Abandonati

« Une vieille était pauvre
Et n’avait qu’un soulier.
Qu’avait-elle fait de l’autre ?
Pardi une bonne potée. »

Les lecteurs réguliers de ce blog, aux dernières nouvelles surtout des adeptes du luxe sous toutes ses (hautes) coutures, connaissent mon goût immodéré pour les dystopies, les histoires qui déraillent et les récits post-apocalyptiques. Je rassure immédiatement les éventuelles âmes sensibles tentées de me suggérer une psychanalyse, ce penchant ne nourrit aucun spleen tenace qui me pousserait vers le suicide. Toutefois, j’avoue que le fait n’est pas pour rien dans la misanthropie naissante dont je constate jour après jour la croissance (un peu moins la calvitie, fort heureusement). Faut éviter d’arroser ce genre de saloperie, malheureusement mon parapluie tend vers l’usure ces derniers temps…

Dans l’Hexagone, Garry Kilworth ne fait pas partie des auteurs « bankable » dont la seule mention du nom suscite des velléités de réédition. Auteur de huit romans traduits en France, dont certains ne sont plus disponibles que sur le marché de l’occasion, Kilworth mérite pourtant plus qu’un coup d’œil rapide, son œuvre recelant quelques titres tout à fait digne d’intérêt, comme en témoigne Abandonati.

Faisons simple. La fin du monde s’est finalement produite, mais d’une manière inattendue. Pas d’holocauste nucléaire, de chute de météore géant, de pandémie foudroyante ou d’invasion extra-terrestre venue égorger nos fils et nos compagnes jusque dans nos bras… Bref, pas de quoi mobiliser Hollywood pour tourner une superproduction avec effets spéciaux spécieux.
Que reste-t-il de l’humanité ? Quelques clodos qui survivent dans une mégalopole ruinée recouvrant apparemment la surface de la Terre. Les gencives saignantes, les jambes purulentes, vêtus de haillons, ils errent à la recherche d’un peu d’eau potable et d’une pitance : un rat, un chat, un chien, ou à défaut de cela, un peu d’humain.
Dans cet univers post-apocalyptique, nous accompagnons un trio de survivants. Des aventuriers singuliers à la santé défaillante mais dont l’ambition se révèle encore conquérante… Guppy, alcoolo illettré, jouit de la mystérieuse faculté de voir épisodiquement le monde tel qu’il était auparavant. Mais, cela ne l’aide guère à survivre. Trader fait office d’intellectuel du groupe. Il connaît le sens des mots. Hélas, il lui manque un public sensé pour l’écouter. Malgré son agitation fâcheuse, Rupert se montre le plus ingénieux de la bande. Sans cesse à la recherche d’un projet à réaliser, il décide un jour d’accomplir une quête, en compagnie de ses deux compagnons, histoire d’occuper le temps. Ils cheminent donc ensemble, à la recherche des vestiges d’un aéroport pour y dénicher quelques vieilleries encore en état afin de construire un vaisseau spatial. Ils espèrent ainsi rejoindre les riches, salauds de riches, qui ont laissé choir les pauvres sur Terre. Mais, peut-être les riches sont-ils ailleurs ? Qui sait ? Trader aurait bien une théorie sur ce sujet, mais Guppy est trop occupé à cuver pour l’écouter.
Peu importe, l’essentiel reste d’atteindre l’aéroport. Il sera toujours temps de voir plus tard…

Petit roman sympathique, croisement improbable entre Beckett et Homère, Abandonati se révèle être une odyssée bringuebalante se lisantt tranquillement avec plaisir. Certes, il ne faut attendre un chef-d’œuvre impérissable. Cependant, cette lecture change des quêtes rutilantes menées par des héros irrésistibles et l’on passe finalement un agréable moment. De surcroît, elle nous remet en tête les vers T.S. Eliot :

« This is the way the world ends

This is the way the world ends

This the way the world ends

Not with a bang but whimper. »

Mon petit doigt me souffle que Roche-nuée va bientôt être réédité par une petite maison très recommandable. Elle a besoin de vous les gens !

« Allez, hop ! que ça grésille
Posons le chat sur la grille.
Petit chien est bien meilleur
Si tu es un bon voleur.»

abandonatiAbandonati (Abandonati, 1988) de Garry Kilworth – Edition Denoël, collection Présence du Futur, 1991 (roman traduit de l’anglais par Monique Lebailly)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s