Vongozero

Les habitués de ce blog connaissent bien mon mauvais goût pour les littératures interlopes où polar, fantastique et science-fiction fraternisent dans une ambiance quasi-païenne. Pour mon plus grand plaisir, le programme des éditions Mirobole correspond idéalement à ce penchant pour les romans bizarres évoluant aux marges du conformisme éditorial hexagonal, bien plus intéressé par le monde anglo-saxon que par l’humour absurde moldave, le polar polonais, le fantastique russe ou le whodunit turc. J’ai d’ailleurs chroniqué ici-même le recueil d’Anders Fager, un ouvrage dont les mots (mais pas les tentacules) peinent à décrire le caractère vénéneux et réjouissant. Que voulez-vous, je suis faible…

Vongozero de Yana Vagner nous promène en Russie, dans un périple glacial au sens propre, entre les environs de Moscou et la frontière finlandaise, alors qu’un virus mortel s’apprête à rayer l’humanité de la surface de la Terre.
Pour Anna et les siens, l’épidémie apparaît comme une gêne passagère, une de plus dans leur quotidien de banlieusard ayant opté pour l’éloignement. Mais lorsque la situation s’aggrave, lorsque la quarantaine établie autour des grandes villes ne parvient plus à enrayer la contagion, leur isolement loin de la capitale se révèle une chance, à la condition de se protéger des pillards et fugitifs qui désormais menacent leur belle maison. Pas le temps de faire le deuil de leurs proches, ils doivent agir pour se mettre à l’abri, si possible dans un endroit encore plus éloigné, facile à défendre et offrant des possibilités pour se nourrir. Mais où ? L’arrivée de son beau-père apporte la réponse : Vongozero.

Ne tergiversons pas, le roman de Yana Vagner n’est manifestement pas destiné aux fans de film catastrophe. Le spectacle de l’écroulement de la civilisation et les actes héroïques restent définitivement à la marge d’un récit s’apparentant davantage à un long road novel où le sentiment d’angoisse de la narratrice ne se relâche à aucun moment.
D’aucuns pourraient juger Vongozero un tantinet frustrant, un sentiment que je ne suis pas loin de partager. Le déroulé monotone et linéaire de l’intrigue, le traitement des caractères et le dénouement ouvert ne semblent pas contredire cette impression. Avec ses personnages ordinaires, à la psychologie familière, le roman de Yana Vagner tranche avec le ton habituel, moraliste et volontiers cathartique des récits catastrophes. Sans héros, dépourvu de morceau de bravoure ou d’affrontement manichéen, Vongozero apparaît singulièrement calme. La fin du monde est ici intériorisée, réduite au trajet des fugitifs dans leur véhicule sur des routes enneigées, environnées par les forêts et les villages repliés sur eux-mêmes quand ils ne sont pas simplement détruits. Quelques rencontres viennent rappeler que le danger rôde, qu’un simple coup de couteau, une forte fièvre ou une crise cardiaque peuvent se révéler désormais fatals. Mais de manière générale, le manque de carburant, le froid et la nourriture s’avèrent bien plus préoccupants aux yeux des survivants.
Et puis, il y a Anna. Le désastre extérieur semble faire écho à son désarroi intime, aggravé par une promiscuité anxiogène, la fatigue et la tension permanente. La jeune femme dévoile toute la complexité d’une nature humaine, partagée entre altruisme et égoïsme, générosité et mesquinerie. Un condensé d’humanité contraint de vivre confiné dans une voiture, condamné à abandonner confort et indépendance chèrement acquise pour une existence précaire en compagnie de personnes qu’elle doit apprendre à supporter. La partie n’est pas gagnée…

Aux dernières nouvelles, Vongozero a été sélectionné pour concourir au Prix des lectrices du magazine Elle. Dans la catégorie « Policier », ce qui en dit long sur sa réception auprès d’un lectorat méconnaissant la science-fiction…
On ne leur reprochera pas puisque le roman de Yana Vagner offre bien peu d’attrait aux connaisseurs du genre, à moins d’apprécier l’introspection et les paysages de Russie l’hiver.

vongozerocouvVongozero (Vongozero, 2011) de Yana Vagner – Éditions Mirobole, septembre 2014 (roman inédit traduit du russe par Raphaëlle Pache)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s