Le Paradoxe de Fermi

Si, à l’instar de Stendhal, on considère le roman comme un miroir qu’on promène le long d’un chemin, je n’ose imaginer ce que reflète Le Paradoxe de Fermi de Jean-Pierre Boudine. Réédité chez Lunes d’encre, le livre de l’auteur français, par ailleurs agrégé de mathématiques, dévoile un avenir funeste, loin des spéculations d’une science-fiction encline à ouvrir les possibles. Prenant pour point de départ le célèbre paradoxe posé par le physicien Enrico Fermi, il échafaude un scénario catastrophe en guise de réponse. De quoi calmer tout net les tenants du progrès continu. De quoi susciter aussi moult discussions et débats.

Si Le Paradoxe de Fermi paraît bien maigre au regard des critères littéraires, le roman propose pourtant une vision glaçante du devenir de l’humanité. Un point de vue ancré dans le spectacle des désastres présents, signes d’un collapsus dont Jean-Pierre Boudine décrit le terme. À la manière d’un compte-rendu factuel, émaillés de réflexions personnelles sur la dureté de sa condition présente, Le Paradoxe de Fermi se veut le témoignage de Robert Poinsot, réfugié dans une grotte des Alpes, après un difficile périple dans une Europe en proie au chaos et à la désagrégation. Le bougre raconte aux éventuels lecteurs qui découvriront plus tard son récit, s’il lui survit et sur ce point rien n’est assuré, les événements ayant conduit à l’effondrement de la civilisation.
Depuis Paul Valery, on ne doute plus de la mortalité des civilisations. L’étude du passé abonde en exemples pour l’illustrer, lorsque l’on peut se fonder sur des sources et des vestiges pour en témoigner… Récit de l’Apocalypse dans la Bible, menace d’embrasement nucléaire, pandémie fatale, modification du climat, les périls ne manquent pas pour alimenter l’imaginaire. Pour Jean-Pierre Boudine, la fin du monde viendra d’une crise systémique, à la fois financière, économique et énergétique qui entraînera le repli sur soi des nations avant d’aboutir à leur émiettement. Leur disparition bouleversera la géopolitique ranimant les haines séculaires.

D’aucuns auront sans doute constaté l’emploi du futur. Pourtant, à bien y réfléchir, l’effondrement décrit par Jean-Pierre Boudine réveille des échos familiers et bien contemporains.
Dans l’exposé des faits, Le Paradoxe de Fermi n’est pas sans évoquer la crise de Transformation imaginée par Norman Spinrad, une crise ici portée jusqu’à son dénouement fatal, sans que rien ne parvienne à l’enrayer. Une implosion de la civilisation facilitée par le délitement des liens sociaux, des diverses fraternités. Un chacun pour soi globalisé, un retour à la prédation décomplexée, libérée des barrières morales, religieuses, éducatives, échappant au contrôle des lois, à l’exception de celle du plus fort.
Selon son domaine d’expertise, chacun trouvera sans doute à redire, nuancer, voire à contredire. En l’attente de ces éventuelles critiques, la grande force du roman tient dans la vraisemblance de l’enchaînement des faits, décrit ici à hauteur d’individu. Par ailleurs, l’intrigue recèle quelques analyses troublantes étayées par des arguments que l’on ne peut guère écarter sans un examen attentif.
Jean-Pierre Boudine affirme que nous vivons dans une civilisation fragile, un corps dont les os se sont dévitalisés graduellement, et qui se trouve désormais à la merci d’un choc. Nous vivons également dans une fiction, l’auteur aurait pu ajouter une narration, entretenue par des médias peu soucieux de hiérarchiser l’information afin d’en tirer du sens. Un cocon où les politiques ne gouvernent plus ou seulement très peu. La compassion ayant remplacé le volontarisme, la confiance que l’électeur leur accordait a été sapée. En conséquence, le marché règle la vie sociale dans tous ses aspects, privé comme public, épaulé par un État dont l’action se cantonne à détruire les entraves à son plein épanouissement, y compris les protections sociales, non plus considérées comme des droits mais des charges.

Très pessimiste, Jean-Pierre Boudine doute de la capacité de l’homme à revenir à un mode de vie plus simple, à retrouver les gestes nécessaires à sa survie hors du cadre de la civilisation technicienne. Il pointe son inadaptation face au changement de paradigme induit par un effondrement. Il déplore son incapacité à l’empêcher, notamment en agissant sur sa propre nature. À bien des égards, son scénario catastrophe offre une réponse convaincante et d’une certaine façon définitive au paradoxe de Fermi. Considérant que la vie intelligence porte en elle les germes de sa destruction, qu’elle demeure incapable de s’amender, elle est donc condamnée à disparaître, même si quelques-uns nourrissent l’espoir de réduire l’interrègne en tentant de préserver le savoir dans une sorte de Fondation.

Bref, vous l’aurez compris, Le Paradoxe de Fermi ne laisse pas insensible. D’aucuns y verront une sorte de prophétie auto-réalisatrice, d’autres un récit prospectif trop porté sur le pessimisme. On a vraiment envie de les croire…

Le-paradoxe-de-Fermi-de-Jean-Pierre-Boudine-chez-DenoëlLe Paradoxe de Fermi de Jean-Pierre Boudine – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, janvier 2015

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