’ennuie pas un instant. Tout au plus, peut-on lui reprocher d’abuser du cliffhanger dans le dernier quart du récit et de tirer un peu trop sur la corde sensible de l’amourette de Tom Costa. Toutefois, tout ceci apparaît comme des vétilles face au plaisir quasi-séminal que l’on éprouve en lisant l’histoire.
D’une certaine manière, Les étoiles s’en balancent ressuscite le meilleur de l’état d’esprit de la défunte collection « Anticipation » du Fleuve noir. Les éditions Critic ne s’y sont d’ailleurs pas trompées en rééditant le livre dans leur nouvelle collection « Trésor de la Rivière Blanche ».

Au final, le roman de Laurent Whale s’avère un divertissement populaire réussi, animé par un esprit de générosité communicatif. Et quoi que l’on en pense, cela fait du bien de temps en temps.

Les-Etoiles-s-en-balancentLes étoiles s’en balancent de Laurent Whale – Réédition Critic, collection « Trésors de la Rivière Blanche », 2012

Vongozero

Les habitués de ce blog connaissent bien mon mauvais goût pour les littératures interlopes où polar, fantastique et science-fiction fraternisent dans une ambiance quasi-païenne. Pour mon plus grand plaisir, le programme des éditions Mirobole correspond idéalement à ce penchant pour les romans bizarres évoluant aux marges du conformisme éditorial hexagonal, bien plus intéressé par le monde anglo-saxon que par l’humour absurde moldave, le polar polonais, le fantastique russe ou le whodunit turc. J’ai d’ailleurs chroniqué ici-même le recueil d’Anders Fager, un ouvrage dont les mots (mais pas les tentacules) peinent à décrire le caractère vénéneux et réjouissant. Que voulez-vous, je suis faible…

Vongozero de Yana Vagner nous promène en Russie, dans un périple glacial au sens propre, entre les environs de Moscou et la frontière finlandaise, alors qu’un virus mortel s’apprête à rayer l’humanité de la surface de la Terre.
Pour Anna et les siens, l’épidémie apparaît comme une gêne passagère, une de plus dans leur quotidien de banlieusard ayant opté pour l’éloignement. Mais lorsque la situation s’aggrave, lorsque la quarantaine établie autour des grandes villes ne parvient plus à enrayer la contagion, leur isolement loin de la capitale se révèle une chance, à la condition de se protéger des pillards et fugitifs qui désormais menacent leur belle maison. Pas le temps de faire le deuil de leurs proches, ils doivent agir pour se mettre à l’abri, si possible dans un endroit encore plus éloigné, facile à défendre et offrant des possibilités pour se nourrir. Mais où ? L’arrivée de son beau-père apporte la réponse : Vongozero.

Ne tergiversons pas, le roman de Yana Vagner n’est manifestement pas destiné aux fans de film catastrophe. Le spectacle de l’écroulement de la civilisation et les actes héroïques restent définitivement à la marge d’un récit s’apparentant davantage à un long road novel où le sentiment d’angoisse de la narratrice ne se relâche à aucun moment.
D’aucuns pourraient juger Vongozero un tantinet frustrant, un sentiment que je ne suis pas loin de partager. Le déroulé monotone et linéaire de l’intrigue, le traitement des caractères et le dénouement ouvert ne semblent pas contredire cette impression. Avec ses personnages ordinaires, à la psychologie familière, le roman de Yana Vagner tranche avec le ton habituel, moraliste et volontiers cathartique des récits catastrophes. Sans héros, dépourvu de morceau de bravoure ou d’affrontement manichéen, Vongozero apparaît singulièrement calme. La fin du monde est ici intériorisée, réduite au trajet des fugitifs dans leur véhicule sur des routes enneigées, environnées par les forêts et les villages repliés sur eux-mêmes quand ils ne sont pas simplement détruits. Quelques rencontres viennent rappeler que le danger rôde, qu’un simple coup de couteau, une forte fièvre ou une crise cardiaque peuvent se révéler désormais fatals. Mais de manière générale, le manque de carburant, le froid et la nourriture s’avèrent bien plus préoccupants aux yeux des survivants.
Et puis, il y a Anna. Le désastre extérieur semble faire écho à son désarroi intime, aggravé par une promiscuité anxiogène, la fatigue et la tension permanente. La jeune femme dévoile toute la complexité d’une nature humaine, partagée entre altruisme et égoïsme, générosité et mesquinerie. Un condensé d’humanité contraint de vivre confiné dans une voiture, condamné à abandonner confort et indépendance chèrement acquise pour une existence précaire en compagnie de personnes qu’elle doit apprendre à supporter. La partie n’est pas gagnée…

Aux dernières nouvelles, Vongozero a été sélectionné pour concourir au Prix des lectrices du magazine Elle. Dans la catégorie « Policier », ce qui en dit long sur sa réception auprès d’un lectorat méconnaissant la science-fiction…
On ne leur reprochera pas puisque le roman de Yana Vagner offre bien peu d’attrait aux connaisseurs du genre, à moins d’apprécier l’introspection et les paysages de Russie l’hiver.

vongozerocouvVongozero (Vongozero, 2011) de Yana Vagner – Éditions Mirobole, septembre 2014 (roman inédit traduit du russe par Raphaëlle Pache)

L’Ombre dans la vallée

Sans doute est-ce mon côté pessimiste qui resurgit, mais j’aime lire des romans catastrophes. Les fins du monde m’enchantent, me faisant dresser le poil sur le dos des mains. Pour tout dire, elles m’amusent. Un plaisir coupable contrebalancé par des récits post-apocalyptiques, histoire de voir comment les survivants retombent rapidement dans leurs pires travers, cause du malheur de leurs prédécesseurs. Décidément, je ne suis pas sortable…

À l’instar de leurs cousins anglo-saxons, les francophones n’ont pas à rougir de leurs recommencements. Une bibliographie abondante est là pour en témoigner. L’autoroute sauvage de Julia Verlanger (pas encore lu), Blue de Joël Houssin, Malevil de Robert Merle, La Forêt d’Iscambe de Christian Charrière (un roman méconnu à lire absolument), Spinoza encule Hegel du bien aimé Jean-Bernard Pouy, Le Monde enfin de Jean-Pierre Andrevon et j’en oublie sans doute, faisant notamment l’impasse sur la bande-dessinée.
On le voit, la veine post-apocalyptique est riche de promesses, de mondes retournés à la jachère où les survivants de l’humanité s’échinent à rebâtir une civilisation viable.
Un mot maintenant de ma dernière trouvaille : L’Ombre dans la vallée de Jean-Louis Le May, rééditée par Les Moutons électriques, un roman post-apo méridional qui fleure bon la sauge, le thym et la chair carbonisée.

Un paysage de fin du monde conquis par une nature exubérante. Des collines colonisées par le maquis, une végétation inextricable de cactus, d’aloès, de chênes verts et d’autres essences méditerranéennes. Des myriades de papillons, de mouches, de taons qui sucent, piquent et harcèlent sans répit les rares voyageurs. Peu de mammifères et plus du tout d’oiseaux. Ne reste guère que quelques mulets, des chèvres tenaces et les survivants d’une humanité retournée à un état de sauvagerie, accrochée aux ruines de leurs villes, au bord d’une mer empoisonnée.
Triste tropisme.
La Puta Chavanassa a balayé la civilisation des consoms, ne laissant derrière elle que des vestiges. La Cité, champ de décombres en proie à la guérilla. La Citadelle, refuge inexpugnable de l’Ordre. Une route, long ruban de goudron gris, trait d’union entre la Cité et les communautés rurales du Pays Haut. Et un viaduc dressant son arc un tantinet délabré entre les deux versants de la vallée.
Entre la Cité et le Pays Haut s’étend le maquis, territoire où les clans de barounaires ont pris l’habitude de se défier. Mobs couchés sur leurs biclos vrombissants, Drags aux mœurs barbares, Véloces aux cuisses tannées par le soleil et Caisses sans cesse en quête de carbur.
Sous le regard des Réguliers de l’Ordre et de Barba Ammoun, une jeunesse sauvage s’épuise en de vaines joutes, à la recherche du frisson de la mort et de chair humaine à maltraiter ou à manger. Si les Réguliers ne craignent pas les barounaires, ils se méfient davantage de Barba Ammoun dont l’expérience et la ruse ont contribué à forger la réputation. Une réputation s’étendant sur sa compagne et sur ses enfants, Angélique et Pascaou, les yeux et les oreilles du vieux en quelque sorte. Une expérience qui se paie au prix fort : malheur à celui qui cherche à truander ou à faire du tort au Barba. Il a tôt fait de finir sous les crocs de ses molosses ou fusillé par le vieux lui-même.

Attachons-nous d’abord aux faits. Cette réédition Des Moutons électriques se compose de deux courts romans qui se suivent chronologiquement. Pour information, L’Ombre dans la vallée et Le Viaduc perdu s’inséraient à l’origine dans un ensemble plus vaste de six volumes appelé « Chroniques des temps à venir ». Une sorte d’histoire du futur où l’auteur ne se montre guère enclin à l’optimisme.
Soyons maintenant subjectif. Même si j’ai apprécié l’atmosphère du roman, une ambiance non dénuée d’une certaine poésie et d’un lyrisme à la Giono, même si le mélange de paillardise, de violence et de gouaille déployé par Le May fonctionne très bien, je n’ai pu m’empêcher de trouver le temps long. Une impression de délayage, certes pas désagréable, mais qui finit par assoupir un tantinet. Fort heureusement, l’ensemble se lit rapidement compte tenu de la longueur (environ 250 pages pour les deux romans). Mais en même temps, je ne suis pas certain que ceci constitue une qualité…

Bref, je ne recommande pas vraiment cet ouvrage. Pas sûr qu’il s’agisse d’un indispensable, à moins évidemment d’aimer les fins du monde et les éternels recommencements.

ombre_valléeL’Ombre dans la vallée de Jean-Louis Le May – Éditions Les Moutons électriques, janvier 2012 (réédition se composant des romans « L’Ombre dans la vallée » et « Le Viaduc perdu »)

Le Temps est proche

Entre deux romans et essais, je me détends en lisant des petits mickey… Que les défenseurs du neuvième art et autres partisans de l’art séquentiel reposent leur exemplaire de 100 et plus de cinéma fantastique et de Science-fiction avec lequel ils comptaient me fracasser le crâne, je ne méprise pas la bande dessinée, bien au contraire, je considère que le genre recèle de véritables chefs-d’œuvre pour peu que l’on tienne ses préjugés en laisse.

The-Hoochie-Coochie_logo_unePublié dans nos contrées par les confidentielles éditions The Hoochie coochie, Le Temps est proche  de Christopher Hittinger se veut une chronique du XIVe européen, siècle de malheurs par excellence, du moins si l’on en juge la longue litanie des fléaux venus frapper avec constance la population. Famine récurrente, oppression seigneuriale et royale, antisémitisme permanent, grand schisme d’Occident, conflits endémiques, début de la Guerre de 100 ans, Grande peste noire et j’en passe…

1314_d10Et pourtant, en cette fin du Moyen âge que d’aucuns considèrent comme une fin des temps, Dante écrit la Divine Comédie. Marco Polo et Ibn Battuta meurent après avoir décrit les pays qu’ils ont traversé durant leurs voyages. Giotto pose les fondations de l’art de la Renaissance et Roublev peint les fresques de la cathédrale de l’archange Saint Michel à Moscou. Le sexe féminin n’est pas en reste puisque Christine de Pisan vit de sa plume, accouchant de plusieurs traités de politique, de philosophie et de quelques recueils de poésie. Sans oublier l’autobiographie de Margery Kempe, sainte femme, oubliée justement pendant des siècles avant d’être retrouvée dans une bibliothèque privée du Lancashire. Bref, comme dans tout ce que produit l’être humain, la grandeur de l’esprit côtoie souvent la bassesse prosaïque, l’une inspirant souvent l’autre.

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Décliné dans l’ordre chronologique, les faits se suivent sous la forme de vignettes ou de courtes récits, dépeignant avec un humour noir de bon aloi, le spectacle désolant des malheurs du temps, de ses misères et cruautés. En noir et blanc, avec un graphisme simple, empruntant ses figures au monde animal (loup, bélier, cochon…), Christopher Hittinger fait ainsi œuvre d’historien et de moraliste, tenant à la fois compte du temps long de l’Histoire et de celui plus court de l’humain. C’est brillant, grinçant et autrement plus convaincant que le gloubiboulga du Métronome.

Bref, si vous aimez l’Histoire, vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Le site de l’auteur pour les éventuels curieux

album-cover-large-17957Le Temps est proche de Christopher Hittinger – The Hoochie coochie, 2014

Le Paradoxe de Fermi

Si, à l’instar de Stendhal, on considère le roman comme un miroir qu’on promène le long d’un chemin, je n’ose imaginer ce que reflète Le Paradoxe de Fermi de Jean-Pierre Boudine. Réédité chez Lunes d’encre, le livre de l’auteur français, par ailleurs agrégé de mathématiques, dévoile un avenir funeste, loin des spéculations d’une science-fiction encline à ouvrir les possibles. Prenant pour point de départ le célèbre paradoxe posé par le physicien Enrico Fermi, il échafaude un scénario catastrophe en guise de réponse. De quoi calmer tout net les tenants du progrès continu. De quoi susciter aussi moult discussions et débats.

Si Le Paradoxe de Fermi paraît bien maigre au regard des critères littéraires, le roman propose pourtant une vision glaçante du devenir de l’humanité. Un point de vue ancré dans le spectacle des désastres présents, signes d’un collapsus dont Jean-Pierre Boudine décrit le terme. À la manière d’un compte-rendu factuel, émaillés de réflexions personnelles sur la dureté de sa condition présente, Le Paradoxe de Fermi se veut le témoignage de Robert Poinsot, réfugié dans une grotte des Alpes, après un difficile périple dans une Europe en proie au chaos et à la désagrégation. Le bougre raconte aux éventuels lecteurs qui découvriront plus tard son récit, s’il lui survit et sur ce point rien n’est assuré, les événements ayant conduit à l’effondrement de la civilisation.
Depuis Paul Valery, on ne doute plus de la mortalité des civilisations. L’étude du passé abonde en exemples pour l’illustrer, lorsque l’on peut se fonder sur des sources et des vestiges pour en témoigner… Récit de l’Apocalypse dans la Bible, menace d’embrasement nucléaire, pandémie fatale, modification du climat, les périls ne manquent pas pour alimenter l’imaginaire. Pour Jean-Pierre Boudine, la fin du monde viendra d’une crise systémique, à la fois financière, économique et énergétique qui entraînera le repli sur soi des nations avant d’aboutir à leur émiettement. Leur disparition bouleversera la géopolitique ranimant les haines séculaires.

D’aucuns auront sans doute constaté l’emploi du futur. Pourtant, à bien y réfléchir, l’effondrement décrit par Jean-Pierre Boudine réveille des échos familiers et bien contemporains.
Dans l’exposé des faits, Le Paradoxe de Fermi n’est pas sans évoquer la crise de Transformation imaginée par Norman Spinrad, une crise ici portée jusqu’à son dénouement fatal, sans que rien ne parvienne à l’enrayer. Une implosion de la civilisation facilitée par le délitement des liens sociaux, des diverses fraternités. Un chacun pour soi globalisé, un retour à la prédation décomplexée, libérée des barrières morales, religieuses, éducatives, échappant au contrôle des lois, à l’exception de celle du plus fort.
Selon son domaine d’expertise, chacun trouvera sans doute à redire, nuancer, voire à contredire. En l’attente de ces éventuelles critiques, la grande force du roman tient dans la vraisemblance de l’enchaînement des faits, décrit ici à hauteur d’individu. Par ailleurs, l’intrigue recèle quelques analyses troublantes étayées par des arguments que l’on ne peut guère écarter sans un examen attentif.
Jean-Pierre Boudine affirme que nous vivons dans une civilisation fragile, un corps dont les os se sont dévitalisés graduellement, et qui se trouve désormais à la merci d’un choc. Nous vivons également dans une fiction, l’auteur aurait pu ajouter une narration, entretenue par des médias peu soucieux de hiérarchiser l’information afin d’en tirer du sens. Un cocon où les politiques ne gouvernent plus ou seulement très peu. La compassion ayant remplacé le volontarisme, la confiance que l’électeur leur accordait a été sapée. En conséquence, le marché règle la vie sociale dans tous ses aspects, privé comme public, épaulé par un État dont l’action se cantonne à détruire les entraves à son plein épanouissement, y compris les protections sociales, non plus considérées comme des droits mais des charges.

Très pessimiste, Jean-Pierre Boudine doute de la capacité de l’homme à revenir à un mode de vie plus simple, à retrouver les gestes nécessaires à sa survie hors du cadre de la civilisation technicienne. Il pointe son inadaptation face au changement de paradigme induit par un effondrement. Il déplore son incapacité à l’empêcher, notamment en agissant sur sa propre nature. À bien des égards, son scénario catastrophe offre une réponse convaincante et d’une certaine façon définitive au paradoxe de Fermi. Considérant que la vie intelligence porte en elle les germes de sa destruction, qu’elle demeure incapable de s’amender, elle est donc condamnée à disparaître, même si quelques-uns nourrissent l’espoir de réduire l’interrègne en tentant de préserver le savoir dans une sorte de Fondation.

Bref, vous l’aurez compris, Le Paradoxe de Fermi ne laisse pas insensible. D’aucuns y verront une sorte de prophétie auto-réalisatrice, d’autres un récit prospectif trop porté sur le pessimisme. On a vraiment envie de les croire…

Le-paradoxe-de-Fermi-de-Jean-Pierre-Boudine-chez-DenoëlLe Paradoxe de Fermi de Jean-Pierre Boudine – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, janvier 2015

Abandonati

« Une vieille était pauvre
Et n’avait qu’un soulier.
Qu’avait-elle fait de l’autre ?
Pardi une bonne potée. »

Les lecteurs réguliers de ce blog, aux dernières nouvelles surtout des adeptes du luxe sous toutes ses (hautes) coutures, connaissent mon goût immodéré pour les dystopies, les histoires qui déraillent et les récits post-apocalyptiques. Je rassure immédiatement les éventuelles âmes sensibles tentées de me suggérer une psychanalyse, ce penchant ne nourrit aucun spleen tenace qui me pousserait vers le suicide. Toutefois, j’avoue que le fait n’est pas pour rien dans la misanthropie naissante dont je constate jour après jour la croissance (un peu moins la calvitie, fort heureusement). Faut éviter d’arroser ce genre de saloperie, malheureusement mon parapluie tend vers l’usure ces derniers temps…

Dans l’Hexagone, Garry Kilworth ne fait pas partie des auteurs « bankable » dont la seule mention du nom suscite des velléités de réédition. Auteur de huit romans traduits en France, dont certains ne sont plus disponibles que sur le marché de l’occasion, Kilworth mérite pourtant plus qu’un coup d’œil rapide, son œuvre recelant quelques titres tout à fait digne d’intérêt, comme en témoigne Abandonati.

Faisons simple. La fin du monde s’est finalement produite, mais d’une manière inattendue. Pas d’holocauste nucléaire, de chute de météore géant, de pandémie foudroyante ou d’invasion extra-terrestre venue égorger nos fils et nos compagnes jusque dans nos bras… Bref, pas de quoi mobiliser Hollywood pour tourner une superproduction avec effets spéciaux spécieux.
Que reste-t-il de l’humanité ? Quelques clodos qui survivent dans une mégalopole ruinée recouvrant apparemment la surface de la Terre. Les gencives saignantes, les jambes purulentes, vêtus de haillons, ils errent à la recherche d’un peu d’eau potable et d’une pitance : un rat, un chat, un chien, ou à défaut de cela, un peu d’humain.
Dans cet univers post-apocalyptique, nous accompagnons un trio de survivants. Des aventuriers singuliers à la santé défaillante mais dont l’ambition se révèle encore conquérante… Guppy, alcoolo illettré, jouit de la mystérieuse faculté de voir épisodiquement le monde tel qu’il était auparavant. Mais, cela ne l’aide guère à survivre. Trader fait office d’intellectuel du groupe. Il connaît le sens des mots. Hélas, il lui manque un public sensé pour l’écouter. Malgré son agitation fâcheuse, Rupert se montre le plus ingénieux de la bande. Sans cesse à la recherche d’un projet à réaliser, il décide un jour d’accomplir une quête, en compagnie de ses deux compagnons, histoire d’occuper le temps. Ils cheminent donc ensemble, à la recherche des vestiges d’un aéroport pour y dénicher quelques vieilleries encore en état afin de construire un vaisseau spatial. Ils espèrent ainsi rejoindre les riches, salauds de riches, qui ont laissé choir les pauvres sur Terre. Mais, peut-être les riches sont-ils ailleurs ? Qui sait ? Trader aurait bien une théorie sur ce sujet, mais Guppy est trop occupé à cuver pour l’écouter.
Peu importe, l’essentiel reste d’atteindre l’aéroport. Il sera toujours temps de voir plus tard…

Petit roman sympathique, croisement improbable entre Beckett et Homère, Abandonati se révèle être une odyssée bringuebalante se lisantt tranquillement avec plaisir. Certes, il ne faut attendre un chef-d’œuvre impérissable. Cependant, cette lecture change des quêtes rutilantes menées par des héros irrésistibles et l’on passe finalement un agréable moment. De surcroît, elle nous remet en tête les vers T.S. Eliot :

« This is the way the world ends

This is the way the world ends

This the way the world ends

Not with a bang but whimper. »

Mon petit doigt me souffle que Roche-nuée va bientôt être réédité par une petite maison très recommandable. Elle a besoin de vous les gens !

« Allez, hop ! que ça grésille
Posons le chat sur la grille.
Petit chien est bien meilleur
Si tu es un bon voleur.»

abandonatiAbandonati (Abandonati, 1988) de Garry Kilworth – Edition Denoël, collection Présence du Futur, 1991 (roman traduit de l’anglais par Monique Lebailly)